‹ Renoir et ses amisChapitre 31 sur 63 · LE GUITARISTE · texte numérisé non relu

LE GUITARISTE

tringuezet quelques autres que j'oublie. Un éclair de joie passait dans les yeux du bon Gabaner, quand il voyait réunis autour de lui, cette phalange d'amis qu'il considérait comme les vrais maîtres de son logis, et il s'enorgueillissait du surnom de tronche^ qu'en plaisantant on lui avait décerné.

Renoir, qui aimait Cabaner, avait parlé de lui à Alphonse Daudet.

(( Amenez-le », avait tout de suite proposé le romancier, avec son habituelle bienveillance.

11 n'y fallait pas songer. Cabaner n'allait jamais chez personne et vivait loin du monde, mais Renoir offrit d'apporter de la musique de son ami.

Un mercredi soir, il arriva place Royale, portant quelques poèmes de la Chanson des Gueux^ mis en musique par Cabaner. Daudet aussitôt les prit et, choisissant l'un d'eux : la Chanson du Merle ^ s'installa au piano :

(( Merle, merle, joyeux merle ! »

Sa voix, bien timbrée, lança cet appel retentissant à travers le salon. Ce fut M"^® Daudet qui accourut pour fermer vivement le piano, sans vouloir que son mari continuât de chanter. Le volume de vers de Jean Richepin avait une si fâcheuse réputation de libre langage, que ce n'était pas « Merle » qu'elle avait cru entendre.

L'audition de la musique de Cabaner chez Alphonse Daudet se borna à cette tentative malheureuse. Renoir fut d'abord un peu contristé de son insuccès, mais il finit par rire lui-même de la méprise de M"^^ Daudet, provoquée par l'innocente plaisanterie de son mari.

Cabaner a exercé, sur la plupart de ceux qui l'approchèrent, une influence plus ou moins grande, plus ou moins directe, mais très réelle. On redoutait ses critiques et son approbation était précieuse. Bien que les jugements qu'il portait sur les hommes et les choses revêtissent parfois une forme bizarre, qu'ils eussent même, au fond, quelque chose

d'outré, ils étaient toujours justifiés d\in point de vue défendable et, dans tous les cas, ils étaient désintéressés.

Il aimait les Impressionnistes et, parmi eux, Renoir et Cézanne étaient ceux qu'il préférait. 11 ignorait complètement la technique de la peinture, mais il avait, pour la juger, un sûr instinct qui s'appliquait à toutes les formes de l'art. Il pouvait donner les raisons de son choix et elles valaient mieux que toutes les explications des critiques d'art, dont les phrases, empanachées d'épithètes, ne sauvent pas toujours la pauvreté du fond.

Les réunions chez Gabaner cessèrent vers la fin de Tannée 1881. Les conditions d'existence changèrent pour un certain nombre d'entre nous, et de nouveaux venus ne comblèrent pas les vides que nous laissions. Cet abandon, bien qu'il ne fut pas volontaire, affecta vivement Gabaner. Vers le même temps, il éprouva d'autres déboires. La vie qui, jusquelà, n'avait pas été douce pour lui devint plus dure encore. Pour subvenir à ses besoins, restreints cependant au-dessous du strict nécessaire, il dut se livrer à de basses besognes, comme celle d'accompagnateur dans un affreux café-concert des environs de l'Ecole Militaire.

Ge travail fatigant par sa durée obligeait, en outre, le pauvre Gabaner à faire, deux fois par jour, le long trajet de Montmartre à Grenelle, course épuisante pour un homme dont la santé était ébranlée par les privations qu'il s'était imposées. Enfin, tout son temps était pris et il n'avait plus le loisir, ni de rêver, ni de voir les amis qui lui étaient demeurés fidèles.

Le mal dont il souffrait s'aggrava. Après une lente agonie, le vieux musicien s'éteignit, sans que la plupart de ses anciens compagnons aient été informés de sa mort. 11 était oublié.

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