ETUDE DE NU
(Dessin).
moment, il remplit des boîtes de cirage ; quelle déveine ! Un homme qui a une si belle écriture ! »
Ce beau-père momentané se faisait une haute idée de son rôle. Un matin que le sentiment de son devoir tutélaire était plus vif en lui que d'ordinaire, il vint frapper à la porte de Gervex, chez qui Nana posait ce jour-là.
Le peintre fut un peu surpris de voir surgir, dans Tentrebâillement de la porte, un homme en blouse bleue portant sur son épaule une énorme botte de poireaux.
— « Je suis le beau-père d'Anna. »
Le peintre le laissa entrer.
Après avoir déposé d'un geste lent et précautionneux son fardeau sur le parquet, le beau-père se redressa, prit une pose qu'il jugea très noble et après un moment de recueillement, il exposa d'une voix grave l'objet de sa visite.
— (( Je viens savoir ce que vous comptez faire pour Anna. On la voit toujours avec vous, vous la représentez souvent déshabillée dans vos tableaux ; vous comprenez que cela n'est pas convenable et compromet la réputation d'une jeune fille. Vous lui devez une réparation, n'est-ce pas ? »
Gervex examina le bonhomme dont l'attitude théâtrale lui donnait une grande envie de rire qu'il avait peine à contenir. 11 trouva immédiatement l'argument décisif :
— (( Tenez », dit-il au beau-père en lui glissant une pièce de monnaie dans la main, ce allez m'attendre chez le marchand de vin le plus proche, j'irai vous y porter ma réponse. Au revoir ! »
Le beau-père empocha la pièce, remit sans hâte les poireaux sur son épaule et s'en alla, toujours très digne.
Gervex n'entendit plus parler de lui.
Quant à Nana, qui n'alvait pas bougé pendant ce court colloque, elle ne parut guère émue par la visite de son beau-père, mais son admiration pour lui n'en fut certainement pas diminuée.
Des scènes analogues se passaient fréquemment dans les familles des petites Montmartroises, sans que les choses se gâtassent jamais.
L\( accident » était si fréquent dans ce milieu que la naissance d'un enfant, dont le père gardait le plus strict incognito, était devenue un incident sans importance aux yeux de la mère de famille indulgente. Elle-même avait passé par là. Rarement, lors d une première maternité, la fille dépassait seize ans. Que demander au père qui avait peutêtre le même âge? L'enfant était quelquefois abandonné et porté par la sage-femme à THospice des Enfants-Trouvés, mais le plus souvent, il demeurait au logis, partageant la misère maternelle.
Tel était le spectacle lamentable que vit Renoir, en pénétrant dans l'intimité des familles montmartroises. Il connut ces pauvres logements composés d'une seule pièce pour quatre ou cinq personnes, où vivaient ses modèles, les jolies filles pimpantes, coquettement habillées et parées de ces insignifiants colifichets dont raffolent les jeunes ouvrières parisiennes. A la voir de près, Renoir éprouva pour cette misère un vif sentiment de pitié.
Ce n'était pas que les habitants de ces taudis fussent tristes, et qu'ils parussent souffrir de leur pauvreté; ils étaient, au contraire, d'une joyeuse insouciance. Dans toutes les maisons on n'entendait que chansons et rires. Le chagrin, l'angoisse du lendemain étaient de fugitives impressions que le moindre événement favorable dissipait.
Le nouveau-né, inattendu et non désiré', compliquait parfois singulièrement l'existence des hôtes du logis. Mais si l'arrivée du poupon coïncidait souvent avec le départ du beau-ipère, elle ne changeait en rien les habitudes de la jeune mère qui, à peine relevée, reprenait le chemin du Moulin de la Galette.
Les soucis, là misère demeuraient à la porte du bal. La salle, toujours remplie par une foule jeune et joyeuse, animée par la danse, offrait un spectacle riant que Renoir rêvait de représenter en un tableau important. C'était une entreprise pleine de difficultés. Pour
Ja mener à bien, il fallait beaucoup de volonté, de patience -et des conditions favorables multiples. Renoir n'hésita pas à la tenter. Il pensa cVabord à rechercher une chambre, un local quelconque, près du Moulin, pour y remiser sa toile et, autant que possible, s'y loger lui-même.
V '^Ji
L'enfant aux fruits.
Un matin de^mai 1876, nous partîmes de la rue Saint-Georges, Renoir et moi, dans Fespoir d^ trouver le local désiré.
Nous avions parcouru plusieurs rues de Montmartre, gravi des escaliers crasseux, visité d'affreux bouges, des hangars humides au fond desombres cours, sans rien trouver qui pût convenir au dessein
de Renoir. Le hasard de nos recherches nous conduisit rue Cortot. Située sur le versant nord de la Butte, la rue Cortot était une venelle, bordée de maisonnettes très vieilles et de longs murs délabrés. Il n'y avait pas de trottoirs et les eaux ménagères s'écoulaient dans une rigole tracée entre les pavés, au milieu du chemin. De grands arbres allongeaient leurs branches par-dessus les murs et leur ombrage tamisait les rayons du soleil, très ardent ce matin-là.
Un peu las, nous marchions le regard dirigé machinalement vers les maisons pour y chercher un écriteau que nous n'avions pas Tespoir de découvrir dans cette ruelle. 11 y en avait un cependant, accroché au-dessus d'une porte bâtarde ornée des moulures à volutes, à la mode du xvii^ siècle. Nous ne pouvions en croire nos yeux : « Logement meublé A LOUER », disait Fécriteau. La masure, l'une des plus vieilles de la ruelle, semblait avoir été autrefois une dépendance de quelque habitation importante, maison des champs d'un financier ou d'un riche bourgeois. La grande demeure avait disparu tandis que l'humble logis était resté debout. Au-dessus du toit, on apercevait la cime des grands arbres. Cet extérieur était engageant. Nous reprîmes espoir.
Dès que Renoir eut franchi le seuil de la porte, il fut charmé par la vue du jardin qui ressemblait à un beau parc abandonné. Dès qu'on avait traversé l'étroit couloir de la maisonnette, on se trouvait devant une vaste pelouse inculte dont le gazon était parsemé de pavots, de liserons et de pâquerettes. Au delà, une belle allée plantée de grands arbres traversait toute la largeur du jardin et, derrière encore, on voyait un verger, un potager, puis des arbustes touffus au milieu desquels de hauts peupliers balançaient leur tète feuillue. Nous étions émerveillés.
Une vieille femme qui réunissait aux fonctions de concierge la qualité de principale locataire, nous reçut aimablement. Le logement qu'elle proposait à Renoir était situé au premier étage — au-dessous du toit — - et se composait de deux pièces assez grandes, suffisamment meublées pour un homme qui n'attachait au luxe du mobilier aucune importance, même chez lui. Les fenêtres donnaient sur le jardin, cela i3o
valait aux yeux de Renoir les plus beaux meubles du monde. Enfin, il y avait au rez-de-chaussée une ancienne écurie où le peintre pourrait abriter toiles et chevalets.
Tout cela était à souhait, y compris le prix fort raisonnable de la location. L'affaire fut immédiatement conclue et Ton convint que le peintre s'installerait dès le lendemain.
Renoir était tout joyeux. Il n'avait jamais espéré rencontrer, à Montmartre, rien qui approchât de cette merveille. Le lendemain matin, un vieux commissionnaire, attelé à une voiture à bras, transporta rue Cortot tout l'attirail du peintre, y compris une belle toile blanche destinée à l'exécution du grand tableau projeté. Renoir
ne voulait pas perdre un jour, car il prévoyait que le caprice des modèles, la possibilité d'une période de pluie, pouvaient suspendre un travail qui devait occuper la plus grande partie de Tété. Cependant, toutes les circonstances favorables se trouvèrent réunies contre toute attente et l'œuvre fut menée à bonne fin, dans la joie.
Renoir voulait faire figurer dans son tableau, non des modèles professionnels, mais les hôtes habituels du Moulin. Pour y réussir, il
Femme se coiffant (1909).
fallait décider les jeunes danseuses à poser; or, j'ai dit quelle répugnance elles témoignaient pour Temploi de modèles.. Quelques-unes s'y décidèrent, après s'être fait beaucoup prier. Mais Renoir était plein de ressources ; pour se les rendre favorables^ il se montratrèsgénéreux. En 1876, le succès de la jolie Théo, dans la Timbale cV Argent, avait amené la mode d'un chapeau de paille porté par Factrice dans
Femme couchée (iqoS).
cette opérette. Ce chapeau appelé timbale avait la forme d'un cône au sommet arrondi, garni simplement d'un large ruban rouge. 11 se portait en arrière et encadrait le visage comme d'une auréole. Avoir une timbale, ressembler, en cela au moins, à l'actrice en vogue, était le rêve de toutes les jeunes Montmartroises, mais beaucoup parmi elles ne pouvaient pas le réaliser. Renoir les y aida. Il acheta une douzaine de (( timbales » qu'il répartit entre ses futurs modèles. Le Moulin vit bientôt se multiplier ces petits chapeaux dont les rubans caroubier mettaient une note éclatante dans la foule des danseurs.
Le résultat de cette générosité intéressée dépassa les espérances de Renoir. Elle lui valut la réputation d'être un homme très riche. Dans l'imagination populaire, un homme riche, s'il n'est pas Harpagon,
devient un être bienfaisant dont la bourse inépuisable est constamment ouverte à tous les solliciteurs. Dès qu'il eut distribué les fameuses timbales, sans avoir rien demandé en échange, Renoir vit venir a lui des mères qui lui proposèrent de faire poser leurs filles ou, simplement, demandèrent comme la chose la plus naturelle du monde un secours ou un prêt d'argent : Renoir avait pris une importance singulière dans leur esprit.
Un jour, Tun de nous entendit une de ces mères dire à sa fille dont la grossesse commençait à paraître : a Cache ton ventre, voilà Renoir ! )) Craignait-elle que cet état de sa fille lui aliénât la bienveillance du peintre ? C'est probable ; un homme riche ne badine pas avec la morale.
Parmi les jeunes habituées du bal, il en était une dont 11 grâce et les jolies couleurs charmaient particulièremer.t Renoir. Elle avait de grands yeux noirs aux regards naïfs et malicieux, une bouche bien dessinée, avec des lèvres rouges qui souriaient gentiment et un visage gracieux, encadré par des cheveux châtain clair dont les boucles frisottantes et rebelles volaient, légères, autour du front. Telle, elle semblait faite pour le pinceau de Renoir.
Jeanne avait à peu près seize ans. Elle venait au
Moulin tous les après-midi du dimanche, en compagnie de sa famille composée du père, un brave ouvrier qui se délassait à entendre des
Femme à la potiche.
airs de danse, de la mère, une honnête femme qui surveillait ses filles, — car Jeanne avait une sœur un peu plus jeune qu'elle et presque aussi jolie — et de deux bambins dont le menton ne dépassait guère la table à laquelle ils étaient assis.
Malgré les plus alléchantes promesses, Renoir n'avait pas réussi à décider Jeanne à poser. Il songea à s'adresser aux parents de la jolie enfant. Saladiers de vin sucré au père, flatteries à la maman, fleurs aux jeunes filles, bonbons et galettes aux petits, rien ne fut épargné par le peintre pour parvenir à ses fins. Après bien des pourparlers, il réussit à vaincre la résistance de la mère, mais non celle de Jeanne qui s'entêtait à ne pas vouloir poser, sans donner la moindre raison de son refus. Jeanne était couturière et gagnait peu pour de longues journées. En outre, on entrait en morte-saison et ce faible gain allait même manquer au budget de la famille. Devant cette triste perspective, les dix francs quotidiens offerts par Renoir étaient bien tentants, si tentants que la mère, faisant acte d'autorité, décida que Jeanne viendrait en sa compagnie, rue Gortot, et qu'elle-même assisterait aux séances pour surveiller sa fille.
Toutes deux vinrent, en effet, au jour convenu. La mère s'émerveilla de l'étendue du jardin, mais Jeanne, silencieuse, conserva l'air boudeur d'un enfant qu'on vient de gronder et sa mine fâchée amusait beaucoup Renoir.
Il la fit asseoir sur la pelouse, installa un chevalet, et commença à couvrir de couleurs une toile blanche, tout en écoutant les propos de la mère, qui lui racontait les menus détails de sa vie quotidienne. La brave femme vendait du lait, le matin, sous une porte, à Montmartre, et son gain aidait le ménage à vivre, mais c'était une besogne fatigante, car il fallait être sur place avant le jour; elle ne se plaignait cependant pas.
Durant cette première journée et la suivante, Jeanne demeura toujours muette et boudeuse. Nous n'avions fait, Lamy et moi, qu'une courte apparition rue Gortot, dans la crainte d'effaroucher la mère vigilante.