‹ Renoir et ses amisChapitre 45 sur 63 · MADAME G. CHARPENTIER ET SES ENFANTS · texte numérisé non relu

MADAME G. CHARPENTIER ET SES ENFANTS

des Impressionnistes présentait seul, au public, un nombre imposant de toiles d'époques diverses, un ensemble où la pensée directrice de l'artiste, sa technique modifiée par les acquisitions de Texpérience, se montraient avec cette sincérité, exempte de tout artifice, qui fut toujours comme la marque collective du groupe tout entier.

Que les passants, qui entraient là par hasard, piarce que la boutique était ouverte à tout venant sans bourse délier et qu'on y voyait des tableaux, n'aient rien compris à ce qu'ils avaient sous les yeux, on ne saurait s'en étonner. Maisque les critiques d'art, les gens de lettres, des artistes mêmes, qui vinrent aussi à la Vîe Moderne aient témoigné la même incompréhension persistante, cela paraît plus singulier. C'est que ces critiques, ces écrivains, arrivaient devant les toiles de Monet avec l'idée préconçue, qu'en peignant autrement que la foule, moutonnière des peintres du Salon, les Impressionnistes n'avaient pas d'autre but que d'étonner le public. C'eût été, vraiment, payer bien cher une satisfaction puérile, puisqu'elle eût conduit ces peintres à mourir de faim. Personne alors ne se disait cela.

L'accueil ironique ou indifférent du public n'ébranla pas un instant le courage de Monet. Je n'ai jamais connu d^esprit plus ferme que le sien. C'était pour moi un sujet d'admiration. Il n')^ a pas d'homme moins accessible que Monet au découragement. Les attaques injustes, dont ses amis et lui étaient l'objet, le rendaient lui-même plus combatif. Le fait d'exposer seul pour la première fois et de braver sans appui les quolibets et les injures déjà prodigués aux Impressionnistes, lors de leurs expositions collectives, témoigne de la volonté irréductible de Monet de tenir tête à ses adversaires et de s'imposer à eux.

A cette époque, quand il recevait ses amis, dans le petit pied-à-terre de la rue Moncey où il resserrait quelques tableaux, on le trouvait toujours aussi vaillant, aussi confiant dans l'avenir que si la tentative de la Vie Moderne avait été un grand succès.

Renoir avait envoyé une toile au Salon de 1880 : Les Pêcheuses à Berneçal. Après un nouveau séjour en Normandie, il alla finir l'été à

1 établissement de la mère Fournaise, situé dans l'île de Croissy. L'hôtel se composait d'une suite de petits bâtiments, accolés les uns aux autres, et que dominait le pont de Chatou. L'île est remplie de grands arbres, de hautes herbes couvrent le sol et l'eau tranquille de la rivière, si bien que, par endroits, on ne voit pas où finit 1^ terre. Un peu au-dessous de l'île, la Seine fait un coude, et les arbres qui bordent la rive, ferment l'horizon d'un clair rideau. A cette époque, le canotage était à la mode ; des bateaux de toute taille et de toute forme se balançaient, amarrés devant le restaurant, fréquenté surtout par des canotiers, gens turbulents, à la joie bruyante et dont Taccoutrement bariolé faisait de jolies notes de couleur dans la douce tonalité du paysage.

Ce coin de la banlieue parisienne était familier à Renoir. ]1 avait souvent séjourné à Marly, à Louveciennes, où sa mère habitait, à Bougival, à Saint-Gioud, à Argenteuil. fl en affectionnait particulièrement le ciel léger, la rivière au cours ondoyant, les arbres au feuillage clair et les collines basses, dont la ligne ondulée se perd dans l'horizon vaporeux.

Ce paysage qui séduisait Renoir, d'autres peintres lont vu sous des couleurs moins riantes. Ils n'en ont noté que les terrains vagues semés d'immondices, l'herbe galeuse foulée par des hôtes loqueteux, les bouges et les masures misérables, le cielgris, coupé par les hautes cheminées d'usines crachant une fumée épaisse et noire. Ce sont exactement les mêmes lieux vus par des tempéraments différents et traduits de part et d'autre avec la même sincérité. Je pensé, en écrivant ceci, à Raffaëlli, qui exposa avec les Impressionnistes.

— (( Dans ses tableaux », me disait un jour Renoir, en regardant une toile de Raffaëlli, ce tout est pauvre, même Therbe ! »

C'était vrai. Le peintre réaliste s'est appliqué, en effet, avec un rare bonheur, à exprimer la tristesse que lui inspirent les vieux quartiers de Paris et les paysages de la banlieue. Le réalisme, en peinture comme en littérature, chasse la joie de la vie, et son esthétique bannit la bienveillance à l'égard des gens et des choses.

Les pêcheuses de moules (1879).

Les canotiers exubérants et les grisettes qui les accompagnaient ressemblaient aux jeunes gens et aux danseuses du Moulin de la Galette; la gaieté communicative de ce monde insouciant, hâbleur sans morgue et railleur sans méchanceté, attirait le peintre que le spectacle des joies populaires a toujours intéressé.

Il voyait les êtres qui se mouvaient dans le décor de la Seine, à Ghatou, comme il avait vu les habitués du bal de Montmartre, sous leur aspect le plus favorable. Le charme, l'esprit dont sont imprégnés les personnages des scènes peintes par Renoir, ne sont pas purs dons du peintre, une invention de son génie. Certes, il possédait ces dons au plus haut degré, mais il les trouvait aussi chez ses modèles. Ce qui fait son rare mérite, c'est d'aA^oir su exprimer ces qualités dans ses œuvres, avec une remarquable intensité et infiniment de délicatesse. Il communiait, pour ainsi dire, avec les êtres et les choses qu'il peignait. Cet état d'esprit est clairement perçu dans les tableaux peints, en 1880, à Chatou, comme il l'est dans ceux qu'il peignit à Montmartre en 1876.

Renoir avait retrouvé chez la mère Fournaise, le baron Barbier, compagnon charmant, spirituel, d'une inépuisable obligeance et qui, dans le milieu des canotiers de Chatou, fut le très utile truchement dont le peintre avait besoin pour son travail.

Le « baron », comme on l'appelait familièrement dans les lieux de plaisir de Montmartre, avait alors dépassé de loin la quarantaine, mais il n'avait pas renoncé à fréquenter les coulisses des petits théâtres et le promenoir des Folies-Bergère. Quoiqu'un peu fatigué, il avait conservé l'allure dégagée de l'officier de cavalerie qu'il avait été autrefois. Son existence vagabonde avait pris fin, en même temps que sa fortune. Attaché à l'expédition de Cochinchine, il avait été maire de Saigon pendant les premières années de l'occupation et, dans ce poste onéreux, son patrimoine avait été largement entamé, « pour tenir tête», disaitil, (( au consul anglais, qui faisait des prodigalités ». Rentré en France, il avait éprouvé des déboires dans la vie militaire et il avait quitté l'armée. Il vivait, depuis lors, d'une pension mensuelle de cinq cents

GEORGES LANG, IMP., PARIS

BAIGNEUSE A SA TOILETTE (igoS)

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