LES SOIRÉES CHEZ M^^^ CHARPENTIER
LES premières réceptions de M""' Charpentier remontent au temps où Téditeur habitait quai du Louvre, à Tangle de la place Saint- Germain IVVuxerrois. Elles étaient déjà très brillantes par la qualité des invités, artistes et gens de lettres, auxquels se mêlaient quelques hommes politiques appartenant au parti républicain.
Lorsque Georges Charpentier transféra sa librairie dans Fhôtel de la rue de Grenelle, les soirées de M"^^ Charpentier prirent plus d extension. La maison d'édition, qui avait vécu pendant longtemps sur le fonds ancien de la Bibliothèque-Charpentier, reçut une impulsion nouvelle du succès de quelques écrivains, faisant figure de chefs d'école dans le roman contemporain. L'influence de Charpentier et surtout celle de M'"^ Charpentier, femme remarquablement intelligente, devint dès lors considérable dans le monde des lettres, des arts et même de la politique.
A l'époque où Renoir allait régulièrement aux soirées de l'éditeur, il comptait déjà quelques amis dans la maison, mais l'adroite ténacité de M""^ Charpentier lui en créa de nouveaux, et les témoignages de sympathie qu'il recueillit dans le salon de la rue de Grenelle, après l'exposition de 1877, furent pour l'artiste un précieux réconfort.
Ces réunions gaies, où, sans perdre une tenue de bonne compagnie, la courtoisie ne se figeait pas en gestes rituels, étaient animées sans être bruyantes et il s'y dépensait infiniment d'esprit.
Avec Alphonse Daudet et Zola, qui faisaient la fortune de la librairie, on y rencontrait Gustave Flaubert, grand, râblé, la moustache blanche épaisse tombant sur les lèvres : ce l'air d'un colonel en retraite qui place des vins », selon l'expression de Degas. Il lançait, d'une voix forte, quelque énorme plaisanterie de commis voyageur qui veut étonner ses voisins de table d'hôte. Silencieux, le monocle à l'œil, dans l'attitude d'un homme qui s'ennuie, Edmond de Concourt remplissait là, comme partout, son rôle ce d'inspecteur de la société » et promenait son regard triste sur l'assistance. Je pensais en le voyant ainsi à la boutade de Barbey d'Aurevilly sur le frère de Jules de Concourt. Quelqu'un lui ayant demandé s'il avait lu Les Frères Zemganno : ce non, non », répondit Barbey d'un ton bref, ce depuis que la veuve écrit seule... »
Le général Billot, hôte assidu de ce salon, se tenait longtemps près de l'entrée, comme s'il craignait de manquer l'occasion de serrer la main d'un futur ministre; il était le planton du parti républicain.
Carolus Duran dont la mise avait toujours quelque chose d'excentrique, discourait sur l'art.
— (( Je n'aime pas Raphaël », disait-il un soir, « parce qu'il typifie. »
Lorsqu'on l'en priait un peu, le bon Carolus pinçait de la guitare, ayant toujours la précaution d'apporter avec lui cet instrument, qu'il laissait d'abord discrètement au vestiaire. La guitare était, semble-t-il, le complément de son admiration pour Vélasquez.
Henner, avec son allure un peu lourde de sabotier alsacien, allait de l'un à l'autre, aimable et bienveillant. Il s'exprimait lentement avec un accent de terroir qui donnait à ses phrases un certain caractère de bonhomie. Un soir que je me plaignais, dans un groupe où il se trouvait, des attaques dirigées contre la peinture de Renoir i68
Portrait.
et des autres Impressionnistes, il parla lui-même de ses débuts difficiles.
— (( Gomment se fait-il que vous ayez eu le prix de Rome ? » lui demanda quelqu'un, « puisque vous n'étiez pas à Paris ».
— « Foilà comment cela s'est fait. Gh'afais dû quitter l'atelier, parce que che ne poufais pas payer ma gotisation. Che suis alors retourné dans mon pays et ch'y ai trafaillé. Plus tard, ayant réalisé quelques économies, che suis refenu à Paris et ch'ai été admis à l'Ecole des Peaux-Arts. Quelque temps après, ch'ai eu le prix de Rome. C'est pien simple, fous foyez. »
Henner avait fait, en 1877, un portrait de Georges Charpentier. L'éditeur, joli garçon, de bonne mine, aux traits réguliers, y semblait une figure de cire décolorée, comme on en voit dans la vitrine de certains coiffeurs. Ge ton évoquant l'idée d'une tartine beurrée était, d'ailleurs, toujours le même, quoi que peignît Henner.
La toile fut accrochée en bonne place, dans le salon de M""'^ Charpentier — sur la cimaise — et des invités, à la première réception qui suivit, ne manquèrent pas de prodiguer leurs compliments à l'artiste.
Le vieil alsacien ne paraissait pas dupe de ces éloges. Il les recevait en prenant une attitude modeste qui allait bien à sa grosse figure rustique et matoise. Il ne se faisait pas, je crois, grande illusion sur la valeur de son œuvre et il pensait, sans doute, que ses complimenteurs manquaient, les uns de sincérité, les autres de connaissances. Henner n'était pas un naïf à la manière de Carolus Duran; il gagnait beaucoup d'argent et, en vrai sage, il estimait que, lorsqu'on y réussissait, il y avait plus de profit à fabriquer des tableaux que des sabots, comme il eût pu le faire dans son village.
Il venait d'être promu officier de la Légion d'honneur. Ce fut encore pour lui une occasion d'être félicité.
— (( Ah! Ch'ai été pien surpris, oui, pien surpris! » disait-il enjoignant les mains, avec onction. « Gh'avais reçu un mot me priant de
basser d'urgence au Ministère. Ch'y allai le lendemain mâtin, pensant que c'était pour me tonner une gommande.
(( Quand ch'arrife, on m'introduit chez le Ministre, qui me dit : «Monsieur Henner, fous êtes officier de la Léchion t'honneur ». Et tout de suite, il m'attache une rosette à la poutonnière. Ch'étais honteux, pensez donc que, ne me toutant de rien, ch'avais mis mon fieux retingote ! »
Cette histoire était un peu arrangée par Henner, car le jour où il avait reçu la convocation du Ministre, Puvis de Chavannes, ami et voisin du nouveau promu, avait déposé, chez le concierge de celui-ci, une rosette d'officier enfermée dans une boîte enrubannée et accompagnée de quelques mots de félicitations.
Mais le brave Henner tenait à passer pour un homme modeste et naïf.
Parmi tant d'hommes célèbres ou simplement connus qui fréquentaient la maison, l'homme du jour était l'auteur de V Assommoir^ livre dont l'extraordinaire popularité avait été inattendue. Grand, droit, le torse bombé sous l'habit, le lorgnon campé sur un nez agressif, les cheveux coupés court et hérissés qui faisaient penser à une « tète de loup », la barbe noire tondue d'assez près, il avait l'air rébarbatif et triste à la fois.
Zola, morose malgré ses succès, amer, acerbe même, semblait toujours discuter avec son interlocuteur. Il faisait un singulier contraste avec Alphonse Daudet, aimable, anecdotier, charmeur, et n'ayant pas besoin de faire effort pour séduire ceux qui l'approchaient.
Près de Zola se tenait souvent Huysmans, debout, grave comme son voisin. Il était grand, maigre, roide et d'aspect un peu maladif. Avec sa tête carrée surmontée de cheveux courts, son visage osseux, dans lequel brillaient deux yeux de loup, sa barbe hérissée, plus jaune que rousse, il me faisait songer à ces têtes de diable en carton, qu'un ressort fait surgir brusquement quand on ouvre la boîte qui les renferme.
Théodore de Banville, de qui Renoir a fait un si exact portrait,
était, on s'en rendait compte, rien qu'à les voir les uns près des autres, d'une autre époque que les deux premiers. Avec son visage rasé, ses yeux à la fois malicieux et naïfs, sa bouche narquoise, il éveillait en notre esprit l'image de Pierrot, de ce Pierrot charmant que le poète adorait. Théodore de Banville évoquait parfois, devant nous autres débutants, les mœurs littéraires de sa jeunesse, parant ses souvenirs de la grâce légère de sa poésie. Comme je me plaignais un soir, devant lui, qu'on ne payât pas les vers, il se mit à rire de mon ingénuité.
— (( Les miens ne m'ont jamais rien rapporté », me dit-il, « Je crois que Coppée est le seul, parmi les jeunes poètes, qui ait eu la chance de faire payer ses vers par un éditeur. »
Jules Ferry, entre autres hommes politiques, était un habitué du salon de M"^^^ Charpentier. Dans le petit salon japonais qui servait de fumoir, j'ai assisté, en compagnie de Paul Arène, à une discussion — c'était, je l'ai dit, le ton que prenaient presque toujours les entretiens avec Zola — entre Jules Ferry et l'auteur de V Assommoir^ sur le rôle de la République dans l'art et dans la littérature. Dans ce débat assez long, l'écrivain se montra infiniment supérieur à Thomme politique. Peu de temps après, du reste, Zola publia sous le titre « Les Lettres sous la République » l'essentiel de son entretien avec Jules Ferry, et la brochure fit un certain bruit.
La vogue du romancier était encore toute nouvelle, lorsque je vins pour la première fois à une des soirées de la rue de Grenelle, et le maître de la maison me présenta à l'auteur de V Assommoir. Celui-ci, qui venait de lire la Chanson des Gueux^ me demanda si je connaissais Richepin et, sur ma réponse affirmative, il m'interrogea sur la manière dont le poète s'était documenté, désirant savoir à quelle source il avait puisé l'argot qui émaillait ses poèmes. Ce qui faisait son étonnement et son admiration pour le jeune poète, c'était la documentation qu'il croyait y trouver.
Je lui enlevai une illusion quand je lui appris que Richepin n'avait
Nèiio Léon J^arotie faris
Cl. Durand-Ruel.