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LES PARAPLUIES

Ifèiio Léon /^cirotie Paris

Cl. Durand-Ruel.

jeunes admiratrices, la grande galerie du Louvre. Il portait la barbe taillée à la mode du temps de Henri III et était vêtu d une redingote à parements de velours, serrée à la taille, rappelant assez bien le pourpoint du xyf siècle. Nous autres esprits libertins nous riions de ce cos-. tume excentrique, mais les petites élèves de Carolus s'extasiaient devant sa magnificence. Le peintre à la mode s'arrêtait parfois devant le chevalet d'une des copistes, habituée de son atelier. Aussitôt un cercle se formait autour du maître qui donnait, en une formule définitive, un conseil dont chaque auditeur s'efforçait de pénétrer le sens profond. Puis Carolus Duran reprenait sa promenade se répétant à luimême : (( Vélasquez et moi. »

Hélas ! le talent de Carolus Duran n'était pas à la hauteur de son admiration. Il endossa la manière de Vélasquez comme M. de Nieuwerkerke revêtait l'armure de François P' aux bals des Tuileries; Pour l'un et pour Pautre de nos contemporains l'avatar demeura un simple déguisement. Manet, qui avait de la sympathie pour Carolus Duran, regrettait que celui-ci n'eût pas cherché une voie personnelle. L'eût-il trouvée ?

C'est au Café Guerbois que Marcellin Desboutin fit, à son arrivée à Paris, une entrée sensationnelle. Manet me contait qu'en l'apercevant, il l'avait pris pour un musicien ambulant venant jouer de la guitare. C'était simplement la canne que Desboutin portait sous son manteau qui avait causé la méprise de Manet. Tant que durèrent les réunions du Café Guerbois, Marcellin Desboutin y vint assidûment. Plus tard, ce fut autour de lui, à la ISomelle-Athèaes^ que se retrouvèrent, en partie, les anciens habitués du Café Guerbois. Il devint, en fait, le Président de nos tables.

A peu près dans le même temps que Norbert Gœneutte et ses amis. Forain parut aussi au café de la place Pigalle. Sa verve gouailleuse, ses mots incisifs autant que ses amusants croquis l'avaient rendu célèbre parmi les jeunes peintres. Il luttait courageusement contre les difficultés de l'existence et abandonnait pour des

prix infimes ses dessins, ses aquarelles où Tobservation et Tesprit étaient prodigués. Forain n'a pas fait partie du groupe impressionniste, bien qu'il eût pu y venir, comme y était venu Degas, mais on peut dire qu'il y fut un moment tout au moins en marge.

On était souvent nombreux à la Nouvelle- Athènes , Manet, souriant, élégant, Tallure très jeune, venait s'asseoir à côté de Desboutin et formait avec lui un amusant contraste; Degas, silhouette d'un bourgeois de style Louis-Philippe, arrivait pourvu de quelques mots cruels sur ses contemporains. Il les lançait comme des flèches, ponctués d'un (( Hein! Dites? Quoi? » prononcé d'un ton bonhomme, comme s'il venait d'émettre la plus exacte et la moins méchante opinion ; une vérité à laquelle tout le monde devait acquiescer. Henri Guérard, — le graveur dont Manet a fait un saisissant portrait, en 1877, dans son tableau ^w Ca/é^ — arrivait en coup de vent, un grand carton sous le bras, le chapeau haute-forme campé en arrière, serrait hâtivement la main de ses amis en disant qu'il était attendu ailleurs, puis s'asseyait à une table et y restait à bavarder. Guérard était un artiste de talent, toujours en quête d'une recherche nouvelle dans cet art de la gravure à l'eau forte, si attachant et si décevant à la fois. S'il ne fît pas partie du groupe des impressionnistes, il en était un ami fidèle. En 1878, Guérard épousa Ewa Gonzalès, la fdle aînée du romancier Emmanuel Gonz^alès. Ewa Gonzalès était peintre et ne manquait pas d'habileté et d'intelligence; c'était A^raiment un mariage bien assorti. Hélas! la jeune femme mourut quelques jours après la naissance d\in fds, asphyxiée par les fleurs qu'on avait laissées dans sa chambre. Guérard mourut lui-même prématurément, quelques années plus tard, laissant inachevés de très intéressants projets, notamment cette fameuse collection de cent lanternes gravées par lui et qu'un texte demandé à des écrivains connus devait compléter.

L'un des plus assidus à nos soirées était le peintre vénitien Zandomeneghi. 11 était venu à Paris pour y chercher la gloire et ne l'y ayant pas rencontrée, il se refusait, bien qu'il eût la nostalgie du pays

Croquis à la plume.

natal, à retourner à Venise où ses compatriotes ne lui eussent pas fait la réception triomphale qu'il avait escomptée en les quittant. Il vivait en exil, désillusionné, aigri, accusant les Français de lavoir déçu. C'était cependant un excellent homme, au fond, qui garda jusqu'à sa mort, survenue il y a quelques années, une grande amitié pour Renoir à qui il était reconnaissant des paroles consolantes et des encouragements qu'il avait toujours reçus de lui.

Defeuille, le miniaturiste, Tami de Tacteur Lassouche, à qui il ressemblait étrangement, apportait toujours quelques anecdotes sur les marchands de curiosités pour lesquels il fabriquait, avec une incroyable habileté, des pastiches des meilleurs miniaturistes du xviii^ siècle. Il gagnait à ce métier une trentaine de mille francs par an, ce qui était un fort joli gain pour l'époque. Defeuille, parce qu'il ne signait rien, avait la conscience tranquille. 11 traitait assez dédaigneusement un autre pasticheur qui, lui, signait effrontément du nom de Diaz des vues de la forêt de Fontainebleau, toujours les mêmes, où l'on voyait un gros chêne au tronc ensoleillé, entouré d'une masse de broussailles sombres. Ils avaient cependant les mêmes clients.

Parmi les jeunes peintres, le plus brillant était certainement Henri Gervex qui n'avait pas alors beaucoup plus de vingt ans. Beau garçon, élégant, de manières simples et distinguées, enjoué et plein d'entrain, il comptait déjà des succès d'artiste. Un de ses premiers tableaux, j'allais dire un de ses premiers essais, avait été acquis par l'État pour le Musée du Luxembourg. Manet, qui avait beaucoup de sympathie pour Gervex, ne pouvait se défendre d'envier un peu la chance de ce tout jeune homme, alors que lui-même était à cinquante ans, discuté, tenu à l'écart des faveurs officielles'.

A propos des relations de Manet et de Gervex, je me souviens d'avoir lu quelque part une note dans laquelle on discutait si, dans le tableau de Manet intitulé Nana et qui représente une jeune femme à sa toilette, le peintre n'avait pas eu l'intention de représenter l'héroïne du roman de Zola portant le même nom. Après avoir établi que le

Cl. Durand"Ruel

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