‹ Renoir et ses amisChapitre 3 sur 63 · FEMME ENDORMIE · texte numérisé non relu

FEMME ENDORMIE

neuvième siècle, mêlés aux bourgeoi s de leur temps, et celles des ouvriers d'aujourd'hui parqués dans des quartiers particuliers, loin des hommes d\me autre classe. Ceux-ci, d'ailleurs, ont fini par méconnaître les pauvres gens en perdant à peu près tous rapports avec eux, et la nation a souffert de cette séparation qui acheva le travail de désagrégation entrepris par la révolution. L'unité morale en a été affaiblie. Toutefois, le sjentiment qu'ils avaient d'appartenir à la même famille française que les bourgeois subsistait encore chez les ouvriers, avant que le machinisme n'ait aigri leur esprit en réduisant le plus souvent au rôle de manœuvre leur collaboration intelligente d'autrefois.

Ces qualités d'esprit étaient très vivaces dans la famille du peintre. Renoir m'a parlé quelquefois de la sensibilité exquise de sa mère, de son enthousiasme devant les jolis horizons de la banlieue parisienne, au cours des promenades qu'ils faisaient ensemble dans les bois de Louveciennes, dont elle sentait admirablement le charme.

Les Renoir habitaient rue d'Argenteuil à l'époque où le jeune Auguste allait faire sa première communion. Il apportait à la préparer la même conscience scrupuleuse qu'à tout ce qu'il entreprenait. Sa sensibilité trouva aussi, dans cette circonstance, une de ses premières satisfactions. Q'est alors, en effet, qu'il apprit un peu de musique sous la direction d'un compositeur de talent : Charles Gounod. Le musicien était, en ce temps-là, maître de Chapelle à Saint-Roch et l'enfant faisait partie de la Maîtrise de la paroisse. Gounod remarqua cet élève intelligent et doué, par surcroît, d'une jolie voix. Il s'attacha à lui, le poussa dans 1 étude de la musique, lui donna même des leçons particulières et témoigna de l'intérêt qu'il lui portait en le venant voir lorsque celui-ci fît une assez grave maladie.

Il faut reconnaître que Gounod, en distinguant le jeune Renoir au milieu des autres élèves, fit preuve d'une remarquable perspicacité, car l'enfant était, comme il le resta toute sa vie, réservé, timide, ayant l'horreur instinctive de tout ce qui pouvait le mettre en évidence, ne recherchant ni le premier rang, ni les récompenses.

Peut-être que, sous la direction de Gounod, Renoir aurait poussé plus loin ses études musicales s'il n'eût pas fallu qu'il gagnât sa vie le plus tôt possible. La musique ne semblait pas pouvoir réaliser cette condition essentielle. Toutefois Renoir a toujours gardé à Gounod un souvenir reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de lui et qu'il n'oublia pas.

Le moment vint donc de chercher une profession pour Auguste. L'aîné des fils, de dix ans plus âgé que le futur peintre, avait appris le métier de graveur héraldique et y réussissait fort bien. Cela encourageait les parents d'Auguste à chercher pour celui-ci quelque chose d'analogue.' On le plaça, sans doute sur son désir, dans un atelier de peinture sur porcelaine. C'était alors un excellent métier que celui de peintre céramiste, c'était même un art pour les mieux doués des ouvriers.

Intelligent, docile, sérieux, le jeune apprenti trouva tout de suite un accueil sympathique de la part des compagnons au milieu desquels il arriva. Ses progrès rapides les surprenaient et les enchantaient. A cette époque, m'a souvent répété Renoir, sa grande ambition était d'entrer à la manufacture de Sèvres. Mais il aimait déjà les œuvres des grands artistes et il faisait de fréquentes visites au musée du Louvre dont il n'oublia jamais le chemin : l'une de ses dernières sorties à Paris n'a-t-elle pas été pour se rendre à notre Galerie Nationale?

Lorsqu'il était apprenti, l'une des joies de Renoir consistait à flâner sur le boulevard du Temple où de nombreux petits théâtres donnaient des parades avant la représentation. Quand il disposait de quelques sous — il y avait des places à cinquante centimes — il entrait voir jouer un de ces mélodrames où triomphaient Frederick Lemaître et Mélingue.

Le boulevard du Temple, au temps de la jeunesse de Renoir, était un des endroits les plus animés de Paris. Il s'y tenait une sorte de foire

] erpétuelle, incessamment parcourue par les marchands ambulants dont les cris variés se mêlaient aux rires des badauds amusés par les quolibets échangés sur les tréteaux par le^ pitres et auxquels le public prenait part. Ce spectacle joyeux plaisait à Renoir adolescent et il le considérait avec la bienveillance qu'on retrouve dans les tat>leaux où il a peint quelque scène populaire. Son goût pour le vieux mélodrame est inséparable de sa sympathie pour le peuple parisien.

Il garda toujours une certaine tendresse pour le théâtre populaire et nous allions parfois revoir ensemble à l'Ambigu, à la porte Saint-Martin ou au théâtre de Montmartre, de vieux drames : le Bossu^ la Dame de Montsoreau^ le Courrier de Lyon et la Tour de A^esles, Il s'y amusait beaucoup et éprouvait plus que de l'indulgence pour ce qu'il y avait de bonhomie dans ces pièces .

naïves où les méchants sont toujours punis et qui ressemblent aux farces de Guignol transposées à Tusage des grandes personnes. Dessin.

Son affection pour les mélodrames d'Alexandre Dumas et de ses imitateurs ne Tempèchait pas d'admirer les comédies d'Alfred de Musset, dans un temps où tout le monde — ou à peu près — les dédaignait. Renoir montrait

en ses sympathies littéraires un goût très sur et d'une parfaite unité. (( Quelle supériorité n'a pas », disait-il, « le théâtre de Dumas père sur celui de Dumas fils ? Les personnages de r Étrangère sont des pantins au même degré que ceux de la Dame de Montsoreau, mais ils sont moins amusants ; ils n'ont ni leur candeur, ni leur bonhomie. Quelle distance n'y a-t-il pas encore entre les jolies comédies d'Alfred de Musset et ces pièces à prétentions réalistes où tous les personnages — même les meilleurs — sont des gens qu'on déplorerait de compter parmi ses parents et dont on ne voudrait pas faire ses amis? Musset nous conte de jolies histoires et les autres étalent devant nous de vilaines mœurs. » G est à propos de la pièce de Mirbeau Les Affaires sont les Affaires que Renoir déclarait : « C'est peut-être très bien, mais la conversation de ces gens d'affaires ne m'intéresse pas et je refuserais d'aller dîner chez eux. »

Lorsque Renoir, hanté par le désir de faire de la peinture, abandonna son métier, ses parents manifestèrent une inquiétude compréhensible, La voie dans laquelle il s'engageait leur paraissait bien aventureuse et ils entrevoyaient les difficultés matérielles sans nombre qui Fattendaient. On ne peut pas dire que la prudence paternelle les exagérait, puisque pendant une grande partie de sa carrière, Renoir connut la pauvreté. Mais Tappréhension de ses parents ne se traduisait pas par de Thostilité. Jamais, du reste, même dans les moments les plus difficiles, le jeune artiste ne demanda leur aide. Pour subvenir à ses besoins — qu'il réduisait au minimum — il continuait à exercer irrégulièrement son métier ou se livrait à d'autres travaux du même ordre. C'est ainsi qu'il peignit des stores pour un industriel de la rue Saint-Denis. En peu de temps, il devint très habile dans ce genre de travail, bien rétribué, et il réussit à économiser, en quelques mois, une somme suffisante à la fois pour payer ses frais d'études à l'atelier Gleyre et vivre pendant un an, sans autre souci que de faire de la peinture. C'est grâce au pécule amassé ainsi qu'il put passer, en compagnie de Monet, de Sisley et de Bazille, quelque temps dans la forêt de

X < \^Àif

GEORGES LANG, IMP., PARIS

Page 1