‹ Renoir et ses amisChapitre 59 sur 63 · JARDIN DE GAGNES · texte numérisé non relu

JARDIN DE GAGNES

lui avait pas donné de détails sur la blessure de son fils — il demeurait angoissé au sujet de Jean, car il n'avait reçu aucune lettre de lui depuis la fin d'août. Etait-il tué, blessé ou prisonnier ?

C'est seulement vers le i5 septembre, que Renoir apprit que le jeune sous-officier était vivant et libre.

Le soir de la bataille de Bapaume, tandis que son escadron avait mis pied à terre pour prendre un peu de repos, Jean avait reçu, du cheval placé devant lui, un coup de pied dans l'abdomen. Malgré les vives douleurs qu'il ressentait, il était cependant remonté en selle et avait fait une dure étape le lendemain. Mais arrivé à Albert, il fut dans l'impossibilité de se tenir à cheval et son capitaine l'envoya à la recherche d'*une ambulance, pour s'y faire soigner. Il n'en trouva pas, toutefois un voiturier consentit à le transporter à Amiens, où on l'hospitalisa. A peine y était-il arrivé que les Allemands entraient dans la ville.

Les médecins avaient diagnostiqué une péritonite et prescrit des applications de glace sur le ventre du malade. C'est à cela que Jean dut de rester à l'hôpital, au lieu d'être emmené en captivité. Le retour des troupes françaises, après la bataille de la Marne, le délivra et tout aussitôt se croyant guéri, il demanda à reprendre sa place dans son régiment. Le i4 septembre, vers 5 heures du matin, j'eus la joie de le voir arriver chez moi. Il souffrait toujours, cependant, et il lui fallut encore un mois de repos avant de pouvoir repartir au front.

La guerre continuait et Renoir vivait toujours dans une cruelle inquiétude :

— (( Jean est un écervelé », disait-il, ce il se fera tuer bêtement. »

En avril igiS, Jean, devenu sous-lieutenant au 6® bataillon de Chasseurs alpins, était grièvement blessé par une balle qui lui fractura le col du fémur. Ce fut un coup très rude pour Renoir, car la vie du blessé était en danger. Cette fois, la peinture ne suffisait plus pour détourner l'esprit du père deTobsédante pensée qui l'accablait. Après de longs jours d'angoisse, il fut enfin rassuré. Jean, admirablement

soigné à Gérardaier, se tira craffaire. Pendant toute la période critique M"^^ Renoir n'avait pas quitté le chevet du blessé ; ce fut elle que la fatigue et les tourments emportèrent, peu de temps après son retour à

Gagnes.

Les tribulations de Renoir n'étaient pas finies. Jean, qui ne pouvait

Le thé (1918).

plus servir dans l'infanterie, passa dans l'aviation et devint bientôt pilote dans une escadrille de reconnaissance.

Toutefois, avec cette sorte de fatalisme qu'il professait pour les

événements de la vie courante, Renoir avait fini par accepter avec résignation les inquiétudes de la guerre, comme il supportait les maux

La mandoliniste.

physiques. Il trouvait dans Texercice de son art un puissant dérivatif à toutes ses souffrances ; il les oubliait, semble-t-il, dès qu'il touchait à ses pinceaux. Sa peinture ne laissa rien paraître de la tristesse de

son cœur. Jamais il ne prodigua plus de tons d'une éclatante fraîcheur que dans les nombreux nus de cette période, jamais il n'exprima plus de joie dans tout ce qu'il peignait. En outre, pour prolonger la diversion qu'il cherchait à ses soucis, il dirigeait le travail de Guino, le jeune sculpteur qu'il avait fait venir à Gagnes, et surveillait les travaux de maçonnerie qu'on exécutait dans la maison. G'est ainsi qu'il s'efforçait de détourner son esprit de l'idée obsédante de la guerre.

Dans le courant de 1 été 191 7, il vint passer quelques semaines à Paris afin de se rapprocher de son fils, alors en Ghampagne, et qui allait avoir une permission. Jean en eut une, en effet, plus longue qu'il n'aurait désiré, à la suite d'un accident d'avion.

Pendant qu'il était à Paris, Renoir mena une vie aussi active que son état de santé le lui permettait, sortant fréquemment en voiture, allant déjeuner chez quelque ami ou recevant des visites.

L'interminable guerre de tranchées avait recommencé, après l'échec de la dernière offensive.

— (( Quelle guerre stupide », disait-il, ce au lieu de faire tuer tant de jeunes gens dans des trous, on devrait y envoyer les vieux, les infirmes : c'est nous qu'il faudrait mettre là. »

Il savait bien que les vieillards et les impotents auraient fait triste figure dans les tranchées, mais c'était une manière de marquer l'inutilité apparente des sacrifices que demandait une forme de guerre qui lui semblait sans issue.

Ge séjour à Paris, en apportant quelque variété dans son existence quotidienne, avait eu un excellent effet sur lesprit de Renoir et, quand il repartit pour le Midi, son inquiétude semblait en partie dissipée.

Les événements militaires du printemps de 191 8 vinrent raviver toutes ses craintes. L^avance brusque des Allemands, les bombardements quotidiens, lui faisaient redouter la perte des nombreuses toiles qu'il avait laissées à Paris et à Essoyes. Un certain nombre de tableaux furent répartis dans diverses maisons amies, quelques grandes toiles purent être roulées et envoyées dans le Midi. Quant à celles qui étaient

- GEORGES LANG, IMP., PARIS

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