‹ Renoir et ses amisChapitre 55 sur 63 · PORTRAIT DE MADEMOISELLE RENÉE RIVIÈRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADEMOISELLE RENÉE RIVIÈRE

L'une des dernières joies de Renoir a été sa visite au Musée du Louvre, au mois d'août 1919.

La toilette (1894).

La réouverture partielle du musée de peinture — et particulièrement de la salle La Gaze, où Ton avait rassemblé les dernières acquisitions du Musée — avait attiré beaucoup de visiteurs. Les journaux firent, notamment, de grands éloges du portrait de M^^^ Gbarpentier

qui y était exposé. Renoir n'avait pas revu cette petite toile depuis un grand nombre d'années. Le bien qu'on en disait l'inquiétait un peu, et il se demandait quelle figure faisait ce portrait au milieu des belles choses qui l'entouraient. Il me demanda d'aller au Musée, et de revenir lui donner mon avis sur le sujet qui le préoccupait. Je m'acquittai immédiatement de ma mission.

Quand je dis à Renoir que le portrait de M""^ Charpentier tenait admirablement sa place à la salle La Gaze, et que cette toile avait gardé toute sa fraîcheur, il fut ravi. Cela le décida à aller revoir lui-même le petit portrait; ce qu'il fît dès le lendemain.

Quand il arriva, porté dans son fauteuil de malade, le concierge du Musée hésita un instant avant de le laisser entrer. Mais quelqu'un donna le nom du peintre et M. Guiffrey, conservateur de la section de peinture, vint au-devant de Renoir et fut pour lui le plus aimable des guides. On décrocha, pour qu'il les vît mieux, V Intérieur de la Cathédrale de Chartres, de Corot, et la petite toile de Delacroix représentant la Chambre de M, de Mornay.

— (( Quelles merveilles ! » s'écriait Renoir. « 11 n'y a pas de grandes toiles qui vaillent mieux que ces deux petits tableaux-là. ))

La visite tout entière fut un enchantement pour lui et quand il en revint, il ne paraissait pas fatigué, tant il avait eu de plaisir. Et cependant, il était déjà bien affaibli.

— (( Le conservateur du Musée a été charmant pour moi, me disaitil. J'aurais voulu pouvoir le remercier convenablement. Si tu as l'occasion de le rencontrer, dis-lui combien il m'a fait plaisir. » Il ajouta :

— (( Hein ! si je m'étais présenté au Louvre dans mon fauteuil, il y a trente ans, m'aurait-on mis assez vivement à la porte? Vois-tu, il faut vivre longtemps pour assister à de pareils changements ; j'ai eu cette chance. »

ESSOYES ET GAGNES

RENOIR aimait beaucoup sa résidence d'Essoyes. Il trouvait dans ce coin bourguignon de TAube, ce qui pouvait lui plaire : la tranquille maison rustique qu'il fit plus tard agrandir sans en modifier l'aspect, le pays lui-même, avec sa terre d'une belle couleur chaudron, la petite rivière dont l'eau transparente coule entre des touffes d'herbe sous l'ombrage des grands saules, les coteaux couverts de vignes. C'est, en effet, un pays charmant. Par-ci, par-là, égayant le paysage, on aperçoit le clocher d'ardoises d'une église, ou les toits de tuiles lie de vin d'un hameau de vignerons, tapi dans une dépression de terrain; au loin, la masse compacte de la forêt étend jusqu'à l'horizon lestons variés de ses futaies. C'était bien le paysage de la « douce France » qu'affectionnait Renoir pour y vivre, lui qui n'aimait guère avoir pour proches voisins les Alpes majestueuses, ni les énormes roches chaotiques, ni l'océan furieux. Le souvenir de Corot, qui avait séjourné à plusieurs reprises dans la région, où l'un de ses parents était receveur de l'Enregistrement, ajoutait peut-être, aux yeux de Renoir, un charme de plus au joli village.

Dans ce milieu favorable, où il trouvait le calme sans isolement et le recueillement sans mélancolie, il a peint un grand nombre de toiles, soit dans l'atelier qu'il avait fait construire au fond du jardin, soit dans la campagne.

Chemin à Essoyes.

Pendant les premières années qui suivirent le voyage en Italie, les séjours du peintre à Essoyes furent pour lui des périodes de repos intellectuel.

La maison de Renoir est située à l'extrémité du village. Elle est

séparée de la route par une petite cour ombragée de marronniers. Le peintre s'y tenait parfois en attendant Fheure du déjeuner et les paysans

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Paysans au repos (1907).

allant à leurs vignes échangeaient avec lui un salut familier. Ces relations banales avec les villageois plaisaient à Renoir, qui détestait l'isolement et n'eût jamais consenti à vivre dans un lieu enclos de murailles. Il me contait, à ce propos, que lors des séjours qu'il fit à Wargemont, chez les Bérard, le parc, cependant très beau, l'attristait à cause de ses hauts murs ; aussi préférait-il, plutôt que de se promener dans les

allées, se diriger vers la porte du château ouvrant sur le chemin.

Il y a dans le fond du jardin d'Essoyes, près de l'atelier, un coin herbu où s'érige un vieux pommier au tronc incliné. La lumière tamisée par le feuillage y conserve sa limpidité, ce qui n'a pas lieu quand elle passe à travers un rideau. Renoir, en raison de cette qualité de la lumière, y a peint fréquemment des personnages en plein air. C'est là que fut exécutée, en 1909, une toile de petite dimension, mais qui est parmi les meilleures et les plus importantes de cette époque : les Paysans au Repos,

Souvent Renoir installait son chevalet dehors, à deux pas de sa mai"son, pour peindre le chemin au bout duquel, à travers les arbres, on aperçoit le clocher de l'église. Pendant qu'il peignait, les vignerons qui passaient, la hotte sur le dos ou poussant leur brouette, s'arrêtaient un instant, car Renoir- était aimé des gens du pays. Quelquesuns se plaignaient de leur sort ; c'est la chanspn commune.

Doucement, avec la bonhomie que La Fontaine y eût mise, il les rabrouait :

— (( Comment pouvez-vous vous plaindre, quand vous avez tout ce qu'un homme raisonnable peut souhaiter pour être heureux », disait-il. (( Vous avez quelques revenus, avec lesquels vous pouvez supporter sans souffrances les effets d'une mauvaise récolte ; votre cave n'est pas vide et vous avez toujours le loisir d'inviter un parent, un ami, à boire avec vous une bouteille de pinot. Vous travaillez, sans doute, mais votre travail ne ressemble pas à celui de l'ouvrier des villes. Vous vivez au grand air et, ce travail, vous le faites à peu près quand vous voulez. Si vous êtes fatigué ou malade, vous restez chez vous et personne n'y trouve à dire. Enfin, vous avez la liberté, la vraie, la seule qui compte, car vous ne dépendez de personne et vous êtes maître chez vous. Que vous faut-il de plus pour être heureux? ))

Les paysans hochaient la tète, ne sachant que répondre à l'argumentation de Renoir,'Pputtêtre pensaient-ils, en regardant le travail de l'artiste, que ce petit bout de toile barbouillé de couleurs valait plus

La frivolité (^1908).

Claude Renoir peignant (1908).

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Le clown (Claude Renoir, 1907),

Si

que le champ couvert de vignes qu'il figurait et que le peintre était, lui, un homme heureux de gagner si facilement tant de bon argent.

Cette idée-là, Renoir la devinait dans le silence de ses interlocuteurs. Il savait bien que les meilleures raisons ne les convaincraient pas que le bonheur ne se mesure pas à l'étalon de la richesse; aussi n'insistait-il pas.

Depuis quelques années, on a établi, à Essoyes, une scierie mécanique qui occupe un assez grand nombre d'ouvriers. Sans cesse, Renoir voyait passer devant sa maison d'énormes troncs d'arbres, que des chariots traînaient vers la scierie. Cela le navrait.

— (( Dans vingt ans », disait-il tristement, « si ces coquins continuent leur massacre, il ne restera plus un arbre dans les environs d'Essoyes. »

La scierie elle-même était à ses yeux un lieu de supplices, qufelque chose comme un bagne infernal. Le bruit strident des scies, le souffle haletant de la machine à vapeur, le mouvement rapide et inquiétant des volants et la course, en tous sens, des courroies de cuir, prêtes à happer l'imprudent au passage, tout lui inspirait de Fhorreur, quand il passait dans le voisinage de l'usine, ce qu'il évitait le plus qu'il pouvait. Elle était installée, heureusement, assez loin de la maison pour n'être pas très gênante. '

Depuis qu'il marchait difficilement, Renoir faisait en voiture les promenades, qu'il avait faites si allègrement, autrefois, sur les routes claires bordées de bois touffus au pénétrant parfum, qui environnent Essoyes. C'était le délassement qu'il prenait, à la fin de l'après-midi, en quittant son atelier.

Parfois, à l'entrée d'un village, au tournant d'un chemin, la voiture s'arrêtait parce que le peintre voulait voir quelque aspect du paysage. Un projet de tableau naissait dans son esprit, bien qu'il ne se fît guère d'illusions sur les chances de le réaliser.

Il connaissait évidemment bien tous les alentours d'Essoyes qu'il parcourait depuis longtemps, mais il lui suffisait, pour y découvrir du

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