‹ Renoir et ses amisChapitre 48 sur 63 · NATURE MORTE · texte numérisé non relu

NATURE MORTE

sa tâche consciencieusement, parce qu'il avait la vie matérielle assurée par ses protecteurs.

C'est ainsi que Renoir se figurait — et je crois bien qu'il ne se trompait pas — la vie des peintres italiens à l'aurore de la Renaissance. Elle lui a toujours paru la plus favorable à l'épanouissement de l'art ; c'était cette vie-là qu'il aurait désirée pour lui-même, si les mœurs de son temps l'avaient rendue possible.

Ce goût d'une existence simple, où le strict nécessaire pour le moins exigeant des hommes serait assuré, Renoir l'avait eu de tout temps. Avant 1880, dans un moment de découragement bien explicable après l'échec des premières ventes, il avait demandé à Gambetta de le faire nommer conservateur d'un musée de province, dans quelque région où il pourrait peindre en paix.

— (( C'est impossible », lui avait répondu Gambetta mi-plaisant, mi-sérieux. « Vous êtes peintre ! Si vous demandiez une place de conservateur d'un cimetière, cela pourrait encore se faire ; mais vous nommer conservateur d'un musée où il y a de la peinture, voilà ce qu'on ne fera jamais ! Voyons, voulez-vous être inspecteur des prisons, comme le frère de votre ami Manet? »

Renoir n'avait de goût ni pour la garde d'un cimetière, ni pour la visite des prisons. Il ne fut rien nommé. Mais je suis convaincu qu'il aurait été heureux n'importe où, pourvu qu'il y eût trouvé la liberté de peindre à son gré. Il n'ambitionnait ni le luxe ni la célébrité. L'état d'esprit qu'il supposait aux peintres des petites villes italiennes du XV® siècle était donc aussi le sien, et cela l'aida à les mieux comprendre. Il se rendait compte, d'après lui-même, que la richesse que ces artistes ne désiraient pas — ou à laquelle ils n'auraient jamais pu parvenir, — ils la répandaient à profusion dans leurs œuvres, précisément parce qu'elle n'était pour eux qu'une vision féerique dont leur imagination était la souveraine maîtresse.

Les tableaux peints par Renoir pendant les cinq ou six ans qui suivirent le voyage en Italie diffèrent considérablement de tout

ce qu'il avait peint précédemment. Le dessin des figures, la couleur, la facture même, y ont un autre aspect que dans les toiles exécutées de 1875 à 1881. Ces tableaux, pour tout observateur envisageant l'ensemble de l'œuvre de l'artiste, donnent la mesure du trouble intérieur

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Enfant dessinant (Pierre Renoir, 1888).

qui agitait Renoir à cette époque. Il subissait à la fois une crise intellectuelle et une crise morale. La crise intellectuelle était provoquée par la leçon des maîtres que le peintre avait interrogés dans son voyage; la crise morale était le résultat d'un changement dans l'existence de l'artiste qui s'était marié et sentait peser sur lui la responsabilité d'une situation nouvelle.

Tant qu'il avait vécu seul, Kenoir avait accepté, sans souci et sans peine, la pauvreté avec ses privations; il n'en souffrait pas, pour ainsi dire, tout entier absorbé par son art. Mais ces privations, il ne voulait pas qu'elles fussent supportées par sa femme et son enfant. La préoccupation d'assurer leur existence, de la leur faire aussi douce qu'il le pourrait, le hanta. Dès lors, il s'ingénia à trouver une formule qui satisfît, en même temps sa conscience d'artiste et le goût des amateurs. Cette crise morale ne dura pas très longtemps, elle fut cependant assez longue pour être inscrite dans un certain nombre de tableaux importants que je ne puis jamais regarder sans éprouver un sentiment douloureux.

Certes, ce ne sont pas des œuvres négligeables, il y en a même de belles parmi elles, mais elles manquent de cette liberté d'expression, de cette sincérité expansive qui est l'une des plus nobles qualités de Renoir.

Pour surmonter les préoccupations matérielles et pour résoudre la crise intellectuelle, le peintre possédait la volonté de travail, qui le préservait du danger de l'inaction, et l'esprit pondéré, qui le mettait en garde contre le découragement, aussi bien que contre l'emballement.

Avec le temps, le cercle des amateurs s'élargissait peu à peu et, si les prix de vente ne progressaient pas sensiblement, le nombre des tableaux vendus était chaque année plus important. Ce résultat rendit à Renoir toute sa liberté d'esprit ; il n'eut plus, désormais, d'autre souci que d'assouplir davantage ses moyens d'exécution, de perfectionner sa technique, et d'exprimer sa sensibilité le plus clairement et le plus simplement possible, comme il l'avait fait autrefois, mais ayant, en plus, l'expérience acquise par ses voyages, car il faut ajouter au séjour en Italie, l'excursion qu'il fit en Espagne et l'impression que les œuvres de Vélasquez produisirent sur son esprit.

La grave bronchite qui avait failli emporter Renoir, en 1882, laissa le peintre très affaibli du côté des voies respiratoires. Dès lors, il lui fallut redouter les rigueurs de l'hiver parisien et, chaque année, il alla

passer la mauvaise saison dans quelque coin de la Provence : au Cannet, à Magagnosc, à Beaulieu, etc., avant de s'arrêter définitivement à Gagnes. Ses séjours à Paris furent écourtés, ce qui nous a, sans doute,

privés d'un certain nombre de toiles, qui eussent été la suite du Moulin de la Galette et du Déjeuner des canotiers.

En outre, à partir de i885, il résida, chaque été, quelque temps à Essoyes, pays natal de sa femme. Paris ne fut plus alors sa principale résidence.

A Paris, Renoir exécuta, de i883 à 1890, une série de portraits dont quelques-uns sont de purs chefs-d'œuvre, comme celui de M""" Clapisson, par exemple, ceux de M"^^ Manet (Berthe Morisot) et de sa fille, une toile sobre où s'exprime une rare émotion, tant l'âme des personnages y est présente. C'est également à Paris que furent élaborés ces nombreux tableaux de baigneuses, où M. Meïer-Graeffe croit trouver Tinfluence d'Ingres, mais dans lesquelles il n'y a que la leçon des maîtres italiens, leçon que Ingres avait reçue également. Cette source commune à laquelle les deux peintres ont puisé explique, d'ailleurs, le rapprochement fait par le critique allemand ; c'est par les primitifs que Renoir et Ingres se rejoignent.

Ces baigneuses, si différentes de celles peintes avant le voyage en Italie, sont d'un intérêt particulier. Le dessin s'est modifié; les

Portrait de M^^o de Bonnières (1890).

Coll. M. Gangnat.

Héiio Léon. JVarotte J'aris

VUE DU GANNET (1901).

contours des figures sont légèrement cernés, tandis qu'ils ne Tétaient pas antérieurement à 1882. Les tons sont simplifiés. Dans certaines figures, ils deviennent presque des teintes plates ombrées, à la manière des fresques antiques. On pourrait y voir une tentative de synthèse de la couleur, opposée à la diffusion des tons, adoptée par le peintre antérieurement. L'attitude des figures diffère également de celle des baigneuses de la période précédente. On ne voit plus, comme dans les beaux torses datant de 1875-1880, la femme moderne barbotant dans l'eau, ou se séchant au bord de la rivière. Vénus prenant son bain Fa remplacée. Le geste s'est ennobli, pour se rapprocher des mouvements adoptés par l'esthétique grecque dont les peintres italiens avaient rénové les principes. Nous pouvons constater^ dans ces modifications, les effets de la crise intellectuelle qui suivit le voyage de Renoir en Italie.

Toutefois, son originalité avait une telle vigueur que les maîtres les plus admirés n'ont jamais laissé dans l'œuvre de l'artiste — et encore pour un moment — qu'une faible empreinte. Vénus, peinte par lui, révèle l'origine parisienne du modèle. Elle sort de chez nous, comme les belles princesses des tragédies de Racine. sortaient du château de Versailles et non du Palais de Thésée.

Dans l'incessante évolution de la technique de Renoir, dans l'extraordinaire variété de son œuvre, il n'y a pas de période plus mouvementée que celle dont nous nous occupons ici. A côté de figures largement traitées, il y a des paysages — peu nombreux — où le souci du détail est poussé très loin, jusqu'à la minutie. Renoir avait gardé, comme un souvenir de ses préoccupations de ce temps, un petit paysage où toutes les feuilles, pour ainsi dire, sont dessinées et se détachent les unes des autres. Sur un panneau, grand comme un couvercle de tabatière, il avait peint un portrait de femme dans un jardin ; tout y est fini avec le soin minutieux d'un Meissonier. Ce sont évidemment là des essais, mais ils sont caractéristiques de l'état d'esprit du peintre à cette époque.

A la fin de 1888, ou au commencement de Tannée 1889, la santé de Renoir, déjà très ébranlée, subit un nouvel assaut. Un jour, il se réveilla avec un côté de la face paralysé. Cet accident lui causa une grande gène pendant longtemps. Il ne sortait que la tête enveloppée d'un gros

Paysage (Gagnes 1907).

cache-nez de laine. Il ne se plaignait pas cependant, car jamais les maux physiques n'avaient de prise sur son esprit. Il pouvait peindre, cela suffisait pour le prémunir contre toutes les souffrances. Il lui arrivait même de rire si quelque quiproquo était provoqué par son accoutrement, ainsi qu'il advint un dimanche où, la tète entourée de son cache-nez, le col du manteau relevé, il vint pour me voir et se heurta à l'opposition de la concierge, vieille et sourde, qui ne le reconnut pas.

Hélio Léon Marotte Paris

Cl. Durand-Ruel.

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