BUSTE DE FEMME
notamment dans ces arbres, dans le ciel. Je voudrais vous demander où vous avez fait ce paysage. »
La toile était posée sur un chevalet. Renoir la considéra un instant.
— (( Je ne me rappelle pas du tout ce que cela peut être », dit-il doucement, (( mais j'ai commencé tant de paysages que Je n'ai pas terminés, que cela peut bien être un de ceux-là. »
Le possesseur de l'ébauche se retira joyeux.
— (( Gomment n'as-tu pas répondu que c'était un faux », demandai-je à Renoir, ce car cela n'a jamais été peint par toi. »
— (( C'est vrai », me répondit-il en souriant, (( mais ce pauvre diable a payé cette toile cent francs ; si je lui avais dit que c'était un faux, cela lui aurait fait de la peine. »
Il se rendait bien compte, d'ailleurs, qu'il laisserait un ensemble d'œuvres trop important, pour que les quelques faux tableaux qu'on lui attribuerait et qui pourraient circuler puissent y porter la moindre atteinte.
La dernière exposition d'œuvres de Renoir, avant la guerre, fut organisée en igiS par MM. Bernheim jeune. Elle comportait une cinquantaine de toiles dont les plus anciennes étaient antérieures à 1870 et les plus récentes de Tannée même de l'exposition.
On y voyait la Diane chasseresse^ la Loge^ le Premier pas^ des baigneuses, la Femme^ la vache et la brebis. Cet ensemble permettait de juger, une fois de plus, l'incomparable variété de facture du peintre, l'étendue de sa gamme de coloriste dont aucun autre peintre contemporain n'approcha et qui fait qu'une exposition de ses œuvres échappe à l'impression de monotonie que donne, en général , la réunion d'un grand nombre de toiles du même artiste. Chez Renoir, le même sujet traité dix fois se présente sous dix aspects différents, même s'il a été répété dans un court espace de temps.
Cette extraordinaire variété, Renoir la devait à une impressionnabilité, presque maladive, que traduisait fidèlement la maîtrise des moyens d'exécution. Les êtres qu'il voyait autour de lui chaque jour,
les choses qui lui étaient le plus familières, les paysages qu'il avait constamment sous les yeux, se modifiaient en posant de nouveau devant lui ; sa vive imagination transformait leur aspect, et les ressources presque inépuisables de sa technique faisaient le reste. Cette mobilité d'impressions existe, évidemment, chez beaucoup d'hommes, mais c'est l'une des précieuses qualités de Renoir d'avoir su en exprimer les effets fugitifs^ de les avoir matérialisés avec un art délicat.
L'exposition de igiS permettait au visiteur de se faire une idée, incomplète sans doute, mais assez exacte, de l'évolution de l'art de Renoir, depuis près d'un demi-siècle. Mats une évolution nouvelle, plus importante qu'aucune des précédentes, a marqué les dernières années de la vie du peintre et la physionomie de l'ensemble de son œuvre s'en trouve modifiée. Dans ses ultimes productions, Renoir s'est exprimé plus complètement qu'à aucun autre moment de sa carrière et avec une puissance qu'il n'avait pas encore atteinte. Et cela en ayant, à la fois, simplifié et perfectionné les moyens techniques.
Dans les nombreux nus qu'il a peints pendant cette période, les chairs prennent une coloration lumineuse, sans opposition d'ombre. Il s'en dégage une vie intense, une impression de jeunesse indicible.
— (( Je sens que je fais encore des progrès », disait modestement Renoir, ce je commence à savoir peindre. Il m'a fallu plus de cinquante ans de travail pour arriver à ce résultat, bien incomplet encore ! »
Au mois de juillet 191g, pendant que j'étais à Essoyes, Renoir travaillait à un grand nu. Il n'en était pas complètement satisfait. Il l'avait pris et repris, sans arriver encore au résultat qu'il cherchait. Un matin, quand j'entrai dans son atelier, il me montra une petite toile qu'il avait peinte la veille et qui reproduisait le grand nu, mais avec une tout autre vigueur de ton.
— « J'ai enfin trouvé », me dit-il, ce voilà ce que je cherchais. » Joyeusement, il se remit au travail et la grande toile fut achevée
rapidement. C'était donc bien vrai qu'il faisait encore des « progrès ».
Coll. Paul Cézanne
//ètt'o Léon. Marviie Paris