‹ Renoir et ses amisChapitre 6 sur 63 · PARISIENNES HABILLÉES EN ALGÉRIENNES · texte numérisé non relu

PARISIENNES HABILLÉES EN ALGÉRIENNES

les méprisaient en raison de la fantaisie qu'ils leur trouvaient. Aussi Arsène Houssaye et Théophile Gautier ont-ils été tenus à l'écart par l'Académie française, malgré la sympathie que le Gouvernement leur témoignait. L'Académie des Beaux-Arts a observé la même conduite à l'égard de Corot, de Manet, de Renoir, de Degas. Il faut bien croire qu'il y a un esprit que l'Institut n'aime pas. C'est proprement l'esprit français, que les hôtes du Palais Mazarin sont censés représenter.

Quelques tableaux de Renoir antérieurs à 1870 ont été conservés : Lise qui figura au Salon de 1868, les Femmes costumées en Algériennes , des portraits, des paysages, des vues de Paris et delà banlieue ; la façade du Louvre prise sous le pont des Saints-Pères et une vue de l'allée du bord de l'eau du Parc de Saint-Cloud ; encore ces deux dernières toiles n ont-elles pas été terminées. Ce n'est rien en comparaison de ce qui a été détruit par le peintre ou de ce qui a disparu.

Lorsque la guerre éclata, en 1870, Renoir fut rappelé et incorporé dans un régiment de cuirassiers. Le prince Bibesco, officier d'ordonnance du général du Barail, proposa au peintre, pour qui il avait de l'amitié, de l'emmener avec lui. Renoir refusa, préférant aller où le sort l'enverrait. Il fut dirigé sur Bordeaux, de là affecté à une Compagnie de remonte et la guerre prit fin alors qu'il était encore à Tarbes.

Libéré du service, il revint à Paris et il s'y trouvait lorsque l'insurrection du 18 mars surprit les Parisiens. L'enrôlement forcé décrété par la Commune mit Renoir dans une position difficile. Il songea à quitter Paris. C'était chose assez malaisée. Toutes les portes étaient gardées par des postes de fédérés et l'on ne pouvait les franchir qu'en montrant un laissez-passer délivré par le préfet de police du gouvernement révolutionnaire : Raoul Rigaud.

Renoir m'a raconté son entrevue avec le farouche communard qu'il avait connu avant la guerre. Lorsqu'il se rendit à la Préfecture de police, il eut d'abord à traverser plusieurs salles remplies de gardes

nationaux en armes, bruyants, quelques-uns ivres, qui firent beaucoup de difficultés pour le laisser arriver à la pièce où se tenait le haut fonctionnaire de la Commune, entouré lui-même d'officiers dont les galons couvraient Tavant-bras jusqu'au coude.

Raoul Rigaud reçut le peintre très cordialement et celui-ci lui ayant expliqué qu'il désirait aller voir sa mère à Louveciennes, il lui délivra sans hésitation le laissez-passer nécessaire pour quitter Paris, mais en même temps il l'avertit que si les ce Versaillais » trouvaient ce papier sur lui, il serait probablement fusillé.

Il s'en fallut de peu que l'hypothèse de Raoul Rigaud se réalisât. Ce fut encore le prince Bibesco qui tira le peintre d'affaire, lorsque celuici se trouva aux prises avec les autorités militaires de Versailles. Il demeura à Louveciennes tant que dura l'insurrection et ne rentra à Paris que lorsque le calme y fut rétabli.

Renoir habitait, en ce temps-là, rue Notre-Dame-des-Champs, une de ces vieilles rues calmes du quartier du Luxembourg, où le passant pouvait entendre chanter les coqs derrière les murs des jardins. Il la quitta, en 1878, pour la rue Saint-Georges, rue calme aussi, mais au milieu d'un Paris plus vivant que celui de la rive gauche. Renoir se rapprochait ainsi de Manet et de ses autres compagnons. Je crois d'ailleurs que c'est pour ce motif qu'il se décida à déménager, bien que l'éloignement ne l'eût pas empêché, avant 1870, de venir fréquemment aux réunions du café Guerbois, avenue-de Clichy.

A cette époque, Renoir ne s'absentait guère de Paris. Si, antérieurement à 1870, il avait passé de longues périodes dans les villages avoisinant la forêt de Fontainebleau, après la guerre il n'allait guère au delà de la proche banlieue : Bougival, Saint-Cloud, Louveciennes où habitait sa mère. Le plus souvent, il restait à Paris où il trouvait des modèles plus facilement qu'ailleurs.

Lorsqu'il habitait rue Saint-Georges, il prenait à peu près tous ses repas dans une crémerie qui se trouvait en face de sa demeure et où fréquentaient seulement quelques habitués. L'exiguïté de la petite

salle, séparée par une cloison basse du reste de la boutique, n'eût pas permis d y admettre plus d'une demi-douzaine de dîneurs, Camille, la crémière, était une brave vieille fille qui avait pour Renoir des attentions discrètes et maternelles. 11 était, d'ailleurs, un client facile à

La Barque. (Chatou 1867.

servir, ne se plaignant jamais de rien et trouvant toujours un mot aimable pour remercier Camille de ses services.

Cette simplicité de vie, cette sobriété, il les conserva toujours par goût, son seul plaisir ayant été jusqu'à la fin de <( barbouiller des toiles », comme il le disait lui-même.

Peu à peu quelques amateurs avaient surgi dont le dernier survivant

est Théodore Duret qui fut aussi l'un des premiers ^ i 'r sre, le célèbre baryton de TOpéra. A ceux-ci s'était joint un a!ia ii sortant, M. Durand-Ruel, le marchand de tableaux de la rue l.v P ::i;;i r, qui avait acquis auparavant quelques tableaux d'Edouard Manet et de Claude Monet.

Cette première aide, quoique faible, était précieuse, indispensable même au développement du jeune groupe tout entier qui eût peut-être succombé sans cet encouragement. Le plus favorisé des a Intransigeants )) était Claude Monet. La majorité des amateurs, les préférences de Durand-Ruel allaient à ce beau paysagiste et c'était justice. Monet, k cette époque, fut vraiment l'âme du petit cénacle. C'était lui qui relevait le courage, parfois fléchissant, de ses amis dans les temps difficiles. Avec son tempérament combatif, il faisait bravement tète aux attaques, pareil au magnifique taureau que les banderilles excitent et n'effraient point.

Renoir a souvent déclaré qu'à Tépoque où tout le monde accablait de sarcasmes les pauvres intransigeants, Monet leur avait rendu les plus grands services par son entrain, sa ténacité et sa confiance inébranlable dans le succès final. En 1873, les attaques des critiques d'art n'avaient pas encore atteint la virulence que la modeste exposition de 1874 devait déchaîner, mais l'indifférence des amateurs et le silence presque général de la presse n'en accablaient pas moins les jeunes artistes que ne le firent les injures qui saluèrent leur première manifestation collective. D'ailleurs, à ce moment-là, le faisceau formé par Claude Monet et ses camarades était résistant et rien ne pouvait le rompre.

C'est en 1873 que Renoir peignit la Loge qui marquait une évolution dans sa manière. Cette jolie toile d'une tonalité si harmonieuse, d'un dessin si délicat figura à l'exposition de 187/i, à la Galerie Nadar et n'y obtint guère de succès. Elle ne trouva pas d'acquéreur et on la revit pendant deux ans dans l'atelier de la rue Saint-Georges, c'est-àdire jusqu'au moment où la nouvelle facture du peintre fut acceptée.

La loge (1873)

On sait combien la manière de Renoir a varié au cours de sa longue carrière, tout en demeurant très personnelle et toujours reconnaissable dans son évolution. Cette évolution constante à laquelle la mort seule a mis fin résultait de la perpétuelle recherche du progrès dans son métier qui a toujours hanté l'esprit de Renoir. Peu de temps avant sa mort, travaillant à ses dernières toiles, il répétait encore : « Je fais des progrès. » Et c'était exact. Jusqu'à la fin de sa vie, il a cherché et trouvé quelque secret nouveau, si je puis dire, de ce difficile métier où Ton reste toujours un apprenti.

Mais les amateurs avaient quelque peine à suivre le peintre à travers les incessantes modifications de sa facture. Lorsqu'il eut peint la Loge^ des amis regrettèrent l'abandon de la tonalité de Lise ou celle plus récente de la Petite Danseuse. Cependant Lise, la Danseuse et la Loge, quoique différentes de facture, étaient bien les œuvres d'un même esprit, la même sensibilité s'y trouvait exprimée, mais le métier se modifiait dans la mesure où louvrier en devenait plus maître, où l'artiste prenait une connaissance plus étendue des ressources de son art. 11 n'y a jamais eu d'autres causes que celles-là des changements de facture, d'abord déconcertants pour le public, qui marquent, comme des étapes, Toeuvre de Renoir.

Plus tard, quand le peintre se fut imposé à Tattention puis à l'admiration de tous, la diversité de sa facture devint l'un des charmes des expositions que l'on consacra à ses œuvres. On pouvait voir côte à côte vingt ou trente toiles du même artiste sans en être blasé parce que chacune d'elles présentait quelque chose de particulier, de nouveau dans son exécution.

,11 fallut pour que cette variété fut acceptée, qu'un ensemble d'œuvres, résultat d'une production de vingt ans, ait été exposé et permit d'en juger le logique enchaînement. Mais en 1873, cette inconstance de facture déroutait les gens bien intentionnés et conciliants qui désiraient voir adopter Renoir par l'orthodoxie des Beaux-Arts. Elle arrêtait net, bien souvent, les velléités d'achat de certains d'entre

Si,., ,

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Danseuse (1874).

eux. (( Pourquoi changez-vous votre manière? », lui répétait-on après la Danseuse^ après la Loge, a Vous commenciez à être accepté, tout est à reprendre. » C'était vrai, mais bien entendu Renoir ne tenait aucun compte de ces observations qui ne faisaient que l'irriter. « Pourquoi veut-on que je refasse la Loge^ » me disait-il, a puisque j'ai trouvé autre chose ? ))

Les critiques amicales, l'inquiétude sympathique d'hommes dont l'opinion avait une certaine influence dans un milieu social riche,n'empêchèrent pas les partisans de la première heure de continuer leur propagande en faveur de Renoir, à la veille de l'exposition projetée par le groupe de peintres que des critiques malveillants désignaient sous le nova d'intransigeants.

Pour apprécier la perfidie de cette appellation, il faut se rappeler qu'en ce temps-là, au lendemain de la Commune, elle avait pour objet de faire naître dans l'esprit du public une sorte d'assimilation entre les insurgés de 1871 et les artistes- présumés en révolte contre l'ordre établi par l'Institut.

C'est dans ces conditions que Renoir et ses compagnons allaient affronter le jugement de la foule.

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