ODALISQUE
à Essoyes elles furent, tant bien que mal, cachées dans des greniers du pays. Ces dispositions calmèrent les appréhensions de Renoir. Aucun accident ne survint à toutes ces toiles dispersées, mais ce fut une grande chance qu'il n'habitât plus 35 rue Saint-Georges, car un obus tomba sur la maison et détruisit en partie lappartement que le peintre avait jadis occupé.
Au mois de juillet 1919, Renoir séjourna quelque temps à Essoyes, où ses fds le rejoignirent, et la maison retrouva un peu de son animation d'autrefois.
J'allai passer trois ou quatre jours auprès de lui. Je le trouvai encore amaigri, quoique cela parût d'abord impossible. Sa voix était devenue si faible, qu'à certains moments on l'entendait à peine. Bien qu'il continuât de peindre tous les jours, le travail lui coûtait de plus en plus de souffrances et les séances étaient coupées de très fréquents repos. Il s'apercevait de son affaiblissement et se rendait compte de la gravité de son état, mais il n'en parlait généralement pas.
11 achevait sa vie, en sage, qui sait qu'on ne doit pas se lamenter de voir approcher l'inévitable dénouement. Il l'attendait avec la sérénité que réclamait La Fontaine, son auteur favori, celui dont la pensée ne le quittait pour ainsi dire jamais : ce II y a tout dans La Fontaine », répétait-il en le citant.
Un jour, à propos de je ne sais quel événement qui avait mal tourné pour un ministre, il me disait : ce Que n'a-t-il lu La Fontaine ! Les ministres et les hommes qui dirigent l'État devraient avoir toujours La Fontaine sur leur table et le consulter, ils y trouveraient les meilleurs conseils pour la conduite des affaires. »
J'ai souvent remarqué l'affinité d'esprit qu'il y avait entre le fabuliste et le peintre. Je trouve aussi une ressemblance entre les œuvres de l'un et de l'autre : le même éloignement pour les choses tristes, la même bonhomie, la même simplicité d'expression, un pareil sentiment de la mesure et le même charme délicat. On pourrait pousser plu^ loin le parallèle et marquer des traits de ressemblance entre les deux hommes.
Je ne le ferai point, mais je sais bien que La Fontaine était pour Renoir plus qu'un auteur aimé; c'était un conïpagnon, qui semblait vivre encore pour lui.
Renoir, pendant que j'étais près de lui à Essoyes, me parla d'une attaque de grippe ou de bronchite qui l'avait éprouvé au cours de riiiver, attaque qui, depuis quelques années, l'assaillait périodiquement. Cette fois, elle avait bien failli l'emporter.
— « Jusqu'à présent, je m'en suis tiré, mais après chaque rechute je me retrouve plus affaibli qu'avant. Encore une secousse nouvelle et j'y resterai », conclut-il. "
La perspective d'une mort prochaine ne l'effrayait pas, mais il évitait d j arrêter sa pensée, parce que les idées funèbres lui inspiraient beaucoup de répugnance. Il aimait la vie pour elle-même, c'était dans le spectacle de la vie qu'il avait toujours cherché son inspiration et trouvé de la joie. Cet amour de la vie, nul mieux que lui n'a su l'exprimer dans l'art et, jusqu'au dernier jour, il a glorifié cette vie qui l'abandonnait.
Depuis quelque temps, Refiôir m'avait fait part de sa préoccupation au sujet de la place que ses œuvres pouvaient tenir dans les musées de l'Etat. .11 ne s'y trouvait pas bien représenté par les tableaux de la collection Caillebotte. Ni le Moulin de la Galette ni la Balançoire^ les deux principales toiles du legs Caillebotte, ne le satisfaisaient. Il eût voulu y ajouter d'autres œuvres, d'un caractère différent, qu'il jugeait plus représentatives de son talent. Pendant qu'il était à Paris, en août 1919, je lui proposai de le mettre en rapport avec M. Paul Léon, le directeur des Beaux-Arts. Celui-ci, pressenti par un ami commun, accepta avec empressement l'offre de faire une visite à Renoir, mais entre temps le peintre venait de retourner à Essoyes, avant de regagner le Midi. Son départ ne changea pas les dispositions de M. Paul Léon et vers le milieu de septembre, lui, un de ses amis et moi, nous allâmes passer une journée à Essoye^. Renoir fut enchanté de notre visite. L'affabilité et l'esprit délicat du directeur des Beaux-Arts le conquirent du pre-
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Cl. Vollard.