L'EXPOSITION DE 1877 RUE LE PELETIER
Au début du printemps de 1^77, les amis des Impressionnistes attendaient, avec une joyeuse impatience, l'ouverture de l'exposition des œuvres nouvelles de ces peintres décriés, qui n'étaient plus des inconnus pour le public. Immense progrès !
Ces amis enthousiastes, mais peu nombreux, croyaient fermement que les critiques d'art, et le public lui-même, abandonneraient leur attitude hostile ou gouailleuse, lorsqu'ils seraient en présence de la magnifique manifestation qui se préparait. Une circonstance heureuse augmentait encore la confiance de tous : L'exposition était installée dans un somptueux appartement vide, situé au premier étage, 4, rue Le Peletier. Les pièces, hautes et vastes, offraient de grandes surfaces murales, bien éclairées, sur lesquelles on pouvait grouper à volonté les œuvres du même artiste, ou former un panneau varié avec les toiles de plusieurs exposants. Chacun, enfin, pouvait exposer, à peu près, le nombre de tableaux qu'il désirait.
Les préparatifs de l'exposition s'étaient poursuivis sans grandes difficultés, sans trop de heurts, grâce à la bonne volonté générale des
exposants, et aux efforts conciliants de quelques-uns d'entre eux, particulièrement de l'excellent Gustave Gaillebotte, qui fut pour tous le plus fidèle et le plus désintéressé des amis.
En même temps qu'on organisait l'exposition et qu'on accrochait les toiles, je préparais, sur la suggestion de Renoir et avec l'approbation de nos amis, la publication d'un petit journal qui devait défendre les Impressionnistes et expliquer au public les qualités de leurs œuvres. Cette modeste feuille hebdomadaire arborait fièrement son titre : (( l'impressionniste, Journal d^art, »
Des camelots criaient V Impressionniste sur le boulevard des Italiens et à la porte de l'exposition, mais on n'en vendait qu'un petit nombre d'exemplaires : nous ne couvrions pas nos frais, à beaucoup près. Le journal n'eut que quatre numéros, et cessa de paraître quand l'exposition ferma ses portes. La rédaction de V Impressionniste avait élu domicile, rue Laffitte, dans le magasin d'un marchand de tableaux, nommé Legrand, très dévoué au groupe des peintres impressionnistes.
Quelques jours après l'apparition du premier numéro de ! Impressionniste ^ je reçus la visite de Ludovic Halévy. Le célèbre auteur dramatique se montra très aimable, m'encouragea, me posa des questions, qui m'amenèrent à lui exposer mes opinions sur la peinture et sur certains peintres. Lorsqu'il se retira, il tint à payer les quelques numéros du journal, que je voulais lui offrir.
La visite de Ludovic HaléA^y m'avait causé un vif plaisir. Je pensais toutefois qu'elle n'était pas spontanée, et que je devais en remercier Degas, grand ami du collaborateur de Meilhac, et qui lui avait, sans doute, parlé du journal en termes bienveillants. Halévy revint me voir, emportant, comme la première fois, quelques numéros de l'Impressionniste. J'étais ravi, et très fier, de compter cet homme de goût parmi mes rares lecteurs. J'eus quelques mois plus tard l'explication de ces flatteuses visités, quand Ludovic Halévy donna au théâtre des Variétés une pièce nouvelle : la Cigale^ dont le personnage principal était un
La jeune mère.
peintre impressionniste. Dupuis, qui remplissait ce rôle, y apportait toute la bouffonnerie possible, et ses plaisanteries sur la peinture faisaient rire la salle entière. Je dois dire que les flèches décochées par Ludovic Halêvy n'étaient pas empoisonnées, et que personne n'en pouvait être sérieusement blessé. Quand l'auteur dramatique venait rue Laffitte, c'était pour se documenter et j'avais certainement servi, par mes propos, à faire éclore quelques-uns des lazzis dont on couvrait mes amis dans la Cigale. Nous prîmes plaisir, comme tout le monde, Renoir et moi, à voir jouer cette pièce, dans laquelle Dupuis montrait au public une toile représentant un sujet différent, et toujours vague, selon qu'on la mettait dans un sens ou dans un autre. Ce n'était pas bien méchant.
Le jour de l'ouverture de l'exposition, il y eut foule dans les salons de la rue Le Peletier. Le public était à peu près composé des mêmes gens qui se pressaient au Cercle des Mirlitons pour y voir, avant qu'ils fussent accrochés au Salon du Palais de l'Industrie, les tableaux des peintres choyés par l'administration des Beaux-Arts. Le monde élégant, à notre grande surprise, était venu rue Le Peletier.
Cette curiosité mondaine était quelque chose de nouveau. Les expositions précédentes, dans l'ancien atelier Nadar et à la galerie Durand-Ruel, avaient attiré l'attention du public sur ces peintres, auxquels on prêtait une attitude révolutionnaire, et, qu'à cause de cela, on avait d'abord appelé les Intransigeants, Mais les visiteurs des premières expositions étaient tous, pour ainsi dire, des passants ; ils s'étaient montrés, du reste, sans bienveillance. Ils riaient de bonne foi devant les tableaux, au souvenir des faciles plaisanteries dont les plus spirituels chroniqueurs de la presse parisienne avaient criblé les Impressionnistes. Si, cette fois, la qualité des visiteurs avait changé, les sentiments des uns et des autres sur l'art étaient pareils.
L'hostilité était donc encore très vive dans la foule qui se pressait à lexposition de la rue Le Peletier. Les journalistes s'indignaient qu'un camelot criât V Impressionniste dans la rue ; cela leur semblait i56
Jeanne Samary (1877).
un défi lancé au Jjon sens. ]ja surprise du public fut, cependant, plus grande encore que l'hostilité, en face d'œuvres dont on ne pouvait pas, malgré tout, méconnaître l'importance. Renoir, pour sa part, exposait le Bal du Moulin de la Galette^ la Balançoire^ dix autres toiles, figures ou paysages, formant un ensemble remarquable.
L'envoi de Monet comprenait un grand panneau décoratif : les Dindons blancs, d'un merveilleux effet, de riches paysages, et surtout des vues de l'intérieur de la gare Saint-Lazare : études d'une conception très personnelle, qui n'avaient pas d'équivalent dans la peinture moderne. Exécutées avec une fougue endiablée, elles montraient sous des aspects divers la grande gare parisienne avec son hall vitré, ses innombrables voies encombrées, ses locomotives fumantes et Ton y percevait l'agitation de la foule. Ces toiles semblaient synthétiser l'existence trépidante de la capitale affairée.
Cézanne apportait une série d'études dans lesquelles l'extrême sensibilité du peintre, sa tendresse immense pour la nature se lisaient en flamboyantes couleurs. Paysages aux lignes sobres, natures mortes riches comme des tapis d'Orient, études de nu d'un dessin puissant et d'une harmonieuse tonalité ; dans toute cette production, si variée, apparaissait la recherche de l'exacte relation des valeurs qui fut l'un des tourments du peintre, recherche qu'il se croyait, malgré de si beaux résultats, impuissant à réaliser, disait-il désespérément. Ces toiles sur lesquelles l'artiste s'exténuait, qu'il reprenait sans cesse, pour essayer d'y exprimer plus complètement l'émotion qu'il éprouvait, le public les considérait comme des esquisses, des pochades venues sous la brosse du peintre, en une heure de fantaisiste travail, ou bien comme un défi jeté au bon sens, par un esprit extravagant.
Sisley exposait nombre de paysages : les Scieurs de Long, des vues des bords de la Seine, réunissant, pour le plaisir des yeux, des œuvres diverses dans lesquelles s'épanouissait son talent primesautier et d'une si délicate sensibilité.
M"^^ Berthe Morisot était représentée par un envoi considérable. On i58
Jfèlio Leo/t Ma/vite /'arts
Cl. Dnrand-Ruel.