‹ Renoir et ses amisChapitre 58 sur 63 · PENDANT LA GUERRE. — LA FIN · texte numérisé non relu

PENDANT LA GUERRE. — LA FIN

Quand la brusque ruée allemande se déchaîna sur nous, au début du mois d'août 191 4, Renoir était à Paris. Elle ne le surprit pas. Depuis la guerre turco-bulgare de 1912, il avait bien souvent envisagé une attaque allemande comme une éventualité prochaine. Longtemps avant la guerre, il me disait :

— « Les Allemands n'ont pas réussi, malgré leurs efforts, à avoir des artistes égaux aux nôtres ; ils nous envient rageusement notre supériorité dans ce domaine : elle les humilie. Ils peuvent se croire les successeurs des Romains, mais

Femme assise.

ils savent aussi que nous sommes, plus sûrement. encore, les successeurs des Grecs. Les Allemands ne nous pardonnent ni nos monuments ni nos artistes, aussi bien dans le passé que dans les temps actuels. C'est peut-être toute la raison de leur haine. »

La guerre survenant, Renoir la considéra, dès le début, sans pessimisme et sans emballement.

— 6: Je ne crois pas », me disait-il, ce que les Allemands puissent renouveler leurs succès de 1870. »

Deux de ses fils — le troisième n'avait qu'une, douzaine d'années —

Femme arrangeant des fleurs (191 7)

prirent part aux premières batailles ; l'aîné, pomme réserviste au 4' bataillon de Chasseurs, le second, comme sous-offiçier au i"' régiment de Dragons. On conçoit l'angoisse qui étreigiiait le cœur de Renoir à ce moment. Il n'en laissait cependant rien voir, évitant seulement, autant qu'il le pouvait, les conversations sur la guerre, ce qui était assez malaisé. Pas un instant il ne pensa à faire agir des

influences pour mettre ses fils à Tabri, dans quelque mesure que ce fût. Ceux-ci, du reste, n'auraient accepté aucune faveur de ce genre.

Malgré les mauvaises nouvelles qui se faisaient jour vers la fin du mois d'août et qui laissaient craindre une marche rapide de l'ennemi sur Paris, Renoir ne se décidait pas à quitter la capitale, parce qu'il pensait qu'il recevrait à Paris, plus rapidement qu'ailleurs, des nouvelles de ses fils. Jusque-là, il en avait reçu assez régulièrement, mais bientôt il n'en eut plus. Cela le désespérait.

J'avais beau tenter de le rassurer, en lui représentant que les services postaux fonctionnaient mal dans le désarroi d'une retraite, je n'y réussissais pas et je n'étais, d'ailleurs, pas convaincu moi-même par mes arguments.

— (( Mon bon ami '», me répondait-il, a il n'y a que les fous pour croire que les malheurs n'arrivent qu'aux autres. Pourquoi ne puis-je pas être frappé, comme tant de pauvres gens qui sont dans le même cas que moi. » ^

A la veille de la bataille de la Marne, quand le Gouvernement avait déjà quitté Paris, M""^ Renoir finit par triompher des résistances de son mari. Avec de grandes difficultés, elle put trouver une automobile pour emmener à Cagnes le peintre et sa famille. On était au 3 septembre et il n'était rien moins que sûr que la route serait encore libre. Le voyage s'effectua mieux, cependant, qu'on ne l'aurait supposé. ^

A peine arrivé à Cagnes, Renoir apprit que son fils aîné avait été blessé en Lorraine et qu'on venait de le transporter dans un hôpital, à Garcassonne.M"^' Renoir, sans plus attendre, se rendit auprès du blessé. Ce voyage n'était pas une chose aisée, elle dut surmonter beaucoup de difficultés avant d'arriver à destination. Pierre avait eu l'avantbras fracassé par une balle. La blessure était grave, mais Renoir, qui s'attendait au pire, se consola en pensant que son fils aîné était sauvé de la mort et qu'il ne retournerait plus se battre.

S'il était à peu près délivré d'inquiétude au sujet de Pierre — on ne

GEORGES LANG, IMP., PARIS

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