PORTRAIT DE MADEMOISELLE B
les mères de son côté. Il savait capter leur confiance par de menues attentions, auxquelles ces braves femmes étaient sensibles. Il écoutait leur bavardage avec une apparence d'intérêt, s'installait à la table avec la famille, payait de la galette aux enfants, offrait à boire aux danseurs de la jeune personne sur laquelle il avait jeté son dévolu et celleci, enfin amadouée, consentait à poser à la condition de ne jamais enlever son corsage.
A la suite de Renoir, notre bande avait d'ailleurs conquis la sympathie générale. Nous nous montrions bons camarades : pas fiers avec les hommes, aimables avec les mamans et toujours prêts à faire danser les jeunes filles. Quelques-uns d'entre nous, tels Gervex et Lamy, étaient des danseurs infatigables, pleins d'entrain et de gaieté. Ils ne manquaient, pour ainsi dire, pas une danse de la soirée. Connus de toutes les habituées du Moulin, beaux garçons, ils étaient, rien que par leur présence, de précieux auxiliaires pour la diplomatie de Renoir.
Degas venait en ce temps-là quelquefois au Moulin et la belle exubérance de Gervex et de Lamy le remplissait de joie. Il perdait son humeur caustique, en les regardant, et se laissait prendre au charme de leur jeunesse, sans songer à tirer parti du spectacle qu'il avait sous les yeux. On peut se demander comment il se fait que Degas qui a utilisé la Nouvelle-Athènes, le cirque Fernando, les cafés-concerts de Montmartre, n'a pas été tenté par le bal du Moulin de la Galette. Le côté canaille, qui plaisait ailleurs à Degas, n'y manquait cependant pas; mais il n'y était point spécialisé.
C'était un petit monde intéressant que celui du Moulin. La rigide vertu n'était pas monijiaie courante parmi les hôtes du bal, mais le vice n'y tenait pas plus de place que la vertu. L'amour y était généralement désintéressé et la plupart de ces petites ouvrières, qui donnaient facilement leur cœur, n'auraient pas consenti à le vendre. Les mœurs n'y étaient ni farouches, ni dissolues. Il y avait, d'ailleurs, entre les femmes du Moulin, une hiérarchie de l'honneur qui allait de l'honnête fille à la femme entretenue en passant par une foule d'états
intermédiaires, entre lesquels un profane eut difficilement établi une ligne de démarcation. Seules, les petites Montmartroises pouvaient juger pourquoi Zélia était plus honnête que Mathilde, et donner de leur opinion des raisons péremptoires. Les mères avaient aussi, là-dessus, leur avis motivé et certaines d'entre elles, dont la fille avait un amant avoué, ne souffraient pas que celle-ci fréquentât telle autre, qu'elles supposaient d'une humeur plus volage.
Dans ce coin de Montmartre, toutes ces familles ouvrières se connaissaient entre elles, comme se connaissent les habitants d'un même village. Elles appartenaient au même milieu, avaient des habitudes communes et formaient, en quelque manière, un groupe autonome dans l'ensemble de la population montmartroise. La morale professée, dans les familles des jeunes danseuses du Moulin, était établie sur des principes différents de ceux qu'on invoque dans d'autres catégories sociales. La liberté des mœurs, pour une fille, n'était pas blâmable si celle-ci ne quittait pas sa mère et lui venait en aide. La promiscuité dans laquelle vivaient les pauvres gens entassés dans les vieilles bicoques de la Butte rendait, d'ailleurs, la chute presque inévitable, par la rencontre constante des jeunes gens et des jeunes filles qui, depuis leur petite enfance, jouaient ensemble dans la cour de la maison ou dans la rue. En outre^ l'atelier dans lequel on plaçait la fillette vers douze ans, était, pour elle, le plus souvent, une école de perversité.
Beaucoup de ces pauvres filles n'avaient jamais connu, dans le logis maternel, que des beaux-pères instables, plus ou moins fréquemment renouvelés. La plupart du temps, le beau-père était une charge pour le ménage irrégulier, et le travail de la mère et de la fille devait subvenir aux besoins de tous.
. Nana, le joli modèle, appartenait à l'une de ces familles de la Butte. Son (( beau-père » exerçait un vague métier, où la morte-saison dominait d'un bout de l'année à l'autre. Il inspirait cependant à Nana une certaine admiration, ce C'est un homme très instruit », disait-elle, « qui a remporté tous les prix au collège, mais il n'a pas de chance. En ce
Coll. Renoir.
Nèiio Ze'an Afatroite fciris