LA BALANÇOIRE
duquel un guichet avait été percé pour la perception du droit d'entrée : cinq sous, que seuls les cavaliers acquittaient.
Le dimanche, le bal ouvrait ses portes à trois heures de l'après-midi et les fermait à minuit, avec un entr'acte d'une heure, pour permettre aux musiciens de dîner.
Le droit d'entrer ne donnait pas celui de danser. Chaque contredanse coûtait quatre sous par cavalier. Pour certains amateurs de chorégraphie, la dépense dépassait sensiblement les trois francs d'entrée qu'on payait à l'Élysée-Montmartre, où les danses étaient gratuites, mais les habitués du Moulin ne trouvaient pas qu'ils payaient trop cher leur plaisir.
Le Moulin était le rendez-vous ordinaire des familles ouvrières de Montmartre. Les parents et les petits enfants s'installaient à des tables, mangeaient de la galette, buvaient du vin ou de la bière, tandis que les jeunes filles dansaient éperdument, jusqu'à l'heure du dîner. L'élément féminin du Moulin ne se composait pas uniquement de ces honnêtes petites filles. Il y venait assez de jeunes femmes qui ne faisaient pas profession d'être vertueuses, mais elles étaient là, comme les autres, pour le plaisir de danser, sans autre dessein.
C'était aussi la danse, qui attirait la plupart des jeunes gens au Moulin de la Galette. Parmi eux on rencontrait peu d'ouvriers. Ceux-ci lui préféraient d'autres établissements, comme la Reine Blanche, — remplacée par le Moulin Rouge — la Boule Noire, sur le boulevard Rochechouart, le Château Rouge, dans la rue de Clignancourt. La clientèle habituelle du Moulin se composait, en majeure partie, d'employés habitant le quartier, de nombreux artistes montmartrois et de quelques étudiants. Les jeunes gens et les jeunes femmes qui venaient au bal étant toujours les mêmes, tous se connaissaient plus ou moins et une certaine camaraderie s'établissait entre eux.
La composition de ce public donnait, au bal du Moulin, un aspect bien différent de celui d'un bal de barrière. On n'y voyait, pour ainsi dire jamais, de ces personnages louches qui avaient envahi les
autres bals de Montmartre, Debray, du reste, veillait et ne tolérait
pas leur présence au moulin, car ils eussent éloigné sa clientèle habituelle.
Nous étions Renoir, Lamy, Gœneutte et moi parmi les plus fidèles habitués de Moulin de la Galette, où d'autres camarades : Gervex, Louis Lefèvre,Gorde5^ venaient nous rejoindre. Renoir trouvait au Moulin des modèles qui avaient, à ses yeux, l'avantage de ne pas poser ordinairement dans les ateliers de peintres. Presque toutes les femmes figurant dans les tableaux peints par lui entre 1875 et i883 étaient des danseuses du Moulin de la fleuristes, couturières ou modistes qui utilisaient en posant les loisirs forcés de la morte-saison.
Le recrutement de ces modèles n'était pas toujours facile. La plupart de ces jeunes ouvrières ne consentaient généralement pas tout de suite à poser chez un peintre, même lorsqu'elles le connaissaient et qu'il s'agissait seulement de figurer, sur une toile^ dans leur costume habituel. Elles redoutaient d'être assimilées aux modèles professionnels, habituées aussi du Moulin et qu'elles reconnaissaient, reproduites toutes nues, dans les toiles exposées chez les marchands de tableaux de la rue Laffitte. Pour vaincre cette répugnance des jeunes Montmartroises, il fallait que Renoir déployât beaucoup de diplomatie. L'un des moyens qui lui réussissait le mieux était de mettre
Galette
Gabrielle à la rose (191 1)
Coll. M. Gangnat.
Nêlio Léon Marotte J'aj^ts