LES TEMPS CALMES
L'évolution du sentiment public en faveur de Renoir était accomplie, quand l'artiste exposa, en 1892, un ensemble d'œuvres qui présentait en une synthèse saisissante le développement de sa facture et les successives transformations qu'elle avait subies depuis vingt ans.
Une irréfutable logique reliait entre elles toutes ces toiles, depuis les plus anciennes, comme la Dame en bleu^ antérieure à 1869, la Loge (1873), le Moulin de la Galette et la Balançoire^ toutes deux datant de 1876, les portraits de M"^^ Charpentier et de ses enfants (1878), la Fin du déjeuner (1879), ^^ Déjeuner des canotiers (1880), le portrait de
Portrait (1906).
Richard Wagner (1881), la Femme à la vache et jusqu'aux baigneuses
de 1887 ^^ ^^^ toiles plus récentes, dans lesquelles se manifestait une réaction contre là manière qui avait dominé pendant quelques années, avec les teintes plates et le cerne des figures. Des paysages, antérieurs aux expositions des Impressionnistes^ voisinaient avec des études postérieures dans lesquelles on reconnaissait la même préoccupation technique que celle affirmée dans les baigneuses. Les
variations, l'instabilité de la manière qu'on avait reprochées souvent à Renoir, se justifiaient en présence de ces œuvres si diverses, témoignage des efforts constants de l'artiste pour s'exprimer plus complètement, dans une forme de plus en plus parfaite. On pouvait en les voyant se convaincre que le peintre né demandait qu'à l'amélioration des moyens techniques l'expression de sa sensibilité. Les transformations successives de la facture, les changement apportés à la palette résultaient des enseignements de l'expérience et c'était par un constant apprentissage que Renoir parvenait à la maîtrise de son métier.
Etude de têtes (1916).
Portrait de M. Edmond Renoir.
Panneau décoratif
L'exposition de 1892 fut le premier triomphe de Renoir.
On imagine quelle joie nous ressentions quand, nous mêlant aux groupes qui se formaient devant la Loge^ le Moulin de la Galette ou le Déjeuner des canotiers^ nous entendions un concert d'élgges saluer l'œuvre du peintre et que nous nous rappelions les clanieurs et les rires qui avaient accueilli ces mêmes toiles lors de leur première apparition.
Les préférences du public allaient aux œuvres les plus anciennes — comme aujourd'hui encore — parce qu'il faut que l'œil s'accoutume aux tonalités majeures adoptées progressivement par le peintre.
Quelquefois, et dans ces dernières années mêmes, Renoir, devant une toile qu'il venait d'achever, me disait : (( c'est dans dix ans, quinze ans peut-être, que le public admettra cela ; c'est encore trop neuf pour lui plaire. ))
Cette vérité a pu être constatée maintes fois. Mais n'est-ce pas la meilleure démonstration de la valeur de l'artiste, que cette avance sur le goût de ses contemporains ? Qu'on veuille bien se rappeler, par contre, l'impression que produit au Musée
Panneau décoratif (1890).
du Luxembourg, par exemple, la vue de certains tableaux qui eurent au moment de leur apparition, il y a vingt ou trente ans, un succès éclatant.
Combien ils nous semblent vieillis et démodés !
A l'exposition de 1892, si beaucoup de gens étaient déroutés par Tinconstance de la facture du peintre, personne n'échappait au charme qui se dégageait de l'ensemble exposé. La victoire était complète.
Lorsque, après tant d'années de lutte silencieuse, Renoir connut enfin le succès qui le libérait définitivement de tout souci matériel, ses amis des premiers jours n'étaient plus nombreux pour s'en réjouir avec lui. Quelquesuns étaient morts : Maître, Lhote, Gœneutte, Cabaner, Guérard, Choquet et d'autres encore. Le groupe impressionniste était dispersé : Monet, Cézanne, Sisley, étaient loin de Paris ; Degas, doué d'un fort mauvais caractère, avait définitivement rompu toutes relations avec Renoir, Lamy, fasciné par le monde politique, où il perdait son temps, courait après les commandes officielles et y avait adapté sa peinture ; trop occupé, sans doute, il ne venait plus chez Renoir. Cordey s'était retiré sur les bords de l'Oise, parta-
géant son temps entre la peinture et la pêche à la ligne. Il né restait plus guère auprès de Renoir que Lestringuez et moi, de ceux qui se réunissaient autrefois rue Saint-Georges.
Dans les dix dernières années du xix^ siècle, l'influence de Renoir et de Monet sur les jeunes peintres était déjà considérable et, comme Renoir vivait pendant une partie de Tannée à Paris, il recevait fréquemment un certain nombre d'artistes admirateurs de son talent et qui, en outre, éprouvaient de la sympathie pour Fhomme luimême. La simplicité de son accueil, la distinction de son esprit, sa
sincérité et l'absence de tout sentiment de jalousie professionnelle lui créèrent de nouvelles et solides amitiés.
Abel Faivre, Bonnard, d'Espagnat, Albert André, Valtat et d'autres, devinrent des familiers de Renoir. Rien ne changeait, d'ailleurs, dans les habitudes du peintre . Les entretiens que nous avions autrefois dans l'atelier de la rue Saint -Georges se continuaient, avec de nouveaux interlocuteurs, rue La Rochefoucault et rue Caulaincourt, avec la même liberté d'es- , prit que jadis.
Il ne manqua même pas, à ces réunions, la présence de Tamateur passionné et d'un goût sûr, que représenta M. Ghoquet dans la période héroïque. Mais les temps étaient changés, et l'ardeur combative de M. Ghoquet n'eût plus trouvé d'aliments, lorsque M. Maurice Gangnat commença de collec-
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Portrait de M. Maurice Gangnat.