‹ Renoir et ses amisChapitre 43 sur 63 · LA FIN DU DÉJEUNER · texte numérisé non relu

LA FIN DU DÉJEUNER

eu recours à aucun dictionnaire d'argot pour écrire ses poèmes, parce qu'il jargonnait couramment avec ses camarades. Je lui expliquai que Targot était un jeu pour nous, comme c'en était un de faire des ronds dans l'air, avec la fumée de nos cigarettes. Pour appuyer mon affirmation, j'engageai Zola à vérifier mes dires en faisant une visite à Caba:ner, chez qui il rencontrerait Jean Richepin, Ponchon, les frères Bouchor et quelques autres s'exprimant dans l'argot le plus pur, sans aucun effort.

Le romancier n'en pouvait croire ses oreilles, lui qui avait peiné sur tant de dictionnaires spéciaux pour accoucher du pauvre vocabulaire de V Assommoir.

Passant d^in groupe à l'autre à travers les salons encombrés, Manet, toujours très ce en dehors », résumait en formules à Temporte-pièce, quelque opinion raisonnable qui prenait ainsi un aspect paradoxal. Moins bruyant que son confrère parisien ,. de Nittis, le peintre napolitain, qui avait exposé avec les Impressionnistes en 1874, mais n'y avait pas rencontré le succès espéré, s'entretenait, le plus souvent, avec Degas qui semblait se faire un malin plaisir "de le prôner partout, dans le but de dénigrer implicitement d'autres exposants de la galerie Nadar ; personne ne s'y trompait. Nittis ne manquait pas de talent. Sa virtuosité italienne s'était enrichie, au contact des peuples du Nord, d'une simplicité et d'une sincérité d'expression, qui rendaient attrayantes ses vues un peu minutieuses de Londres et de Paris. Mais n'est-il pas singulier que ce fils du pays du soleil ait affectionné les ciels gris, le temps de pluie, l'atmosphère enfumée et brumeuse de la mauvaise saison, quand il séjourna dans nos grandes villes ?

Parmi d'autres habitués dont la sympathie allait à Renoir, il y avait, notamment, Emile Bergerat jetant à foison les traits d'esprit, les boutades amusantes qu'il a prodigués un peu partout; Judith Gauthier, sa belle-sœur, athénienne éprise déjà des chimères grimaçantes et des diables de papier peint du pays de Tin-Tun-Lin, l'ancien domestique chinois de son père ; Jeanne Samary, la jolie comédienne dont Renoir

avait exposé un petit et ravissant portrait, à l'exposition de la rue Le Peletier, enfin Paul Arène, qui fut un des plus délicats poètes de la seconde moitié du xix^ siècle.

Je n'ai jamais rencontré Gambetta dans le salon de M""^ Charpentier, je crois cependant qu'il y vint quelquefois. Mais il n'aimait guère les

Eiifant dessinant (1904).

réunions mondaines et, d'ailleurs, dès cette époque, il ne pouvait pas leur consacrer beaucoup de temps.

Gambetta qui, dans les milieux ouvriers, avait perdu son ancienne popularité, était devenu l'idole des bourgeois libéraux. Quelques discours, émaillés de formules heureuses, Pavaient fait sacrer grand homme d'Etat et sauveur de la patrie. Une légende se formait au sujet de son rôle pendant la guerre et le représentait sous les traits d'un héros

défendant le sol natal, jusqu'à la dernière extrémité. Ce révolutionnaire, dont l'esprit était plus débraillé que le costume, était transformé par les bourgeois frondeurs, en champion de Tordre et en artisan de la revanche. On se lassait du gouvernement de Vordre moral dont le cléricalisme offensait les opinions des libres-penseurs, et dont Tesprit réactionnaire inquiétait les libéraux, qui croyaient fermement que la République ramènerait Tâge d'or sur la terre. Tous les espoirs des adversaires du Gouvernement reposaient sur l'arrivée au pouvoir du ce grand tribun».

Renoir, qui avait de la sympathie pour Gambetta : a le seul homme intelligent de son parti )), disait-il, me rapportait, au lendemain d'une soirée à laquelle il avait .assisté, l'impression produite par Gambetta sur une assistance mondaine.

C'était à la veille des élections de 1877. Cernuschi, riche banquier d'origine Israélite et de nationalité italienne, avait donné en riionneur d\i tribun, une fête dans son hôtel du Parc Monceau. Gambetta se fit un peu attendre, et dans le grand hall une foule impatiente guettait sa venue. Quand il arriva, suant, soufflant, pressé, il dut passer entre deux haies de femmes élégantes, se bousculant presque pour lé voir ou être vues de lui, le saluant de murmures flatteurs et même d'acclamations, C'était le grand triomphe que lui réservait la bourgeoisie républicaine, qui s'annonçait ainsi. Gambetta, qui n'était pas bête, devait bien s'amuser de cette réception enthousiaste en se rappelant comment, quelques années auparavant, les mêmes bourgeois l'avaient accueilli.

« Les femmes », ajoutait Renoir ce étaient, comme toujours, les plus enragées à acclamer Gambetta. Elles s'offraient littéralement à lui, comme à un Dieu. »

Pour nous rendre ensemble chez Charpentier, nous nous donnions rendez-vous, Renoir et moi, dans un petit café — aujourd'hui disparu — situé à l'angle des rues des Saints-Pères et de FUniversité. Il n'était guère fréquenté que par de vieux habitués, qui y occupaient toujours les mêmes tables. Des chats dormaient sur les banquettes et une grosse

dame, coiffée de bandeaux grisonnants, arborait derrière la caisse un corsage gorge-de-pigeon, d'une mode périmée.

Un soir, que nous étions attablés devant un « mazagran à la crème », deux vieilles gens, le mari et la femme, entrèrent, s'avancèrent^ dans notre direction et s'arrêtèrent subitement, la mine déconfite, lair désorienté. Ils tournaient leurs regards vers les tables vides, sans pouvoir se décider à en choisir une. Renoir, qui les observait, devina ce qui se passait en eux. Il se leva et s'adressant au mari :

— (( Nous avons pris votre table, sans doute ? » demanda-t-il en souriant. « Nous allons vous la rendre, nous serons aussi bien ailleurs. »

La figure des deux vieux s'épanouit. Ils remercièrent vivement le peintre et bientôt installés à nos places, ils commencèrent en silence une partie de dominos.

Lorsque nous partîmes, le couple nous salua d'un sourire reconnaissant et le garçon, aux favoris de diplomate, nous reconduisit jusqu'à la porte. Ce petit incident montre le souci qu'avait toujours Renoir d'épargner une peine à quiconque. Combien de fois n'ai-je pas constaté en des circonstances aussi futiles, la délicatesse de son cœur !

Bien que Renoir n'aimât pas les réunions mondaines, il allait avec plaisir aux soirées de M'"^ Charpentier. Il s'y trouvait dans un milieu intelligent d'où, par le tact et la grâce delà maîtresse delà maison, toute morgue et tout ennui étaient bannis. Le peintre se sentait soutenu, encouragé par l'accueil des amis qu'il y rencontrait, et cela pouvait le convaincre qu'il n'était pas aussi abandonné de Dieu et des hommes, que les critiques d'art le prétendaient, en rendant compte de l'exposition de la rue Le Peletier.

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