‹ Renoir et ses amisChapitre 46 sur 63 · BAIGNEUSE A SA TOILETTE · texte numérisé non relu

BAIGNEUSE A SA TOILETTE

Cl. Vollard.

Torse de femme (1905).

francs que lui servait sa mère. J'entends encore Téclat de rire de Barbier^ en apprenant que son ami, Daniel Wilson, venait d'être nommé sous-secrétaire d'État aux Finances : ce Voilà les Finances en de bonnes mains! » disait-il. Ils s'étaient connus sous le second Empire^ mais s'étaient perdus de vue, à la suite du changement survenu dans la fortune du futur homme politique.

Daniel Wilson, beau type d'Anglo-Saxon, était un superbe sportsman. Ayant été pourvu d'un conseil judiciaire, conséquence de ses dépenses exagérées, il s'était engagé dans le régiment de dragons où servait le lieutenant Barbier, son camarade de plaisirs. C'est dans la situation de cavalier de deuxième classe que Wilson apprit la mort de son père avec qui, semble^t-il, il était un peu brouillé. Cet événement devait changer l'existence du dragon. En compagnie de Barbier, il se rendit chez le notaire de la succession, dont l'étude était rue Louis-le-Grand. Le lieutenant attendait son ami dans un café du voisinage. Quand l'autre vint l'y rejoindre ce il était rouge comme une pivoine », disait Barbier, a la mine émue mais non attristée ». Il expliqua à Barbier que son père lui laissait une belle fortune, dépassant de beaucoup ses prévisions, ce qui allait lui permettre, sans plus tarder, de rentrer dans la vie civile pour y faire de la politique. C'est ce qui advint, en effet. Aux élections de 1869, Wilson se fit nommer député. Barbier n'arrivait pas à prendre au sérieux les ambitions politiques de son camarade. Peut-être n'avait-il pas tort, si l'on en juge par la suite des incidents, qui troul^lèrent la carrière parlementaire du gendre de Grévy.

— « 11 croit qu'il s'est rangé en faisant de la politique, quelle erreur ! » nous disait Barbier en déjeunant à la terrasse de Fournaise. 11 a simplement changé de folie. C'est moi qui me suis rangé, n'est-ce pas ? » ajoutait-il en caressant l'épaule d'une jolie blonde, placée près de lui.

C'est la fin d'un de ces repas très gais auxquels le baron prenait part, que Renoir a représentée dans le Déjeuner des Canotiers, Barbier y figure de dos, coiffé de son chapeau mou, et faisant face à la jeune

femme accoudée à la balustrade de la terrasse. Dans le fond, le peintre a placé Lhote, en chapeau haute-forme, et Lestringuez vu de profil.

Cette toile fut peinte à la fin du séjour de Renoir à Ghatou. Il n'avait pas eu, en venant chez la mère Fournaise, le projet de peindre un grand tableau, mais seulement de faire quelques paysages et c'est, en effet, à des paysages qu'il consacra d'abord son temps. Mais la saison déjà avancée ne lui permettait pas toujours de terminer les toiles commencées, le temps gris, la pluie, contrariaient ses projets. Ce sont les caprices du climat parisien qui, en contraignant le peintre à abandonner certains paysages, l'incitèrent à commencer le Déjeuner des Canotiers, Il put le mener à bien, avec la même heureuse fortune que lorsqu'il entreprit le Bal, On a quelquefois, et avec raison, rapproché ces deux œuvres, bien que la facture en soit très différente : quatre ans s'étaient écoulés entre l'exécution des deux tableaux, c'est un délai suffisant pour que la technique du peintre se soit modifiée. Dans le Déjeuner des Canotiers^ certains accords de couleurs employés dans le Bal ne se retrouvent plus. Ce qu'ils ont de commun, c'est l'esprit dans lequel l'artiste a peint les personnages des deux tableaux, c'est le style, s'il est permis d'employer cette expression un peu désuète.

La facture nouvelle du Déjeuner des Canotiers^ si elle diffère de celle employée dans le Bal^ est visible déjà dans la Fin du Déjeuner^ qui date de 1879. Cette charmante toile fut exécutée dans le jardin du cabaret d'Olivier, à Montmartre, sous une tonnelle, où nous avions souvent déjeuné, quand Renoir habitait rue Cortot. La jeune femme qui tient un verre est le portrait ressemblant d'une jolie actrice parisienne, EUen André. L'homme était le fils d'un armateur de Nantes et l'un des habitués de la Nouvelle-Athènes ; la femme debout était un des modèles de Renoir.

Cet été de 1880 peut être considéré comme un moment important de la carrière de Renoir. Il clôt, en effet, la série des scènes de la vie populaire des Parisiens. A partir de ce moment-là, on ne reverra guère le peintre travailler au Moulin, à Bougival ou Place Pigalle.

La tentative faite par le directeur de la Vie Moderne^ en 1880, pour la peinture de Monet, de présenter un seul artiste, fut reprise par Durand-Ruel qui organisa, en i883, une exposition composée uniquement d'œuvres de Renoir. Elle n'eut pas de succès, mais elle ne souleva pas non plus de vives critiques. On put même constater, chez la plupart des jeunes peintres qui la visitèrent, une sympathie qui s'étendait déjà, d'ailleurs, à Monet et même à Cézanne.

Pour les (( peintres de figure », Renoir demeurait le plus intéressant, celui que quelques-uns regardaient déjà comme un guidé. Aux dernières expositions des Impressionnistes, aux Salons où, entre temps, Renoir envoya des portraits remarquables, que le jury cachait à la vue du public en les reléguant dans les coins perdus, les jeunes artistes affirmaient chaque fois un peu plus ouvertement leur sympathie pour le peintre qui reprenait, sans plagiat, les traditions de l'art français. L'influence des Impressionnistes sur les autres peintres devenait dès lors sensible ; on pouvait, en outre, constater dans les journaux, dont le ton avait changé depuis 1877, qu'un revirement s'opérait dans l'opinion des écrivains.

Page 1