BAIGNEUSES
(Eau-forte).
peindre. C'est assis dans son lit, soutenu par de multiples oreillers, qu'il reprit ses pinceaux et peignit quelques fleurs posées près de lui.
Il était encore dans la maison de la rue de la Chaise, quand parut le décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur. Le Gouvernement sollicité par des amis du peintre — et à son insu — s'était décidé à lui donner le rond^ comme disait Renoir en plaisantant. Mais ce n'était pas par le Ministère des Beaux-Arts qu'il recevait cette distinction, on eut craint l'hostilité de l'Institut, c'était par le Ministère du Commerce, à l'occasion d'une exposition industrielle en Amérique du Sud.
Le Ministre du Commerce d'alors était un poète, M. Couyba. Il tint à venir lui-même annoncer la nouvelle à Renoir. Je l'accompagnais rue de la Chaise, où nous trouvâmes le' peintre assis dans un fauteuil.
— (( Je vous remercie de votre visite », lui dit Renoir en souriant; (( elle ajoute du prix à la distinction qui m'est accordée. La Légion d'honneur a encore beaucoup de prestige aux yeux des étrangers, et cela me fait plaisir de pouvoir la porter devant eux. »
Après son opération, Renoir, qui jusque-là avait pu marcher dans la maison en s'appuyant sur deux cannes, dut se servir de béquilles pour faire quelques pas. Il fut dès lors cloué, pour ainsi dire, sur son fauteuil, et ses souffrances n'étaient pas allégées.
C'est cependant dans cet état qu'il voulut aller passer quelques jours à Chaville. Il y peignit un certain nombre de toiles, des vues des étangs, des coins du bois, avec son entrain ordinaire, presque joyeux de retrouver, dans la pauvre installation de l'auberge où il était descendu, le souvenir de l'époque lointaine où il venait peindre dans ces parages.
Il y a quelques années, Renoir désira donner au Musée du Luxembourg une toile d'une certaine importance, et d'une exécution plus récente que les tableaux de la collection Caillebotte. Nous discutâmes quelque temps, tous les deux, sur le choix qu'il convenait de faire. Un jour, Franc-Lamy vint boulevard Rochechouart, tandis que nous nous
entretenions de ôe projet, et conseilla à Renoir de donner une grande femme nue qui se trouvait dans Tatelier.
— (( Non )), dit Renoir, ce je veux donner quelque chose que je ne sois pas sûr de refaire; ce n'est pas le cas de ce grand nu ! j'en recommencerai dix autres quand je voudrai. ))
Il hésitait entre deux portraits de M"' Colonna Romano. L'un, véritable symphonie en rouge d'une tonalité très riche, semblait l'effigie d'une princesse orientale,
— (( C'est une chose réussie )), me disait Renoir en considérant cette toile, ce je ne referais peut-être pas cela. »
L'autre représentait l'artiste, en robe de soie bleue et coiffée d'un chapeau à plumes. C'est aussi une belle œuvre, très moderne et très vivante.
Ce fut pour ce portrait qu'il se décida. Très simplement, il la fit porter par son fils Pierre, à M. Bénédite, conservateur du Musée du Luxembourg. Le tableau n'était même pas signé. C'est seulement peu de temps avant de mourir que l'artiste remplit cette formalité.
Ce portrait pouvait d'ailleurs ne pas porter de signature, son attribution n'eût probablement jamais soulevé la moindre contestation, même si le souvenir de l'origine de son entrée au Musée s'était perdu. Par contre, il existe certainement des toiles de Renoir — comme de beaucoup d'autres peintres célèbres — qui portent sa signature et dont il n'est pas l'auteur, mais cette supercherie est généralement facile à découvrir. J'ai été témoin à ce propos d'un incident assez significatif, où la délicatesse du cœur, chez Renoir, apparaît bien touchante.
Quelqu'un vint un jour lui apporter une petite toile, sur laquelle un paysage à peine ébauché était signé : Renoir. Rien n'y rappelait la manière dit peintre, ni, pourrait-on dire, aucune manière tant le morceau était insignifiant.
— (( Maître », dit le propriétaire de la toile, j'ai acheté ce tableau cent francs. Je l'ai acheté parce que j'y ai reconnu votre facture, 23o
Cl. Vollard