‹ Renoir et ses amisChapitre 22 sur 63 · BAIGNEUSE · texte numérisé non relu

BAIGNEUSE

une grande bienveillance par Alphonse Daudet. Il m'avait tout de suite invité à ses réunions du mercredi soir auxquelles venait toute l'élite parisienne. C'était, à mes yeux, une grande faveur et je ne manquai pas d'en profiter — trop rarement. Des circonstances m'ayant obligé à interrompre mes visites pendant un temps assez long, je n'osai pas retourner chez Daudet qui avait déménagé et ces relations auxquelles j'attachais du prix cessèrent ainsi, à mon grand regret. Je ne le revis plus que le soir delà première représentation, au Vaudeville, de Fromont jeune et Risler aîné à laquelle nous avions assisté, Renoir et moi. Ce fut un triomphe pour l'auteur et ses interprètes, entre autres .pour M'^' Bartet qui se montra admirable dans son rôle de jeune fille et y obtint l'un de ses plus grands succès. Alphonse Daudet semblait très heureux et. nous l'étions, Renoir et moi, presque autant que lui.

L'amitié de Renoir pour Alphonse Daudet avait un écho dans l'atelier de la rue Saint-Georges. On s'y montrait joyeux des succès du romancier dont les livres atteignaient les gros tirages de ceux de Zola. Question de sympathie pour l'homme autant que manifestation d'une préférence littéraire.

Notre groupe n'avait rien, en effet, d'une chapelle littéraire ou artistique ; on n'y était point dogmatique. Nous étions unis par une communauté de goûts, de tendances, mais cela ne comportait de notre part ni rigidité, ni exclusivisme.

Nous étions détachés cependant du romantisme et le naturalisme, son fils naturel, ne nous enchantait pas. Nous admirions, — avec des restrictions — Victor Hugo et nous avions suivi, pleins d'enthousiasme juvénile, les représentations de Ruy Blas et à'Hernani données à rOdéon,, avec Mounet-Sully et Sarah Bernhardt comme protagonistes, mais sous l'influence de Renoir, nous nous étions détournés de la friperie et du bric-à-brac où se complaisaient les disciples du grand poète tombé lui-même, hélas ! dans la littérature de suffrage universel.

Les accessoires démodés du romantisme nous les retrouvions chez Zola. Le pourpoint était remplacé par le bourgeron du maréchal fer-

rant ou la blouse du maçon, Fépée s'était muée en marteau ou en truelle, mais les mannequins étaient pareils. La langue elle-même n'avait subi que peu de modifications. Des mots d'argot — d'un argot à la portée de tout le monde — étaient substitués aux formes archaïques auxquelles Champavert et Alosyus Bertrand faisaient un sort; au fond, le désir d'étonner les bourgeois de 1875 était identique à celui d'exaspérer les philistins de i83o. Le naturalisme de Zola, qui n'était qu'un déguisement du romantisme, nous déplaisait, malgré l'étonnante virtuosité de Fauteur de P Assommoir.

Nous nous passionnions pour Verlaine dont les vers nous arrivaient tous frais, pour ainsi dire, par l'intermédiaire de quelques amis du poète. Nous aimions Mallarmé qui était un ami de Manet et témoignait de la sympathie à Renoir et à Monet ; Richepin, Charles Gros, qui étaient des nôtres, avaient naturellement la cote d'amour parmi tous les autres. Maurice Bouchor faisait l'admiration des plus jeunes d'entre nous parce qu'il avait publié à dix-huit ans son premier volume de vers — un recueil qui promettait plus qu'il n'a tenu.

Nous allions rarement au théâtre. Nous nous délections cependant parfois aux Français quand on y jouait du Musset, car Renoir avait un goût très vif pour les comédies d'Alfred de Musset qui laissaient le public d'alors assez indifférent, même quand la pièce était jouée par des artistes de talent tels que Got, Delaunay, Thiron, etc. Gette admiration pour Alfred de Musset témoigne de la belle logique d'esprit de Renoir. H y a chez le poète la même grâce, la même fantaisie, la même légèreté de touche que chez le peintre.

G'est peut-être cette prédilection pour la grâce et la fantaisie qui inspirait à Renoir une sorte d'horreur des architectes. « Ils gâtent tout », disait-il. Il leur reprochait leurs restaurations de monuments, leur manque d'imagination quand ils prétendaient inventer, leur absence de goût. Je n'ai jamais connu d'architecte dans son intimité.

G'est dans l'atelier de la rue Saint-Georges que fut peint le portrait en pied de Jeanne Samary, alors dans tout l'éclat de la jeunesse

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Cl. Durand-Ruel.

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