PORTRAIT DE MADEMOISELLE DURAND-RUEL (1S
public, ensuite. Mais la presse ne désarmait pas. L'exposition des Impressionnistes était pour les critiques un inépuisable sujet de plaisanteries, de mots plus ou moins spirituels sur ces enluminures auxquelles ils ne comprenaient rien. Chose remarquable, au moment où s'affirmait le succès de l'école naturaliste en littérature, c'était un tableau de Gaillebotte : les Raboteurs de parquet^ qui excitait plus que tout autre l'hilarité des connaisseurs. L'exécution de cette toile n'avait cependant rien d^'audacieux. Les tons clairs, presque lavés ne semblaient pas devoir blesser les yeux des gens accoutumés à la peinture du palais de l'Industrie. Mais le parti pris, l'hostilité contre les Impressionnistes avaient atteint une telle force que rien ne pouvait les désarmer.
Cette injustice, quasi générale de la critique, indignait les amis des Impressionnistes plus qu'elle n'était sensible aux exposants euxmêmes. Dans une petite feuille hebdomadaire, VEsprit Moderne, où Henry Céard donna, je crois, le commencement de son premier roman, je publiai, grâce à la bienveillance du rédacteur en chef, Victor Garien, un compte rendu enthousiaste de Texposition. Je m'efforçais dans un article trop court à mon gré, de faire partager aux rares lecteurs de VEsprit Moderne^ mon admiration pour les Impressionnistes. Cela ne pouvait avoir évidemment aucune influence sur Albert Wolff et ses pareils. Quelques personnes me soupçonnèrent d'avoir été ce communard )). Ce fut le résultat le plus clair de mon intervention.
Dans le courant de la même année, Edmond Duranty publia chez Dentu une brochure d'une quarantaine de pages sous ce titre un peu long : ce La nouvelle peinture. — A propos d'un groupe d'artistes qui expose dans les Galeries Durand-Ruel. » Cet opuscule était presque une défense — sous la réserve de nombreuses restrictions — des peintres du groupe impressionniste auxquels l'auteur ne donne, d'ailleurs, jamais ce nom au cours de son travail.
La tentative de Duranty, pour sympathique qu'elle fût, ne rencontra
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pas la commune approbation du groupe. On croyait, non sans une apparence de raison, que la brochure avait été inspirée par Degas. Elle reflétait assurément ses opinions sur la peinture de ses co-exposants. G était cette supposition vraisemblable que Degas avait dirigé la plume de Duranty qui blessait le plus Renoir, sans que, du reste, il marquât son mécontentement ouvertement. Elle n'inspira aussi à Monet qu'un dédain muet. Les observations un peu fielleuses de Duranty tombaient mal. On était en pleine lutte et les attaques dont ils étaient criblés rendaient les peintres facilement irritables. Mal jugés par leurs adversaires, ils souffraient de ne se voir guère mieux traités par un prétendu ami. Edmond Duranty donnait une définition du groupe qui n'était pas faite, on en conviendra, pour plaire à quelques-uns de ceux qui le composaient :
« Des originalités avec des excentricités et des ingénuités, des visionnaires à côté d'observateurs profonds, des ignorants naïfs à côté de savants qui veulent retrouver la naïveté des ignorants ; de vraies voluptés de peinture pour ceux qui la connaissent et qui l'aiment, à côté d'essais malheureux qui froissent les nerfs ; l'idée fermentant dans le cerveau, l'audace presque inconsciente jaillissant sous tel pinceau. Voilà la réunion. »
Ce passage de la brochure aurait suffi pour indisposer contre son auteur la majorité des peintres impressionnistes. Les dernières pages ne pouvaient qu'accentuer la mauvaise impression du début :
« Est-ce que ces artistes », demandait Duranty, ce seront les primitifs d'un grand mouvement de rénovation artistique ? Et si leurs successeurs, débarrassés des difficultés premières de l'ensemencement venaient à moissonner largement, auraient-ils pour leurs précurseurs la piété que les Italiens du seizième siècle gardèrent aux quatorze centistes ?...))
(( Et maintenant », terminait l'écrivain, «je souhaite bon vent à la flotte, pour qu'il la porte aux Iles fortunées ; j'invite les pilotes à être attentifs, résolus et patients. La navigation est périlleuse et l'on aurait
dû s'embarquer sur de plus grands, de plus solides navires ; quelques barques sont bien petites, bien étroites, et bonnes seulement pour de
La femme à l'éventail (1880),
la peinture de cabotage. Songeons qu'il s'agit, au contraire, de peinture au long cours. »
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Les (( peintres au cabotage » se reconnurent sous le symbolisme dont Duranty enveloppait son jugement trop sévère. Ils ne se fâchèrent pas bruyamment, mais leur attitude faisait bien voir que la brochure de Duranty les avait blessés. Leur irritation légitime ne persista pas, néanmoins, car la brochure n'eut pas de lecteurs en dehors du cercle étroit des intéressés et Duranty n'eut pas Fair de s'apercevoir de la mauvaise humeur de « ses amis ». Son attitude demeura la même : aimable, courtoise et froide. Sa mine de pasteur protestant n'en fut pas altérée.
Cet écrivain un peu dogmatique était lui-même un précurseur. Il fut un des rares romanciers qui s'émancipèrent du romantisme à 1 époque où la formidable renommée de Victor Hugo l'imposait comme un dogme à la foule littéraire. Il avait tenté —avec beaucoup de talent et une juste mesure — de donner une forme nouvelle à des études de mœurs bourgeoises, en y accumulant les menues observations, en y notant des faits au premier abord insignifiants mais dont il tirait parti pour le dessin de ses personnages. Flaubert avait fait de même avec plus de puissance, c'est entendu, mais Edmond Duranty ne manquait pas pour cela d'originalité. Le succès ne vint pas, cependant, bien que les Malheurs d'Henriette Gérard^ les Combats de Françoise Duquesnoy, fussent des romans très supérieurs à presque tout ce qu'on lisait dans ce temps-là.
C'est peut-être à lui-même, plus encore qu'aux Impressionnistes, qu'il songeait lorsqu'il écrivait mélancoliquement : a Seront-ils les sacrifiés du premier rang tombés en marchant au feu devant tous et dont les corps comblant le fossé feront le pont sur lequel doivent passer les combattants qui viendront derrière? Les combattants, ou ^ peut-être les escamoteurs, car il est bon nombre de gens habiles, d'esprit paresseux et malin, mais aux doigts laborieux qui, à Paris, dans tous les arts, guettent les autres et renouvellent avec le monde naïf des inventeurs, des découvreurs de filons, la fable des marrons tirés du feu et les scènes que l'histoire Jiaturelle nous décrit, qui se io4