SUR LA TERRASSE
Hèlio Léon. ?farcete J^dris
Cl. Durand-Ruel.
Celle-ci, tout à fait rassurée, et ayant d'ailleurs assez à s'occuper dans son ménage, cessa bientôt d'accompagner sa fille chez Renoir.
Dès qu'elle vint seule rue Cortot, Jeanne modifia son attitude. Sa mine renfrognée des premiers jours fit place à l'air aimable qui lui était habituel. Après la première séance, elle était déridée. L'aprèsmidi, sa gaieté était revenue. La présence des jeunes amis de Renoir, qu'elle connaissait, acheva de l'apprivoiser.
Lamy et Cordey avaient installé des chevalets de campagne dans le jardin et travaillaient à côté de Renoir. Nous bavardions, en évitant tout sujet ou toute expression pouvant blesser les chastes oreilles de la jeune fille. Lamy, tout en peignant, fredonnait de vieilles romances sentimentales. Encouragée par nous, Jeanne ne tarda pas à mêler ses papotages à nos propos. Elle plaisanta les vieux refrains de Lamy et, sans qu'on eut besoin de l'en prier, elle chanta les dernières nouveautés des cafés-concerts. Renoir était enchanté, mais nous recommandait la plus grande prudence, tant il redoutait que la capricieuse fille ne prît ombrage de quelque plaisanterie, et n'en profitât pour ne plus venir.
Contrairement aux craintes de Renoir, c'était notre grande réserve qui agaçait Jeanne. Elle était humiliée qu on la traitât en petite fille sage, et qu'on la crût naïve. Sa vanité la poussant, un matin elle se décida à faire des confidences à Renoir, qui avait capté sa confiance. Il éprouva une belle surprise en apprenant qu'en dépit de la vigilance maternelle, la fillette à Tair candide, avait pour amant un garçon riche et de bonne famille, avec qui elle passait souvent des jours entiers, à Bougival ou ailleurs, quand on la croyait à son atelier de couture.
Jusqu'alors, les amants avaient réussi à n'éveiller aucun soupçon dans la famille de Jeanne. Malgré sa constante surveillance, la mère ne se doutait de rien. Le jeune homme ne mettait jamais les pieds à Montmartre et cette sainte-nitouche de Jeanne, grâce aux libéralités de son amant, rapportait chez elle, chaque samedi, la paye intégrale de sa semaine, comme si elle eût fréquenté réellement son atelier. Depuis qu'elle posait chez Renoir, elle n'avait plus de liberté, et c'était
pour cela qu'elle avait montré tant de mauvaise humeur pendant lès premiers jours.
Après avoir entendu une pareille confession, Renoir pensa qu'il était en grand danger de perdre son modèle. Jeanne ne renoncerait certainement pas à son amant et au plaisir du canotage à Bougival, pour Tamour de la peinture. Après y avoir bien réfléchi, il pria Jeanne de lui présenter le jeune homme qu'il désirait connaître, après tout le bien qu'elle avait dit de lui. Celui-ci, que le séjour de Jeanne chez un peintre inquiétait un peu, accepta l'entrevue. Elle eut lieu un matin et Henri D.... garçon bien élevé et sympathique, quitta le peintre, rassuré et enchanté de sa visite. Les jours où Renoir n'eut pas besoin de Jeanne, celle-ci fut densée retourner à son atelier de couture, où sa patronne l'occupait.
Au bout de peu de temps, Jeanne ne faisait plus devant nous mystère de sa liaison avec Henri D..r Elle débitait ses histoires du ton le plus naturel du monde, tout en posant dans la grande allée du jardin pour ce joli tableau : La Balançoire, qui fait partie de la collection Gaillebotte, au musée du Luxémbouro*. ;
Nous vivions en bons camarades avec Jeanne,. et nul d'entre nous ne songeait à la courtiser. Nos journées se passaient ain^i gaiement, partagées entre le vieux logis de la rue Cortot et le Moulin, où Renoir travaillait l'après-midi à sa grande toile dû Bal: ; .
Cette toile, nous la transportions, tous les jours, de la rue Cortot au Moulin, car le tableau fut exécuté entièrement sur place. Cela n'allait pas toujours sans difficultés, quand le vent soufflait et que le grand châssis menaçait de s'envoler, comme un cerf- volant, par-dessus la Butte.
Les personnages qui figurent dans le tableau venaient nous rejoindre au Moulin, et nous y étions souvent assez nombreux. C était Estelle, la sœur de Jeanne qu'on voit au premier plan, sur le banc de jardin; Lamy, Gœneutte et moi qui sommes assis à une table chargée de verres de sirop : la traditionnelle grenadine. 11 y avait encore Geri36
GEORGES LANG, IMP., PARIS