‹ Renoir et ses amisChapitre 7 sur 63 · MARCELLIN DESBOUTIN ET LA NOUVELLE-ATHÈNES · texte numérisé non relu

MARCELLIN DESBOUTIN ET LA NOUVELLE-ATHÈNES

Un matin de l'hiver 1873-1874, en arrivant à son atelier de la rue Bréda, le peintre Norbert Gœneutte remarqua un grand diable d'une cinquantaine d'années, à l'aspect d'un modèle italien, qui se tenait immobile, sous le porche de la maison, une boîte au lait à la main et paraissant surveiller Temménagement d'un mobilier assez pauvre dans lequel figurait l'attirail d'un peintre. Le personnage n'avait pas une physionomie banale. La tête intelligente était grave et noble sous les grands cheveux gris et bouclés s 'échappant par touffes d'un petit chapeau de pifferaro. Une barbe peu fournie et à peu près inculte ne cachait pas les rides profondes dont les joues étaient comme labourées. La bouche, tordue par une paralysie qui immobi-

Portrait de Renoir, photographie 1875.

lisait un côté du visage, était ornée d'une pipe solidement maintenue entre les dents. Un grand manteau décoloré enveloppait complètement riiomme et achevait de lui donner une allure romantique. C'est dans ce costume que Manet Ta représenté personnifiant U artiste : une de ses meilleures toiles. C'est encore lui qui figure attablé à la Nouvelle- Athènes^ dans V Absinthe de Degas.

Près de lui gambadait un bambin frisé pareil à Tun de ces petits italiens, si souvent représentés par Donnât et par Bouguereau, qu'on voyait patauger dans l'eau croupie du bassin de la place Pigalle, en attendant le Maître.

Norbert Gœneutte apprit bientôt que ceux qu'il avait pris pour des modèles italiens étaient le peintre Marcellin Desboutin et son jeune fils. L'atelier de Gœneutte et celui de Desboutin étaient voisins. Des relations amicales s'établirent vite entre les deux artistes. Sous son aspect de vieux bohème, Desboutin était un homme de grande intelligence, très cultivé, d'excellente éducation, bienveillant et d'un commerce agréable. Pendant longtemps il avait habité Florence où il vivait en granid seigneur. Après des revers de fortune, il était venu s'installer à Paris et l'art, qui n'avait été pour lui, d'abord, qu'un passe-temps, devint un moyen d'existence. Mais il n'était pas seulement peintre et graveur — on lui doit la rénovation de la gravure à la pointe sèche — il était; en outre, auteur dramatique. La Comédie-Française — quelques jours avant la guerre de 1 870 — avait représenté de lui un drame en vers : Maurice de Saxe^ qui valait bien les pièces de Ponsard. Il avait dans ses cartons d'autres drames en vers qui ne manquaient pas de mérite ; notamment une Madame Roland^ qu'il ne parvint jamais à faire jouer. Ce n'était plus le genre à la mode ; et puis Desboutin n'a jamais eu de chance.

Norbert Gœneutte, Frédéric Cordey, Franc Lamy et moi, inséparables compagnons passant une partie de nos journées ensemble, nous devînmes des amis de Marcellin Desboutin et par lui nous fîmes la connaissance des habitués de \di Nouvelle- Athènes : le café des a Intransio^eants ».

Il y avait sur la place Pigalle deux cafés fréquentés par les artistes : Le Rat Mort et la Noui^elle-Athènes. Quelques peintres allaient indifféremment à l'un ou à l'autre, mais, en général, suivant leurs amitiés, ils se réunissaient dans l'un plutôt que dans l'autre. C'était à la Noui^elle- Athènes qu'allait régulièrement Desboutin où ses amis le retrouvaient.

La Noui^elle - A thènes^ comme lieu de réunion, avait succédé au Café Guerbois^ situé à l'entrée de l'avenue de Clichy, où se tenait avant 1870, V Académie des Batignolles : titre plaisant qu'on donnait ironiquement aux amis de Manet et aux hommes de lettres qui sympathisaient avec eux. Cette Académie des Batignolles était un cénacle un peu frondeur où se dépensait autant d'esprit qu'au Café Procope^ au temps où Diderot y tenait ses assises. On y voyait fréquemment Mallarmé, Zola, Villiers de l'Isle- Adam, Castagnary. Philippe Burty et d'autres écrivains.

Les peintres du futur groupe impressionniste n'étaient pas les seuls à venir s'asseoir chez Guerbois à côté de Manet. Beaucoup d'autres artistes s'y montraient assidus. Carolus Duran, par exemple, y fréquenta et je ne serais pas éloigné de croire que peu s'en fallut, à cette époque, qu'il passât dans le camp de la nouvelle peinture dont les tendances le

Frédéric Cordey (1879).

troublaient fort. Il s'en détourna, cependant, impressionné par la gloire tapageuse de Henri Regnault et impatient de trouver, lui aussi, le succès populaire. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans chercher, à travers Manet, un modèle parrpi les maîtres du passé. Il adopta Vélasquez, ce qui n'était pas un mauvais choix. On doit reconnaître que Garolus

Duran se donna entièrement à son nouveau maître, ne distinguant même plus ses 'propres œuvres de celles de son parangon, mettant leur gloire en commun, par une sorte d'identification ou de phénomène de métempsychose. « Vélasquez et moi », disait-il souvent en respectant Tordre chronologique. Ce n'était pas là le propos d'un orgueilleux mais un trait significatif de la tournure d'esprit de Carolus Duran. Chez lui, la pensée jaillissait toujours empanachée. Ce qui le séduisait en Vélasquez, ce n'était pas seulement le génie du maître espagnol, c'était aussi l'Espagne chevaleresque, vivante dans les fiers gentilshommes coiffés du large feutre garni de plumes d'autruche, drapés dans l'ample manteau que relevait l'épée de Tolède.

Je revois encore Carolus Duran, vers 1873, parcourant escorté de

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