LA FAMILLE DU PEINTRE
ffèiio Léon J^arotte /'arts
Cl. Durand-Ruel.
nouveau, que Téclairage, en raison du temps ou de l'heure, changeât l'aspect du lieu, qu'un personnage y apportât une note de couleur ou un élément de vie imprévu. Le peintre enregistrait dans sa mémoire un détail, une nuance subtile saisis au passage et, sous l'empire de son unique préoccupation, butinant partout comme l'abeille laborieuse, il rapportait, de ces banales promenades, des matériaux qui vivifiaient son art et le gardaient contre la vieillesse et la monotonie.
En attendant le moment du dîner, au retour de ces courtes excursions, Renoir, pour qui les fins d'après-midi de septembre étaient déjà froides, faisait allumer dans la grande cheminée quelques fagots de brindilles dont les flammes et le pétillement le réjouissaient. Dans la salle, les servantes s'agitaient, dressaient le couvert ; dans la cour, les jeunes gens, les enfants riaient, jouaient et cette animation, déployée autour de lui, le charmait aussi, parce qu'il aimait la vie par-dessus tout.
Dans les quinze dernières années de sa vie, Renoir fit souvent venir à Essoyes quelque jnodèle parisien, généralement une de ces petites Montmartroises qui l'amusaient toujours.
L'un de ces modèles, qui passa à Fatelier d'Essoyes entre 1907 et 1910, ressemblait beaucoup aux danseuses du Moulin. Georgette montrait la même amoralité naïve, la même insouciance qu'elles et elle avait aussi cette grâce faubourienne qui séduisait Renoir, sans qu'il fût dupe de la qualité du charme qu'il y découvrait.
Un jour que nous voyions s'avancer vers nous, marchant à la file, Georgette et deux ou trois fille» du pays, Renoir remarqua :
— (( Un troupeau d'oies, n'est-ce pas? »
C'était bien, en effet, l'idée qu'éveillait la vue de ces femmes, dont la marche était alourdie par la terre grasse des champs où elles piétinaient.
Renoir n'exigeant de ses modèles ni le silence, ni l'immobilité complète pendant la pose, Georgette pouvait à son aise fredonner avec conviction des romances sentimentales et de stupides refrains
de beuglants. Il y avait, notamment, deux vers qu'elle affectionnait :
« Ah ! les p'tits pois, les p'tits pois.
Ça n'se mang' pas avec les doigts. »
qu'elle répétait souvent, sur un ton lamentable, et qui alternaient avec le refrain d'une complainte sur les pauvres gens que là misère contraint de coucher à la belle étoile.
Cette complainte évoquait chez Renoir de très vieux souvenirs.
^ — (( J'ai connu déjà cette littérature dans mon enfance», me disaitil. « Elle a beaucoup contribué à la révolution de 1848. Lés chansons d'alors répétaient sans cesse, au peuple, qu'il était misérable et que les riches étaient des gens cruels, uniquement occupés défaire bombance. La jeune ouvrière, dans une romance qu'on chantait dans tous les ateliers, partageait sa maigre pitance avec les petits oiseaux qui venaient sur sa fenêtre. Elle les invitait à manger :
(( De ce pain noir que vous donne ma main Mangez-en bien aujourd'hui, car, peut-être, Ni vous ni moi n'en mangerons demain. ))
— (( Cette sentimentalité geignarde se retrouvait partout », ajoutait Renoir, ce Dieu sait la vogue qui accueillit le Corwoi du Pauvre! Un affreux tableau représentant un caniche à la mine désolée, suivant seul un de ces corbillards au toit arrondi qu'on appelait comète^ parce qu'une étoile filante, en cuivre argenté, était clouée sur le tympan du dôme. Ce caniche attendrissait tout le monde. »
A Essoyes, une demi-douzaine de vignerons illettrés avaient fondé, à l'instigation du député, une société de libres-penseurs, qui était surtout un comité électoral. Ces esprits éclairés se livraient à une active propagande auprès des ouvriers de la scierie et y faisaient quelques recrues.
— (( Je comprends », disait Renoir, « que des ouvriers de cette
Portrait de Renoir par lui-même (1907).
horrible usine soient révolutionnaires. Si j'étais à leur place, je deviendrais enragé. ))
Ce qui l'indignait, comme une mauvaise action, c'était l'acharnement que mettaient de prétendus amis du peuple, à semer le découragement et la haine chez les ouvriers.
— (( Ce sont d'affreux gredins. Ils passent leur temps à répéter aux ouvriers : « Vous êtes très malheureux, votre vie est insupportable », alors que ceux-ci ne se croyaient pas tant à plaindre et acceptaient docilement leur sort. A force d'entendre chanter la même antienne, ils finissent par être persuadés que leur misère est intolérable. C'est à partir de ce moment-là qu'ils sont vraiment malheureux.
(( Cela ne suffit pas encore aux amis du progrès ; car ce sont des gens féroces ! Sous le prétexte d'émanciper les esprits — quelle bonne plaisanterie ! — ces grands amis du peuple s'efforqent de faire perdre aux pauvres gens la croyance qui les consolait et, cela, sans rien leur apporter pour la remplacer. Et quand ils ont réussi à désespérer leurs victimes, ces idiots de libres-penseurs sont dans la joie ! »
Quand Renoir disait ces choses, il ne se plaçait pas à un point de vue politique, car il professait une complète indifférence à l'égard de tous les partis. Il croyait, avec quelque apparence de raison, que le meilleur des gouvernements était celui dont on s'apercevait le moins, puisqu'il n'y en avait aucun capable de satisfaire tout le monde. Ce qui l'indignait, comme une forme grossière de la laideur, c'était la bêtise prétentieuse des politiciens et leur propagande.
— ce Ah ! l'horrible redingote républicaine ! » disait-il un jour, « quel déguisement grotesque !»
Au mois de septembre 1908, j'étais venu passer quelques jours à Essoyes. Déjà, Renoir ne pouvait plus marcher sans s'appuyer sur deux cannes, et il lui fallait un aide pour s'habiller. Son état de santé nécessitait encore bien d'autres soins, mais son imagination lui faisait oublier parfois qu'il était impotent. Sans songer aux difficultés de réalisation, il me proposa de faire avec lui un voyage en Italie. Il éprouvait un vif
GEORGES LANG, IMP., PARIS
LAVEUSES (i9i3)
désir de revoir les villes qu'il avait visitées en 1881 , et son enthousiasme ne voyait aucun obstacle se dresser devant son projet. Je n'en voyais, du reste, pas plus que lui. Nous devions partir au printemps, accompagnés d'une domestique, et nous arrêter à Florence, à Rome, à Naples et à Venise.
Nous préparâmes consciencieusement notre voyage, consultant l'indicateur des chemins de fer, refaisant plusieurs fois notre itinéraire, accomplissant déjà, dans nos entretiens, la belle randonnée que Renoir avait, plus que moi encore, l'envie de réaliser.
Personne ne contrariait nos projets. Ni M"' Renoir, ni mes filles .ne formulaient la moindre objection. C'est qu'elles étaient toutes bien convaincues que nous ne partirions jamais. Et, tandis que nous faisions naïvement notre voyage imaginaire, M"»^ Renoir en préparait un autre qui eut lieu, celui-là, mais dont Renoir n'était pas. Il s'agissait d'aller retrouver Jean, son second fils, qui passait ses vacances à Munich. Une de mes filles accompagna M'"^ Renoir et le petit Claude, tandis que Renoir et moi restions à Essoyes. Je dois avouer que nous avions déjà, à ce moment, à peu près renoncé à l'Italie. Je reconnais, d'ailleurs, qu'en l'état de santé de Renoir, notre voyage eût été imprudent.
Nous avons fait encore d'autres projets chimériques d'excursions sans trop croire à leur réalisation, mais nous y trouvions tout de même du plaisir. C'était presque toujours quand nous étions ensemble, à Essoyes ou à Gagnes, que nous venaient ces velléités de gran'ds déplacements. „
Au cours de l'été de 1908, le sculpteur Maillol vint à Essoyes et commença, dans l'atelier, un portrait de Renoir, une tête en ronde bosse, coiffée du chapeau de toile blanche que le peintre portait toujours. L œuvre de Maillol qu'on connaît, n'est pas celle qui fut d'abord modelée et, à mon avis, elle lui est inférieure. Un accident banal détruisit le premier travail. Tandis que nous déjeunions, je ne sais quelle cause fit choir la masse de terre, qui, s 'écrasa sur le parquet de, l'atelier. C'était undésastresans remède. Maillolrecommençason travail.
mais il ne retrouva plus l'entrain des premiers jours, et il manque à la seconde maquette, malgré ses qualités, ce qui se trouvait dans la première, ce je ne sais quoi, qui vivifie une œuvre et que la plus grande habileté ne peut pas remplacer.
Dans le même temps, Maillol modela, en outre, unp tète déjeune
Vue sur Antibes (Les CoUeiies, 1910)
fille, un pur chef-d'œuvre qui pouvait le consoler, dans une certaine mesure, de sa déception. Cette petite tète, en terre cuite, a la grâce et la sérénité de Fart antique, sans éveiller le moins du monde Tidée du pastiche. Elle était entrée, je crois, dans la collection particulière de Fempereur d'Allemagne.
Quand Renoir fixa définitivement sa résidence d'hiver à Gagnes, il habita d'abord dans; le village même, près de la poste, une petite maison agréable. Une photographie, le représentant en train de peindre dans le jardin, a été faite en 1906*
Baigneuse.
C'est quelque temps après qu'il acheta Les Collettes, tenté surtout par les oliviers millénaires qui remplissent la propriété, et qui étaient en grand danger d'être abattus, pour faire place à la culture florale. 11 n'y avait alors, aux Collettes^cinxxne maisonnette de jardinier, d'ailleurs d'un aspect charmant, avec son balcon de bois et ses volets verts, mais trop petite,pour y loger une famille. Il fallut construire une grande maison, ce qui n'alla pas sans mettre souvent Renoir de mauvaise humeur, parce que l'architecte voulait édifier une. de ces villas prétentieuses, telles qu'on en rencontre sur tout le littoral, tandis que le peintre désirait une demeure simple qui n'encombrât pas le paysage. Il lui fallut résister encore, pour qu'on ne transformât pas l'enclos en jardin anglais, et qu'on ne mît pas des palmiers à la place des oliviers.
Telle qu'elle était, quand Renoir s'y installa enfin, la propriété des Collettes oîÏY^il un séjour agréable, avec sa maison claire entourée de verdure, les grands oliviers aux troncs noueux et crevassés . qui semblent faits de pierre grise, et les nombreux orangers, plantés en quinconces, les uns couverts de fruits, les autres encore en fleurs, dont la masse forme, au printemps, une forêt odorante. Enfin, la multitude des plantes, dispersées partout, avec la diversité 4e leurs formes et de leurs couleurs, égayait encore ce parc, où Renoir voulait que la nature gardât une grande part de liberté.
De la tei'rasse des Collettes^ la vue s'étend au loin sur la mer, embrassant l'espace compris entre le cap d'Antibes et la frontière italienne ; décor comparable à celui qu offre la baie de Saint-Malo, avec la magnificence du soleil provençal, en plus.
— (( Dans ce pays merveilleux, il semble que le malheur ne peut pas vous atteindre », médisait Renoir, ce on y vit dans une atmosphère ouatée. y>
Il y avait un endroit du jardin qu'il affectionnait particulièrement. Assis à l'ombre d'ungrand tilleul, il voyait, sur la colline opposée, le village de Gagnes, avec ses vieilles maisons escaladant la hauteur, tassées 25o
les unes contre les autres et laissant apparaître, çà et là, une touffe d'orangers. Le massif château, d'architecture sarrasine, posé sur la colline comme sur un socle, domine Phumble église, dont on disting
ue a
La maison du jardinier des Collettes (1912).
peine le clocher dans la monotonie linéaire des toits. Les pentes des Collettes et l'étroite vallée qui sépare les deux collines sont couvertes d'arbres de diverses essences et toute une végétation broussailleuse, d'une coloration variée, tapisse le sol. Ce qui charmait surtout Renoir, dans ce décor attrayant, c'était ce que représentait de vivant, d'animé
le village proche, dont la vue atténuait pour lui la solitude des Collettes,'
— (( La période pénible pour moi », disait-il, « c'est l'hiver, quand la nuit commence à quatre heures de l'après-midi ; les dernières heures de la journée me paraissent interminables. »
Pour échapper à cette solitude ennemie, il avait loué, à Nice' un appartement qu'il habitait pendant la période des courtes journées. L'animation de la ville, bien qu'il ne s'y mêlât pas, lui plaisait ou, du moins, satisfaisait son besoin de se sentir entouré d'êtres vivants.
En ses dernières années, c'est à Gagnes que Renoir a le plus travaillé, c'est là qu'il a pu mener à bonne fin des projets que son état de santé aurait fait paraître bien ambitieux, si leur auteur n'avait pas été animé d'une volonté que rien ne pouvait abattre. Grâce à la stabilité du climat provençal, il a pu faire, à Gagnes, de nombreux paysages, sans avoir à cr^aindre que le mauvais temps les lui fît abandonner avant que d'être achevés.
G'est aux Collettes encore que Renoir s'essaya à la sculpture, en s'aidant du concours d'un jeune artiste de talent qui, avec une remarquable intelligence de l'esprit du peintre transposa, sans l'altérer, la facture de celui-ci. Jamais collaboration ne donna un meilleur résultat que celle de Renoir et de Guino. Il en sortit une belle statue de Vénus et des bas-reliefs, dont l'un est la reproduction d'une peinture : le Jugement de Paris ^ qu'on peut considérer comme un des meilleurs tableaux de Renoir.
Gette iacursion, dans un domaine qui n'était pas le sien, ne fut guère pour Renoir qu'une diversion, un amusement, mais je suis bien convaincu qu'il en tira tout de même quelque enseignement dont sa peinture bériéficia, car il ne cessait pas d'être peintre, même quand il devenait sculpteur.
Une autre distraction de Renoir, aux Collettes,, fut la céramique. Il avait gardé un goût très vif pour cet art délicat, que Femploi des machines a fait dégénérer. Il aurait voulu le faire revivre et, pour tenter
GEORGES LANG, IMP., PARIS