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LE BAL DU MOULIN DE LA GALETTE

vex, Gordey, Lestringuez, Lhote et d'autres qui figuraient des danseurs, enfin un peintre, d'origine espagnole, nommé don Pedro Vidal de Solarès y Gardenas, qui venait de Guba. G'est lui qu'on remarque au milieu du tableau, en pantalon Merd'oye, dansant avec Margot.

Solarès était un brave garçon, toujours de bonne humeur et d'une inépuisable complaisance. Pendant les séances, l'insouciante et exubérante Margot secouait vivement le grand diable de Solarès, qu'elle trouvait compassé. Elle le faisait pivoter en dansant une polka,, lui chantait des refrains canaille et lui apprenait des mots d'argot, que l'autre écorchait toujours. Solarès s'efforçait de devenir parisien, et il croyait que Margot l'y aidait de ses leçons. A son arrivée dans la capitale, ne connaissant pas la ville, le bon Cubain était allé se loger dans le quartier dont il avait entendu parler le plus souvent à la Havane, et qu'il supposait le plus élégant de Paris : c'était le quartier du Sentier. Par un heureux hasard, il avait loué, rue d'Aboukir, une cour vitrée qu'il avait transformée en atelier de peintre. A peine installé, il remarqua que les autres locataires de la maison avaient placé une plaque indicatrice à l'entrée de l'immeuble ; il voulut se conformer à cet usage et fit mettre aussi une plaque, avec son nom et sa profession, entre l'enseigne d'un chemisier et celle d'un marchand de flanelle. Quelque temps après, Solarès s'aperçut qu'il n'habitait pas un quartier d'artistes, et il quitta la rue d'Aboukir pour la place Pigalle. 11 lui restait encore à faire son instruction de peintre ; c'était, d'après ce qu'il nous montrait, une tâche plus difficile pour lui que de changer de logement.

Au tableau du Bal^ il manque une des plus fidèles habituées du Moulin, qui fut aussi un modèle souvent employé par Renoir, la jolie Angèle; mais pendant l'été de 1876, elle avait abandonne la Butte pour suivre quelque liaison nouvelle ; on ne savait où.

Angèle était une petite Montmartroise de dix-huit ans, au corps élégant, surmonté d'une petite tète ronde posée sur un cou gras et délicat. Ses cheveux, d'un noir brillant, étaient plaqués sur les tempes et coupés (( à la chien )) sur le front. Le saîig courait sous sa peau ambrée, et

teintait d'un rouge vif ses lèvres charnues. Son petit nez retroussé lui donnait un air moqueur que démentait la candeur de ses grands yeux noirs.

Effrontée et naïve, pourvue d'un riche vocabulaire argotique, Angèle égayait Renoir par ses lazzis et ses invraisemblables commérages. Elle racontait, par le menu, toutes les aventures des souteneurs et des filles de son quartier. Elle connaissait la vie de chaque bandit notoire, et rapportait d'un ton simple les pires méfaits de ses héros ; leurs crimes étant, à ses yeux, les choses les plus naturelles du monde. Amorale plutôt qu'immorale, elle vivait exempte de soucis, exerçant son métier de fleuriste quand elle trouvait du travail, et posant chez les peintres lorsque la morte-saison arrivait. Volage, mais non pervertie, elle changeait d'amant selon le caprice de son humeur vagabonde, sans être fidèle, d'ailleurs, à l'élu du moment.

Parce qu'elle travaillait régulièrement, gagnait sa vie et qu'elle habitait chez sa mère, Angèle gardait l'illusion d'être une petite fille bien sage, qui se contentait de découcher plusieurs fois par semaine. Cette licence était, du reste, réprouvée par la mère qui réprimandait doucement sa fille. « Gela te fatigue », lui disait-elle, quand elle la voyait rentrer le matin, les yeux battus et l'allure lasse.

Angèle était sans doute ce fatiguée » à la suite d'une de ses escapades nocturnes quand elle s'endormit, à demi vêtue, un chat sur ses genoux dans un fauteuil de Tatelier de la rue Saint-Georges. Elle donna ainsi à Renoir l'occasion de peindre une de ses plus charmantes œuvres, aujourd'hui dans la collection Durand-Ruel.

On retrouve Angèle dans le Déjeuner de^ Canotiers, Elle y tient gentiment sa place, au milieu des gaillards bien musclés qu'elle devait admirer.

Ge tableau est un des derniers dans lequel on la voit. A quelque temps de là, elle se laissa enlever par un riche amoureux. Toutefois, sa bonne fortune ne lui fit pas oublier Montmartre. Elle y revenait parfois, poussée par le désir de montrer ses belles toilettes à ses i38

La femme au chat (1880).

amies du Moulin de la Galette et de TÉlysée-Montmartre et, curieuse aussi, de se faire conter les dernières aventures des (c terreurs » de la Butte.

Le Bal qui, par ses dimensions et le nombre des personnages, reste un des plus importants tableaux de Renoir n'était pas, aux yeux de Fartiste, un des meilleurs, quand il en jugeait avec le recul des années. Depuis que cette toile avait été peinte, il avait profondément modifié sa facture, sa palette s'était enrichie, il savait mieux qu'alors, disait-il, composer ses personnages. Mais, quel véritable artiste est jamais complètement satisfait de son œuvre ?

Ces critiques qu'il faisait lui-même sont fondées et expliquent la sévérité de Renoir à l'égard d'un tableau qui reste tout de même une belle œuvre dans laquelle rayonnent la jeunesse, la gaieté des personnages, et aussi la joie du peintre, lorsqu'il travaillait dans le jardin du Moulin, en l'été de 1876.

A l'angle des rues des Saules et Saint-Rustique il existe encore une maisonnette à pignon occupée par un cabaret dont l'aspect n'a pas changé depuis quarante ans. Éclairée par une étroite fenêtre, encombrée de bouteilles, et par une porte vitrée, la salle, au plafond bas, est, comme en 1876, meublée de tables et de bancs de bois, de quelques chaises paillées et d'un comptoir d'étain. Derrière la maison, on aperçoit, le long de la rue des Saules, la vigne vierge qui couvre les tonnelles et retombe sur le mur lézardé. Quand je l'ai revu, il y a peu de temps, l'endroit m'a paru triste et laid. Une fois de plus, j'ai constaté qu'il vaut mieux ne point revoir les décors de notre jeunesse, demeurés si vivants dans notre mémoire, car ils prennent, sous nos regards vieillis, la mélancolie des tombeaux.

Nous nous étions arrêtés, Renoir et moi, dans ce cabaret pour y

• déjeuner, le jour de notre visite à la maison de la rue Gortot. Le lieu

nous avait plu et, depuis qu'il était installé à Montmartre, Renoir y

prenait assez régulièrement ses repas. Lamy et moi, nous lui tenions

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