FEMME NUE
tableau était antérieur à la publication du roman, l'auteur de la note concluait que Manet avait simplement représenté une actrice s'habillant dans sa loge. 11 n'en est rien. Cette toile est une étude faite d'après une jolie fille nommée Anna qui était le modèle habituel de Gervex. C'est par manière d'hommage à la belle Montmartroise que Manet a donné le nom de Nana à son tableau.
Cette Nana a posé également pour Renoir à la même époque. Il a fait, notamment, d'après elle, un magnifique torse, acquis d'abord par Emmanuel Chabrier et qui appartient actuellement, je crois, à un amateur de Moscou.
Quelques écrivains se mêlaient à ces réunions de peintres. On y voyait quelquefois Jean Richepin qui venait de faire paraître la Chanson des Gueux. Pendant assez longtemps, Edmond Duranty y vint en cqmpagnie de Degas. Certains soirs Villiers-de-l'Isle-Adam y montrait son visage ravagé, sa barbiche d'un blond jaunâtre, ses fines mains blanches, toujours agitées, sortant des manches trop larges d'une redingote usée qui grimaçait sur son corps amaigri et légèrement voûté. Villiers semblait toujours halluciné par quelque rêve de grandeur dans lequel il oubliait la misère de sa vie. Chez lui, c'était moins l'écrivain méconnu qui souffrait que le grand seigneur déchu qu'il s'imaginait être. Le titre de grand-maître de l'ordre de Malte qu'il s'attribuait avec une touchante conviction, lui faisait presque dédaigner, tel un duc de Saint-Simon, sa qualité d'homme de lettres. Il était si chatouilleux sur ce qui touchait à sa noblesse qu'il intenta un procès en diffamation à l'auteur d'un mélodrame dans lequel le maréchal Jehan Villiers-derisle-Adam, dont il prétendait descendre, avait été fort maltraité. Parfois, Villiers-de-l'lsle-Adam était accompagné de Catulle Mendès. (( Abraham » disait de lui Villiers avec un petit rire ironique.
Le critique de la République Française^ Philippe Burty, venait , encore à la Nouvelle- Athènes vers 1874, mais il était fort occupé de politique à la suite de Gambetta dont la popularité grandissait. Armand Sylvestre passait une partie de ses soirées au café de la place
Pigalle où il faisait d'interminables parties de dames avec Franc-Lamy tandis que près d'eux Albert Mérat se plaignait d'être méconnu. Mérat faisait partie du groupe des Parnassiens et il souffrait de n'avoir pas la notoriété de François Coppée ou d'Armand Sylvestre, malgré de nombreuses récompenses académiques. Le succès de jeunes poètes comme Jean Richepin, Maurice Bouchor, Raoul Ponchon, Emile Goudeau, Maurice Rollinat le désespérait, il se sentait un poète démodé. Richepin, quand les fables-expresses étaient à la mode, lui consacra celle-ci :
Un jour, de l'Institut, Mérat sera la base.
Moralité :
Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se case.
Albert Mérat n'a jamais connu ce trait qui l'eût blessé. Vieilli, malade, de plus en plus aigri, il s'est tué dans une crise de neurasthénie. La vie pourtant lui avait été assez douce et dans ses dernières années, il était bibliothécaire du Sénat, comme l'avait été avant lui un poète célèbre : Leconte de Lisle.
Au bout d\me table, assis à côté du musicien Cabaner, apparaissait parfois sous une chevelure noire frisée la figure basanée du poète Charles Gros. G'était à l'époque où il publia son prestigieux Coffret de Santal da.ns lequel, à la suite de vers qui suffiraient à la gloire d'un poète, se trouvent les amusants monologues que disait Coquelin Gadet et qui étaient alors un genre nouveau créé par Gh. Gros. Get homme extraordinaire n'était pas seulement un écrivain d'une subtile originalité, il étqiit, en outre, le chimiste qui fabriqua des corindons, l'inventeur du téléphone et de bien d'autres choses. Pour ce qui est de l'invention du téléphone dont plusieurs physiciens ont réclamé la priorité, il est certain — j'en ai le souvenir précis — que Gharles Gros en entretint Manet deux ans, au moins, avant qu'on parlât de l'appareil d'Edison. A cette époque, Manet offrit à Gharles Gros 3o
de le mettre en rapport avec des capitalistes pouvant s'intéresser à son invention et je crois bien me rappeler que des pourparlers qui n'aboutirent pas eurent lieu entre Gh. Gros et des gens d'affaires.
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Liseuse (1916).
La critique d'art, dans nos réunions, était représentée par Jules de Marthold qui faisait le compte rendu du Salon dans le Monde Thermal. Il y défendait Manet avec ardeur et, à l'occasion, se montrait sympathique à regard des intransigeants. Il avait un tempérament combatif et ne manquait pas d'esprit : un écrivain ami- était un oiseau rare aux
yeux de Manet, et celui-ci était plein de prévenances pour le rédacteur du Monde Thermal,
Allant d'une table à l'autre, un ancien modèle de Manet, Victorine, surnommée Crevette^ je ne sais pour quelle raison, soumettait aux peintres sa dernière étude, car elle s'était mise à faire de la peinture depuis que Tâge étant venu, elle ne posait plus V ensemble. Elle fut le modèle de VOlympia, Mais en 1870, elle semblait une survivance des grisettes du temps de Murger.
Et les peintres impressionnistes?
C'était eux qu'on voyait le moins souvent dans ce café de la place Pigalle où cependant, ils tenaient la plus grande place dans nos entretiens. Seul, Renoir, qui demeurait rue Saint-Georges, y venait assez régulièrement. Il arrivait de son pas pressé, la figure sérieuse et l'air distrait, parce que son imagination l'entraînait toujours loin du lieu où il était. Il s'asseyait dans un coin, se mêlait rarement à la conversation générale et, à peu près indifférent à ce qui se disait autour de lui, il tournait entre ses doigt une cigarette qu'il rallumait et qu'il laissait sans cesse s'éteindre, ou charbonnait sur la table avec une allumette brûlée, quelques traits sans signification.
Très rarement venait Cézanne à qui Manet faisait aussitôt une place k côté de lui. Cézanne excitait la curiosité de Manet et quand celui-ci trouvait l'occasion de Tinterroger sur ses travaux, il y mettait une insistance qui amusait beaucoup son interlocuteur. Mais il perdait son temps avec ce provençal finaud qui répondait par des galéjades débitées d'un air narquois à toutes les questions que l'autre lui posait.
Monet et Sisley ne venaient, pour ainsi dire, jamais à la Noui>elle- Athènes,, parce qu'à ce moment déjà ni l'un ni l'autre n'habitaient Paris.
Les habitués de la Nouvelle- Athènes, en 1874 et plus tard, constituaient, tels qu'ils étaient, le premier public sympathique que rencontrèrent les Impressionnistes ; c'est de là que partit la propagande qui devait leur créer une phalange de partisans.