JEUNE FILLE PORTANT UNE CORBEILLE DE FLEURS
avait garni tout un panneau d'œuvres de cette belle artiste, et cela composait un ensemble de l'effet le plus séduisant qu'on puisse imaginer. Ces études peintes d'une touche discrète et légère, montraient des jeunes femmes et des enfants se mouvant dans leur maison ou leur jardin, scènes familières notées avec une bienveillante intelligence. Une grâce féminine incomparable se dégageait de ces toiles, dont le groupement aurait pu faire redouter une certaine monotonie. Le public, animé d'une hostilité préconçue, ne désarma pas plus devant Berthe Morisot que devant Cézanne.
Degas, que le nom à^ impressionniste a toujours agacé, et qui supportait mal de s'en voir affublé, exposait une série de pastels et de dessins, qui restent parmi les meilleurs de l'œuvre de l'artiste. J'ai écrit, à cette époque, ce que je pensais de ce bel ensemble et, après tant d'années écoulées, je n'ai rien à retrancher de l'éloge que j'en faisais, avec l'enthousiasme de la jeunesse et l'ardeur combative, quel'animosité du public exaspérait.
Pissarro avait peut-être apporté le plus fort contingent de toiles, à l'exposition. C'était un travailleur acharné, qu'une perpétuelle inquiétude d'esprit conduisait à de successives imitations — '• non pas serviles, certes — de Cézanne, de Monet ou de Renoir, sans qu'il parvînt toujours à dégager sa personnalité de ces multiples essais. Intelligent, habile, il lui manquait la faculté créatrice qui fait les grands artistes. Toutefois, les paysages qu'il exposait rue Le Peletier étaient, pour la plupart, d'excellents tableaux qui ne méritaient, en aucune manière, les railleries dont les visiteurs les accablaient.
Guillaumin, dont la peinture se ressentait de l'influence considérable que Cézanne exerçait sur lui, avait envoyé quelques paysages qui excitèrent particulièrement l'hilarité du public.
Caillebotte figurait à l'exposition avec quelques tableaux, peints avec son habituel souci de la vérité. S'il manquait de brio, d'habileté même, une observation impartiale des types donnait à sa peinture un cachet personnel. Caillebotte n'était pas un coloriste, son dessin avait
une certaine sécheresse et il ne différait guère, par ses procédés, de ce que le public avait l'habitude de voir au Salon. Toutefois, la tonalité claire de ses toiles, dans un temps où le sombre bitume dominait encore, suffisait à le classer parmi les révoltés. Le sujet de certains de ses tableaux, comme celui des Peintres en bâtiment^ par exemple, où Touvrier était représenté à la manière réaliste, soulevait de vives protestations. Le réalisme et le naturalisme, qui triomphaient avec Zola dans la littérature, étaient encore réprouvés dans les beaux-arts. Ce n'était pas pour longtemps, et le Palais de l'Industrie donna, peu de temps après, une large hospitalité aux sujets d'un réalisme démocratique.
Franc Lamy et Gordey, qui se rattachaient à Renoir, exposaient quelques toiles intéressantes par leurs qualités juvéniles.
Marcellin Desboutin, Rouart, Lebourg, Cals, Levert, qui étaient des artistes d'un talent honorable, d'autres encore, dont la technique se conformait aux principes de l'orthodoxie officielle, exposaient des toiles qui ne partageaient la réprobation commune, qu'en vertu du vieux proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, i »
L'ensemble de l'exposition des Impressionnistes était donc à la fois remarquable par la qualité des œuvres et varié par l'originalité des exposants. En parcourant les beaux salons de la rue Le Peletier, un visiteur impartial pouvait avoir Tillusion d'être dans la galerie de quelque grand seigneur, comme on en voyait autrefois en France et en Italie, où l'on admirait une de ces belles collections révélant le goût de celui qui Favait formée.
Nous avions espéré que le public serait séduit par la belle unité et la grande variété de l'exposition, obtenues grâce à la disposition des locaux et à l'arrangement des toiles; nous nous étions lourdement trompés.
Dès le premier jour, nous pûmes nous convaincre que la foule était toujours railleuse, et que les Impressionnistes étaient encore pour elle de dangereux révolutionnaires. Cette attitude était générale, quelle que fût la classe sociale des visiteurs. Des gens qui, par leur i6o
Baigneuse.
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éducation, par Thabitude qu'ils avaient, parfois, de vivre au milieu d'œuvres d'art de tous les temps, semblaient le moins accessibles au sentiment irraisonné de la masse ignorante, étaient gagnés par l'aveugle hostilité générale, et ne faisaient aucune distinction entre les exposants, considérés en bloc comme des insurgés.
Un dimanche, jour où l'entrée à l'exposition ne coûtait que cinquante centimes, je vis un grand banquier de la rue Laffitte s'esclaffer devant les principales toiles des Impressionnistes , Le Bal du Moulin de la Galette était, en particulier, l'objet de ses plaisanteries. Entouré d'amis qui riaient aussi bruyamment que lui, il cria qu'on se moquait du public, en faisant payer pour voir de pareilles croûtes. (( On devrait rendre l'argent », disait-il. Comme ses compagnons l'approuvaient tout d'une voix, il crut spirituel, en s'en allant, de réclamer avec insistance les dix sous qu'il avait donnés.
Cette plaisanterie du richissime banquier fut reprise par d'autres visiteurs. Je la rapporte, parce qu'elle exprime 1 état d'esprit d'un grand nombre d'hommes de cette époque, riches, amateurs d'art, possédant des collections célèbres, et qu'elle peut aider à comprendre dans quelle atmosphère déprimante vivaient les peintres impressionnistes, et combien il paraît miraculeux qu'ils n'aient pas succombé sous les coups qu'ils recevaient de toutes parts.
Les critiques d'art, dont certains avaient quelque influence sur le public, se montrèrent aussi agressifs qu'auparavant.
De tous les grands journaux dans lesquels on maltraita furieusement les Impressionnistes, le Figaro^ alors à l'apogée de son succès, fut l'un des plus acharnés. Le compte rendu des expositions y était fait par Albert ^Volff, chroniqueur à la mode et critique d'art écouté. Il avait de l'esprit, du moins de cet esprit spécial dont s'alimentent les revues de fin d'année. Il cribla de mots terribles les pauvres peintres, qui n'avaient pas l'estampille officielle.
J'avoue que lorsque je voyais Albert Wolff, en quelque lieu public, je lui pardonnais ses propos méchants sur mes amis. La nature s'était
Bohémienne.
montrée plus cruelle envers lui qu'il ne le fut jamais à l'égard de personne. Son visage glabre, d'un ton de beurre rance, était surmonté de cheveux noirs luisants, partagés en deux par une raie, et collés sur les tempes. Les yeux un peu obliques, le nez court et busqué, les pommettes saillantes, les lèvres pareilles à des cicatrices exsangues et que contractait un pénible sourire, tous les traits don^aient au critique du Figaro une physionomie étrange, tenant de la vieille femme et de l'eunuque.
Peut-être n'était-il pas un mauvais homme, mais son aspect extérieur était vraiment antipathique ; on eût pu sans exagération lui appliquer la définition de Louis Veuillot : « une figure à fourrer dans un pantalon. »
Albert Wolff ne manqua jamais une occasion de frapper durement sur les Impressionnistes. Je crois qu'il y apporta d'autant moins de ménagements, que ses attaques lui valaient les faveurs des peintres officiels et l'approbation du public.
Dans le premier numéro de V Impressionniste^ on écrivait à ce sujet :
(( A part le Rappel^ V Homme Libre et quelques autres, les journaux ont été unanimes dans leurs récriminations. Dans le Figaro^ entre autres, la critique est indigne de Thomme de talent qui Ta signée. »
Et dans le numéro suivant :
(( Le Pays publiait, le 8 avril, un article inepte dans lequel il englobait tous les Impressionnistes, écorchant les noms, attribuant à l'un les œuvres de l'autre, disant du mal de tous sans qu'on sache pourquoi, mêlant les gens les plus différents par le talent, enfin montrant combien larticle était fait à la légère, sans souci de la justice et de la vérité. ))
(( Le Sportsman a fait un article violent, qui n'a pas plus de raison que celui du Pays, M. Bertall, qui devrait avoir quelque bienveillance,
Coll. M. Gangnat.
Hêiio Léon Marotte Paris