‹ Rénovation religieuseChapitre 10 sur 15 · MOYENS D ORGANISATION DE LA NOUVELLE SOCIÉTÉ RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

MOYENS D ORGANISATION DE LA NOUVELLE SOCIÉTÉ RELIGIEUSE

On a lu l'exposé des principes de la religion d'un prochain avenir, principes fournis par la raison universelle et accessibles aux intelligences les moins cultivées. Quel homme sensé et ami du bien pourrait se refuser soit à admettre cet ensemble de vérités fondamentales, soit à reconnaître que jamais religion ne fut établie sur des bases aussi fermes? Comment donc pourrait-il hésiter à se déclarer disciple de cette religion? Serait-ce parce que, tout en l'admettant comme vraie et bonne en spéculation, il ne croirait pas possible de la faire passer de la théorie à la pratique, de lui donner une vie extérieure, une organisation sociale (1)? Je vais

(1) Celte objection est dans Ja bouche même de gens qui se disent philosophes : « Il faut, dit M. Jules Simon, une autorilé dans « toute association régulière; et personne ne saurait puiser dans les

faire voir que cela est très-praticable, sans trouble ni secousse, par la seule force irrésistible de l'association libre et persévérante, et qu'il suffira pour cela que quelques hommes de cœur le veuillent. En donnant un aperçu des moyens de constituer une nouvelle société religieuse, je n'ai pas besoin, je pense, d'avertir le lecteur que je n'entends point m'attribuer la mission, qui serait à bon droit frappée de ridicule dans des temps comme ceux où nous vivons, d'ordonnateur du cérémonial d'une religion dont les adeptes rejettent en principe tout ce qui n'est que pur cérémonial , mais simplement mettre hors de doute la possibilité d'une nouvelle organisation religieuse, et énoncer à cet

« dogmes de la religion naturelle ni la mission de fonder un culte a public ni Fautorilé nécessaire pour le diriger... Il faut donc le re- « connaître, aucune église, aucune communion ne peut être fondée « sur la religion naturelle, ni en dehors de TÊtat ni sous les aus- « pices de l'État. » (La Religion naturelle f^'' partie, ch. 2.) Les adversaires du déisme ont dû lire avec joie ces paroles où ils affecteront de voir un aveu de son impuissance à rien fonder en fiût de leligion et de culte. Si cela pouvait être pris au sérieux par les personnes, les plus religieuses de notre époque, qui, rejetant à la fois les négations malérialislcs et les erreurs chrétiennes , appellent de tous leurs vœux l'avènement d'une religion quisoit en harmonie avec la raison, cela les désolerait; car l'humanité se verrait condamnée irrévocablement à n'avoir jamais que des religions qu'il faudrait, d'après M. Jules Simon lui-même, tenir pour fausses, puisqu'il oppose toute religion positive, extérieurement organisée, h la religion naturelle, la seule qu'il reconnaisse comme vraie ; et alors ces hommes seuls, si nombreux aujourd'hui, auraient raison, qui se résignent lâchement à suivre en apparence et à faire pratiquer par leurs femmes et leurs enfants des religions auxquelles ils ne croient pas. Or est-il admissible que la vérité en matière de religion et de culte ait été pour toujours bannie du séjour des mortels, et qu'ainsi la doctrinedu progrès soit reconnue applicable à la science, à lapolilique, à l'industrie, à tous les éléments enfin dont se compose la vie humaine, excepté à celui qui les surpasse tous en grandeur et en

égard quelques idées générales et préparatoires, susceptibles de recevoir deS' développements ultérieurs et toutes les modifications dont des hommes instruits, sages et expérimentés montreraient la nécessité ou l'utilité.

Pour qu'il n'y ait aucune incertitude sur mes sentiments et mes intentions, je crois utile de renouveler ici une déclaration que j'ai déjà eu plusieurs fois occasion de faire : à mes yeux, la grande affaire, la seule qui importe véritablement en cette vie, c'est d'agir le mieux possible, et la religion n'a de valeur qu'autant qu'elle favorise le bon emploi de l'activité humaine. La meilleure religion sera donc celle qui, avec le moins de cérémonies et de moyens de culte extérieur, élèvera

importance? -Il y a, dans le passage que j'ai transcrit, une étrange confusion de Tautorité nécessaire à toute association humaine pour se constituer, s'organiser et se gouverner, avec le prétendu droit de décréter et d'imposer des croyances religieuses. La première espèce d'autorité, qui se fonde et s'exerce par le libre consentement des associés, ne fera pas plus défaut à la nouvelle société religieuse qu'à aucune autre sagement instituée. On peut voir dès aujourd'hui, aux États-Unis d'Amérique, fonctionner et se gouverner trèsrégulièrement une société religieuse, celle des sociniens appelés Unitaires, et dont les dogmes ne sont plus guère que ceux du pur déisme : ils ne croient qu'en un seul Dieu, nient le péché originel, la Trinité, les peines éternelles, etc. Comme ils lisent l'Écriture Sainte et qu'ils croient voir dans la personne du Christ un homme d'une vertu éminenle qui en aurait fait un agent spécial de Dieu, ils se disent encore chrétiens; mais il est évident qu'ils ne le sont plus que de nom, et qu'il ne leur manque qu'un peu de courage pour rompre complètement avec le christianisme. Quant à Fespèce d'autorité qui décrète des dogmes et qui est plus particulièrement propre à la religion catholique, j'ai montré, au chapitre 7, ce qu'elle avait produit jusqu'ici et ce qu'il fallait en penser, et l'on peut juger si celui-là mérite le nom de philosophe qui vient répéter aujourd'hui les assertions des docteurs chrétiens sur cette matière.

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rintelligence et la moralité des hommes de manière à ce qu'ils agissent toujours le mieux possible. Il suit de là que l'importance de la partie visible et matérielle de la religion, du culte extérieur proprement dit, ira diminuant à mesure que s'efTectuera lé vrai progrès de rhumanité, et finirait même par disparaître entièrement s'il était possible qu'il y eût un terme à ce progrès.

§ 1*'. — PONCTIONS EXERCÉES DANS JA SOCIETE RELIGIEUSE. CONSEILS d'administration. CIRCONSCRIPTIONS RELIGIEUSES.

Posons d'abor(| cette règle fondamentale, que les fonctions exercéof dans la société religieuse, depuis la présidence des assemblées jusqu'aux plus humbles charges, devront être gratuites et tenues à honneur. Déléguées temporairement par des conseils d'administration, élus eux-mêmes à temps et dont il sera parlé tout à l'heure, elles devront être acceptées librement.

Ce principe posé, arrivons à la grande et principale question. La religion nouvelle aura-t-elle un corps spécial d'hommes exerçant les fonctions sacerdotales? En d'autres termes, le sacerdoce y constituera-t-il une profession spéciale? Qu'il en soit ainsi dans les religions qui se disent révélées et instituées directement par Dieu, et qui sont enseignées par des hommes prétendant être revêtus d'un caractère sacré et avoir reçu une mission surnaturelle pour administrer des sacre-

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ments, conférer des grâces, lier et délier, créer des devoirs et en dispenser, pour être en un mot les intermédiaires nécessaires entre la terre et le ciel, cela est conséquent. Mais rien de pareil ne peut se dire de la religion telle que nous la comprenons. Les dogmes dont elle se compose sont le patrimoine de l'esprit humain; elle n'admet rien que de conforme aux plus simples lumières de la raison, rien par conséquent que chacun de nous ne puisse trouver au fond de sa conscience et qu'il n'ait le droit, s'il en a la capacité, d'enseigner ou plutôt de rappeler à ceux qui l'oublient ou qui omettent d'y conformer leurs actes. L'existence d'un corps, exerçant par privilège et exclusivement le sacerdoce, serait donc un contre-sens. Et d'ailleurs, si les fonctions sacerdotales devaient constituer, comme dans les religions du passé, une profession spéciale et exclusive, une profession proprement dite, il faudrait les rétribuer. Or cela est contraire à notre règle fondamentale de la gratuité de toutes les fonctions exercées dans la société religieuse, et quand cette règle ne serait pas générale et absolue, il faudrait encore la maintenir pour les fonctions sacerdotales. Payer de telles fonctions est ce que l'on doit éviter par dessus tout : car ce serait continuer de mêler la matière à l'esprit, les intérêts aux croyances, les choses mondaines aux choses saintes ; ce serait s'exposer à ce que ceux qui exerceraient les fonctions sacerdotales, les eussent désirées, ambitionnées, briguées peut-être, ouvertement ou secrètement, en vue des avantages terrestres qui y seraient attachées plutôt que par dévouement aux devoirs d'une sublime mission; ce serait constituer des intérêts de corps, intérêts qui tendent

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sans cesse à prendre le pas sur ceux de la religion même et qui finissent par les évincer. L'histoire nous fournit à ce sujet de nombreux et bien tristes enseignements, et il y aurait une grande imprévoyance à ne pas en faire notre profit (1). Mais, si les fonctions sacerdotales ne doivent pas constituer une profession spéciale, est-ce à dire qu'elles seront exercées par le premier venu et que l'on s'abstiendra d'établir sur ce point si important l'ordre et la règle nécessaires dans toute association? Non évidemment. Elles devront être déléguées par les conseils d'administration. Il faut du reste se garder de croire qu'elles réclameront beaucoup de temps et de travail de la part de ceux qui en seront chargés. S'il en était ainsi, il en résulterait cet

(1) Aux leçons du passé se joignent les exemples du présenl. Combien de prêtres catholiques et de pasteurs protestants, qui ne sont plus chrétiens et qui n'hésiteraient pas à le déclarer hautemen l si leur profession n'était pour eux un moyen d'existence 1 J'en connais qui sont venus me montrer à nu les plaies d'une âme bourrelée et qui ne se sentent pas le courage d' affronter les chances du délaissement et de la misère. C'est un affreux supplice de garder^en permanence le masque d'une hypocrisie que l'on s'avoue à soimême et qu'on déteste. Il se fait à cette heure, dans le sein du protestantisme, un travail non pas seulement de transformation, comme on affecte de le dire, mais de décomposition, de vraie négation des dogmes fondamentaux de l'orlhodoxie chrétienne telle qu'elle avait été définie par les fondateurs de la réforme. Un trèsgrand nombre de minisires laissent percer dans leurs livres leurs sentiments à cet égard ; ils sont plus réservés dans leurs prédications publiques : ils savent que, s'ils se prononçaient ouvertement en chaire, il faudrait en descendre pour n'y plus remonter. Tenant à conserver leur position, ils recourent à toutes sortes de sophismes et d'équivoques pour paraître encore croyants ; de là ce compromis d*un christianisme purement nominal, qui est un des spectacles démoralisants de notre époque, et que des romanciers mêmes, empressés à exploiter les travers de la mode, se sont mis à prêcher.

inconvémeiit capital, que, ne devant pas être rétribuées, elles ne pourraient guère être acceptées que par les riches, ce qui en exclurait presque forcément ceux qui en seraient souvent les plus dignes. L'extrême simplicité du culte permettra de concilier facilement Texercice des fonctions sacerdotales avec l'accomplissement des devoirs des diverses positions sociales.

On objectera sans doute que les fonctions honorifiques sont, généralement parlant, les plus mal remplies, et l'on demandera s'il est sage d'établir en principe que les fonctions sacerdotales ne constitueront pas une profession. Voici les raisons qui m'ont déterminé à passer outre à cette objection, que j'ai dû me faire tout le premier. D'abord, si les fonctions honorifiques sont remplies aujourd'hui avec si peu de zèle et de dévouement, c'est que la plupart de ceux qui les exercent ne les ont recherchées que dans des vues humaines, par vanité ou ambition, et qu'inspirés par de pareils motifs ils tiennent seulement à obtenir ces fonctions mais non à les remplir véritablement. 11 ne saurait eu être de même de fonctions déléguées et acceptées dans des vues religieuses; celles-ci deviennent afiaire de conscience, d'abnégation personnelle. Je sais bien que l'orgueil se glisse aussi dans les choses religieuses et réussit trop souvent à les corrompre. Mais il y a un moyen de préserver de son impur contact les fonctions sacerdotales : quiconque les solliciterait, soit directement soit indirectement, en serait par cela seul réconnu indigne et sévèrement exclu. Les conseils chargés de désigner ceux qui les rempliront , devront regarder cette partie de leur tâche comme la plus dé-

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licate et la plus grave, et choisir les plus probes en même temps que les plus éclairés.

Dans chaque circonscription religieuse, on organiserait, pour une durée qui ne doit pas être trop longue, un conseil d'administration, élu parles membres actifs de Tassociation. On devra rechercher avec soin ceux qui réunissent l'honnêteté aux lumières, et repousser rigoureusement ceux qui n'attendraient pas qu'on vînt à eux, et qui se présenteraient d'eux-mêmes, par des voies soit directes soit indirectes. Sans doute nous ne nous flattons pas de l'espoir de chasser définitivement de ce monde, pour lequel la perfection absolue n'est point 'faite, ces faiblesses de la vanité humaine, ces petites prétentions d!e l'importance personnelle , qui amoindrissent si souvent le prix des meilleures choses ; mais nous youlons prendre nos sûretés pour les empêcher le plus possible de s'ingérer dans notre œuvre. Le conseil d'administration réglerait les affaires et les .dépenses du culte. Il ne désignerait pas seulement les membres de la société qui devraient .exercer les fonctions sacerdotales ; il choisirait également, soit dans son sein, soit en dehors, mais toujours parmi les membres de l'association, les personnes dont il sera parlé ultérieurement et qui seraient chargées de la distribution des secours organisés par la société religieuse.

Chaque circonscription religieuse, établie régulièrement, formerait une société distincte et indépendante de toutes les autres. Elle se gouvernerait et s'administrerait elle-même, sans relever d'aucune autorité. Elle serait véritablement constituée sur le principe démocratique, entendu selon sa bonne acception ; car c'est

dans des sociétés de mœurs austères, qui n'offrent ni richesses ni honneurs à conquérir et où il n'y a d'autre ambition possible que celle du bien, que rorganisation démocratique est le mieux réalisable et court le moins de dangers. Rien n'empêcherait que chacune de ces sociétés indépendantes n'entrât dans le cadre d'une grande fédération qui aurait pour but 'd'assurer les intérêts communs. Mais elle y entrerait, y demeurerait ou en sortirait avec une entière liberté. Cette fédération s'établirait et se maintiendrait soit par correspondance, au moyen d'écrits ou d'envoyés, entre les conseils d'administration des districts, soit surtout par un moyen plus efficace, dont je parlerai au paragraphe suivant.

§ 2. — ASSEMBLÉES GENERALES. RAPPORTS DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE AVEC l'ÉTAT.

Il pourrait être tenu des assemblées générales où chaque circonscription aurait la faculté d'envoyer un ou plusieurs représentants, élus comme les membres des conseils d'administration. Elles ne traiteraient que des intérêts généraux de la société religieuse, et s'abstiendraient surtout de prendre des décisions sur des sujets dogmatiques, comme le faisaient les conciles chrétiens (1). Que, dans des assemblées qui délibèrent

(1) Sous cette expression de conciles chrétiens^ je ne comprends pas seulement ici les assemblées catholiques mais tout aussi bien

sur des questions d'organisation politique ou sur des intérêts matériels, les minorités, après avoir en vain cherché à faire adopter leur sentiment, soient obligées de se soumettre à l'opinion contraire des majorités, cela se conçoit : il ne s'agit ici en effet que d'une soumission extérieure, qui est toujours au pouvoir de la volonté, et qui n'implique ni approbation ni adhésion de l'esprit. Mais il n'en est pas de même quand il s'agit de croyances ; car on ne se commande pas de croire comme on se commande de marcher ou de demeurer en repos. La vérité, la science, la certitude en matière religieuse, pas plus qu'en aucun autre ordre de connaissances, ne sont choses qui se mettent aux voix. Une question de dogme aura été résolue dans un sens par 100 votants, et dans un autre par 99. De quel côté sera la vérité? Peut-être d'aucun des deux : pour sûr elle ne sera pas nécessairement du côté de la majorité ; car il pourrait se faire que les 99 opposants fussent des hommes éclairés, indépendants et désintéressés, et que les

celles des sectes dissidentes, ayant pour objet de décider des points de doctrine. Imagine- t-on un spectacle plus ridicule, par exemple, que celui du conseil des Deux-cents de la république de Genève , évoquant, en 1669, la question, sur laquelle le consistoire et Je conseil des Vingt-cinq n'avaient pu s'entendre, si Jésus-Christ était mort seulement pour sauver les élus ou pour sauver aussi les damnés, et décrétant souverainement quMl n'était mort que pour sauver les élus? Rousseau s'est moqué de ce jugement dans ses Lettres écriles de la montagne, l'f* note de la 5® lettre, tome lïl, Paris, 1835, Lorsque, dans son Contrat social, il avait attribué au souverain le droit de fixer les articles de la profession de foi et de bannir de VÉtat quiconque ne les croirait pas (Voir, plus haut, une note de la page 259), il ne se doutait guère qu'un jour on lui appliquerait ce faux principe en décrétant h la fois à Paris et à Genève contre son livre de V Emile,

AO/i PREMIER APPENDICE

100 autres fussent des ignorants ou des hommes remplis de préjugés et peut-être intéressés dans la décision. Je dirai plus : 100 votants n'auront pas nécessairement raison contre un; car il ne serait pas impossible que cet opposant fût seul éclairé et sincère. A cette question, Combien faut-il de sots pour valoir un homme de sens? il n'y a évidemment pas de réponse, ou, s'il y en a une, c'est celle-ci : •* Plus vous mettrez de sots en- « semble, moins ils vaudront un homme sensé, loin « qu'ils puissent jamais le valoir^ »» Je dis donc que nos assemblées générales n'auraient pas pour objet de décréter des dogmes : le but unique de leur réunion serait de rédiger de simples instructions sur l'administration des affaires du culte. Ces instructions seraient adressées aux conseils d'administration de toutes les circonscriptions, qui y trouveraient d'utiles directions, mais qui seraient laissées libres de les appliquer ou de les rejeter et demeureraient toujours entièrement indépendantes.

Il faudra veiller à ce qu'aucun individu ni aucune réunion ne puisse jamais s'élever au-dessus des autres, ni prétendre à d'autre autorité que celle qui s'exerce par l'ascendant de la vertu et du dévouement. Dans le principe, les églises chrétiennes étaient constituées sous la forme démocratique. Mais bientôt les évèques ont formé une aristocratie au milieu des prêtres, puis quelques-uns des fonctionnaires de la haute hiérarchie, occupant les principaux sièges, se sont attribué la prééminence sur les autres, et enfin un seul d'entre eux est arrivé à se poser au sommet de toute la chrétienté : en sorte qu'une société qui avait commencé par être une démocratie pure, s'est transformée petit à

petit en une monarchie, la plus absolue qui ait jamais existé sur terre. Cette dégénération doit être rendue impossible chez nous et ne peut Têtre que par ce fait de notre organisation fondamentale, que les fonctions sacerdotales ne constitueront pas une profession, mais demeureront toujours la propriété inaliénable de la société religieuse tout entière.

Il importe de bien s'entendre sur un point délicat, que j'ai déjà traité dans le chapitre VII, mais sur lequel je reviens à cause de sa gravité. Quels seront les rapports de la nouvelle société religieuse avec l'État?

Prétendrons-nous organiser, en face de la puissance temporelle, une autre puissance spirituelle, traitant avec elle d'égale à égale, la dominant ou lui servant d'instrument? Que d'autres oublient tous les maux causés par les religions qui se sont posées ainsi tantôt en rivales, tantôt en maîtresses, tantôt en humbles servantes des pouvoirs temporels. Pour nous, il ne nous est pas possible de concevoir dans un État d'autre puissance souveraine que la puissance sociale même; en d'autres termes, quelle que soit la forme politique sous laquelle la souveraineté soit constituée, nous ne comprenons pas deux États dans un État. Nous ne saurions vouloir que la pensée religieuse, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus opposé au désordre, de plus dégagé des intérêts de la terre, sème le trouble dans le monde et se fasse tour à tour insolente ou lâche. Donc point de prétention audacieuse de la part de notre société religieuse à l'égard de l'État. Mais aussi séparation entière de choses essentiellement distinctes; point d'alliance monstrueuse, point de concordat, recelant dans ses cauteleux ai'ticles des sujets de discorde; surtout point de

subvention, qui serait le prix de notre asservissement. Nous n avons qu'une chose à demander à l'État, c'est de reconnaître et de jpro léger notre liberté religieuse. En cela nous n'attendons pas de lui une faveur, mais 1'^complissement de l'un de ses principaux devoirs; car s'il doit couvrir de sa puissance les associations régulièrement établies dans son sein pour l'exercice des droits de cité, à plus forte raison doit-il étendre sa protection sur celles qui ont pour but d'exercer paisiblement le plus inviolable des droits de l'humanité.

Demanderons-nous à l'autorité la permission de nous réunir en sociétés religieuses? Ce serait lui reconnaître le pouvoir de nous la refuser. Or nous tenons ici notre droit d'abord et essentiellement de notre nature d'êtres pensants, en second lieu et politiquement de notre qualité de citoyens à qui la loi fondamentale assure l'exercice de la liberté des cultes. Nous ne demanderons donc point à l'autorité une permission dont nous n'avons pas besoin. Mais lui fermerons-nous nos portes? Ceci est une autre question. Au contraire nous aurons soin de les lui ouvrir toutes larges, et cela par un double motif de respect réel et de simple prudence. Ce n'est pas que j'admette, avec toute l'extension qu'on lui donne et tous les abus qu'on en fait, le prétendu principe que le magistrat chargé de la tache de maintenir l'ordre doit pouvoir pénétrer partout où des citoyens se trouvent réunis en grand nombreç'^ân de s'assurer qu'il ne s'y fait rien de compromettant pour la sûreté générale dont il est responsable. Je voudrais que le domicile privé , qui conserve ce caractère, quel que soit le nombre des personnes qui y sont admises, tant qu'il n'est pas ouvert au public proprement dit, demeu-

ràt réellement sacré pour l'autorité aussi bien que pour qui que ce fût. Mais il s'en faut encore que l'on entende ainsi la liberté. Faisant donc sur ce point une concession qui témoigne de notre désir de vivre en paix avec l'autorité, je dis que les portes des enceintes où se tiendraient nos réunions religieuses seraient ouvertes à ceux de ses agents qui se présenteraient en cette qualité; elles pourraient l'être même, selon les temps et les lieux, aux simples curieux, à condition, bien entendu, qu'ils y auraient ces égards de décence et d'honnêteté que l'on doit aux personnes qui veulent bien nous admettre chez elles. De cette sorte l'autorité et le public verraient que nos réunions ont pour objet unique de nous exciter à la piété et à la pratique [du bien, et qu'il ne s'y passe absolument rien qui puisse leur inspirer la moindre inquiétude. Notre empressement à mettre te magistrat à même d'exercer ce que Ton confond à tort avec son droit de surveillance, dont le but unique est le maintien de l'ordre extérieur, ne ferait que rendre plus rigoureux le devoir qui lui est imposé de nous protéger, s'il en était besoin, dans l'exercice de notre culte. N'en doutons pas, la religion nouvelle, quelque inoffensive qu'elle se montre, portera ombrage à celle qui doit s'attendre à être un jour remplacée. Ce ne sera pas assez pour cette dernière qu'on la laisse mourir le plus doucement possible. Elle verra naturellement avec peine sa jeune rivale grandir et prendre possession du présent et de l'avenir. L'envie et le dépit inspirent de mauvaises résolutions. On ne se contentera pas d'invoquer contre nous les puissances du ciel ; on aura recours à celles de la terre pour nous susciter des difficultés et des entraves. On prétextera nos réunions pacifique

pour souffler le feu de la guerre. Qui sait si l'on n'ira pas jusqu'à fomenter sourdement des troubles que ron feindra de redouter et dont on essaiera d'effrayer le public et l'autorité? Or il ne faut pas qu'en pareil cas l'autorité puisse dire que, nos réunions étant secrètes, elle n'était pas tenue de nous protéger contre les perturbateurs. II faut au contraire qu'elle soit mise en demeure, ainsi que le bon sens du public même des indifférents, de prendre notre défense si cela devenait néc^ss^ire.

I 3. — RÉUNIONS RELIGIEUSES : A QUELLES ÉPOQUES ELLES AURONT LIEU. NATURE DES EXERCICES RELIGIEUX ORDINAIRES. QUELS ARTS DEVRONT CONTRIBUER AU CULTE EXTÉRIEUR.

Il serait prématuré de prétendre régler dès à présent le détail matériel des réunions religieuses ordinaires. C'est du reste ce qui importe le moins et ce qui sera le plus facile à faire quand le moment en sera venu. Je me bornerai donc, dans ce paragraphe comme dans les suivants, à des considérations générales, qui dominent tous les points de détail et y trouveront en temps et lieu leur application.

A quelles époques auront lieu les réunions ordinaires ? Tant que les tribunaux et les diverses administrations continueront à vaquer le dimanche, il sera nécessaire de se réunir provisoirement ce jour-là, afin de causer le moins de dérangement possible dans les habitudes de la société civile. Mais, lorsque l'État se sera

PREMIER APPENDICE i09

dégagé des liens extérieurs qui Tenchaînent encore au christianisme, on n'aura plus la même raison pour conserver cet usage (1).

La prédication sera une partie essentielle du culte, mais à la condition de se composer de simples instructions et non de discours d'apparat. En s' exprimant dans un langage noble et correct, elle évitera les vains ornements académiques et la pompe déclamatoire. Elle devra traiter presque exclusivement des sujets de. morale. Sans doute notre morale sera toujours fondée sur les dogmes dont se compose notre profession de foi ; mais le prédicateur, en rappelant ces dogmes, qui sont du petit nombre des vérités premières et universelles, s'abstiendra de les discuter longuement , et il s'attachera, je le répète, à prêcher la morale qui en découle.

La prière en commun constituera également une partie essentielle des exercices religieux. J'ai montré, dans le l^ paragraphe du chapitre VI, en quoi devait consister notre hommage. Afin de préciser davantage ma pensée sur ce que doivent être l'adoration et la soumission à la volonté de Dieu, j'ajouterai ici les considérations suivantes.

Le souverain ordonnateur de l'univers a disposé toutes choses pour la manifestation de sa boiité autant que de sa puissance. Puisque cette bonté est parfaite comme tous ses attributs, c'est pour leur bien qu'il crée les êtres qui peuvent s'élever jusqu'à lui par la pensée. La perfection doit donc consister pour nous

(1) Voir, dans le deuxième appendice, un projet de réforme du calendrier.

à nous rapprocher toujours davantage de lui. A quel plus noble usage pourrions-nous en effet appliquer les facultés qu'il nous a si libéralement départies, et comment pourraient-elles avoir un plus digne objet que lui-même , qui est le bien suprême , le bien sans mélange d'aucun mal? Nous l'aimons d'autant plus que nous avançons davantage dans la connaissance de ses perfections. Mais cet amour que nous ressentons pour lui , il veut qu'il redescende , non pas seulement sur ceux de nos semblables qui nous sont unis par l'association politique, les liens du sang et la communauté plus étroite encore du mariage, mais sur tous les membres de la famille humaine ; il veut que nous l'aimions d'une affection pratique et bienfaisante en ceux qui ont même nature, mêmes destinées quenous, et qui sont également les objets de sa tendresse paternelle. Nos sentiments affectueux s'épurent en s' étendant ainsi du Créateur aux êtres créés, tandis qu'en s'isolant de lui, ils ne peuvent nous donner que des jouissances illégitimes, suivies bientôt d'amers regrets. Le bonheur auquel il nous appelle, devant être obtenu par de pénibles épreuves et résulter ainsi de nos propres mérites, sera par là même rendu mille fois plus excellent. Nous le remercierons des biens qu'il nous prodigue chaque jour, et qu'il a mêlés aux maux de cette vie pour nous donner un avant-goût des joies ineffables de l'immortalité.

La connaissance que nous avons de sa bonté ne nous permet point de douter que les souffrances attachées à cette vie ne tournent en définitive à notre avantage, si nous les supportons avec patience et courage. C'est par là que nous acquérons le plus de force réelle et

que nous nous élevons au plus haut degré de dignité morale. Ce qu'il y a en nous, de puissance se rapporte à lui comme au centre commun autour duquel tout gravite dans TUnivers. Cette dépendance absolue, loin de nous troubler, vient au contraire animer nos espérances ; car elle nous est un garant qu'il ne nous abandonne jamais, et qu'ainsi les plus pénibles épreuves de notre existence terrestre entrent dans les desseins de sa providence. Si, dans la prospérité, nous accroissons notre bonheur en le rapportant à son origine divine, c'est surtout aux jours de Tadversité que nous puisons des consolations et un prompt soulagement dans cette pensée qu'il y a nécessairement un but digne de lui dans l'ensemble des événements. Notre résignation aux douleurs de ce monde ne sera ni insensibilité ni indifférence. Nous nous soumettrons à sa volonté suprême en êtres doués d'intelligence, qui comprenons sur plusieurs points l'ordre établi par lui et qui éclate dans un grain de sable non moins que dans les splendeurs de la voûte céleste, dans l'existence mystérieuse de la plante et de l'animal le plus vil non moins que dans les plus hautes conceptions de l'âme humaine : cet ordre merveilleux, nous ferons effort pour le comprendre sur tous les points , et lorsque nous ne pourrons y parvenir, nous le croirons toujours digne de son infinie sagesse ; car ce que nous savons déjà des lois qui perpétuent les prodiges innombrables de la vie et qui pourvoient les êtres créés des moyens les plus appropriés à leurs fins, nous fait concevoir l'idée d'une intelligence et d'une puissance qui dépassent immensément celles dont nous trouvons d'obscures images dans nos propres facultés.

il2 PREMIER APPENDICE

Ainsi entendue, la prière peut et doît faire partie d'un culte vraiment philosophique.

Le chant, cette expression si vive de l'hommage religieux, en fera aussi partie ; mais il faudra veiller avec le plus grand soin à ce qu'il conserve toujours un caractère grave. Tant qu'il a ce caractère, il éveille et nourrit les sentiments pieux; s'il ne l'avait pas, nonseulement il manquerait ici son but, mais il conduirait à un résultat entièrement opposé. En effet, l'art de la musique peut, selon le mouvement , le mode, les combinaisons de la mélodie ou de l'harmonie, et divers autres moyens, faire naître des^ dispositions d'esprit qui, loin d'être favorables au sentiment religieux, y seraient directement contraires. De même qu'il y a une musique grande et sérieuse, qui attire 1 ame vers Dieu, il y en a une petite et frivole, qui la distrait et l'amuse. La gaieté, la bonne et vraie gaieté, est sans doute un sentiment naturel et auquel une part doit être faite dans l'existence humaine. L'art de la musique est destiné à exprimer et à exalter tous les bons sentiments naturels. Il peut donc y avoir une musique gaie; mais il faut qu'elle soit à sa place, et cette place n'est pas dans les réunions religieuses, qui, prenant la vie actuelle par son côté le plus sérieux, c'est-à-dire dans ses rapports avec la vie future, doivent toujours conserver un caractère, non point triste ni lugubre assurément, mais grave. Ceci est donc un point auquel on apportera la plus grande attention. Les chants, paroles et musique, devront être les plus beaux possible, mais d'une beauté simple et grandiose. Dans la musique profane même, les compositions qui émeuvent le plus profondément et font couler le plus de douces larmes en lais-

sant à l'àme le temps nécessaire pour goûter le plaisir si mystérieux et si pénétrant de l'harmonie, ne sontelles pas celles qui ont des allures larges et des mouvements lents? Conçoit-on rien de plus déplacé que de célébrer les grandeurs de Dieu et d'exprimer l'adoration, c'est-à-dire ce qu'il y a déplus recueilli et de plus solennel, par des chants aux allures échevelées, comme s'il s'agissait d'exprimer les passions les plus fougueuses et les plus désordonnées? Pour rencontrer des contre-sens aussi choquants, il faut entrer dans certains temples chrétiens. L'afcompagnement instrumental devra également être grave et s'interdire avec la même sévérité le bruit, les vains ornements et les tours de force. Loin que cela nuise à la noblesse et à la grandeur de l'expression, cela y contribuera au contraire. L'accompagnement instrumental ne doit pas avoir ici d'autre but que de soutenir la voix et de l'enrichir par l'harmonie ; il ne doit donc ni l'effacer ni la dominer. Le plus bel instrument, le plus mélodieux, celui dont le timbre et l'accent sont le plus aptes à rendre le sentiment religieux, c'est la voix humaine. C'est ce que semblent oublier toujours davantage la plupart des compositeurs, qui, faisant consister l'art dans le fracas et l'effet, le précipitent ainsi vers la décadence. Si la musique qui sera adoptée est telle que je la suppose, elle sera toujours belle, indépendamment des caprices du goût, et de longtemps il ne sera nécessaire d'en changer. Ce doit encore être là' un de ses mérites ; car on comprend que la musique destinée au culte doit être plus durable que la musique mondaine, qui passe vite de mode, et qui ne parvient à charmer des oreilles si promptement blasées qu à force

de changements et de nouveautés. Ou je me trompe grandement ou rien n'approchera de la beauté des chants de nos solennités, si les compositeurs se pénètrent.bien de la recommandation que je faisais tout à l'heure, de leur conserver toujours le earactère religieux.

Le chant étant admis dans nos solennités religieuses, la poésie et la musique contribueront au culte extérieur. Les autres arts y contribueront-il« également? Pour ce qui regarde l'architecture, cela est évident. C'est à elle qu'il appsftient de construire les édifices où se tiendront les réunions. Dans les premiers temps, on se contentera d'approprier des locaux. Mais il faudra bien un jour construire des temples pour leur destination spéciale. Quel que soit le genre d'architecture que* l'on adopte pour ces constructions, il devra être | grandiose et sévère : le beau, revêtu de ces caractères, j élève l'âme, la dispose à la contemplation, et favorise | l'expansion du sentiment religieux. L'homme ne saurait j faire un plus digne usage de la puissance qu'il a acquise î sur la nature extérieure qu'en la faisant servir à éle- | ver les vastes édifices affectés au culte : j'y mets toute- ! fois deux conditions, c'est qu'on ne croira pas honorer Dieu directement par ces constructions, et qu'on n'ira j pas, pour les élever, condamner les populations à la mi- | sère. A l'intérieur, on s'abstiendra des ornements qui , excitent d'une manière frivole la curiosité du regard et partagent l'attention de l'esprit aux dépens de la méditation religieuse : la statuaire et la peinture,- quelque dignes qu'elles soient assurément d'être honorées et encouragées partout ailleurs, me semblent n'avoir rien à faire pour nos temples, au moins à l'intérieur. Car,

indépendamment des inconvénients dont je viens de parler, elles feraient naître ici le danger d'exciter la multitude à une sorte de vénération qui a toujours, quoi qu'on fasse, quelque chose d'idolâtre (l).Il ne faut point, en cela pas plus qu'en beaucoup d'autres choses, imiter le christianisme. Lui aussi avait prévu le mal (2) ; mais il n'a pas su longtemps s'en préserver. Au reste, le danger dont je parle ici diminuera peut-être à mesure que les hommes s'éclaireront; mais je n'oserais dire qu'un temps viendra où il aura disparu complètement. En terminant ce paragraphe, je dois prévenir une objection. Les religions payennes et juive et la religion chrétienne qui, en les remplaçant, s'est parée de leurs dépouilles, attiraient à elles par le côté le moins noble de la nature humaine, c'est-à-dire en flattant les sens, la vue par la multiplicité des cérémonies, l'éclat des lumières artificielles, le luxe des costumes et la pompe des décorations intérieures des temples, l'odorat par le

(1) Ceux qui cultivent ces nobles arts, ne se tromperont pas sur nos seutimenls à leur égard. Nous professons une grande estime pour les vraîs artistes, qui embellissent le séjour de l'homme et multiplient les jouissances de la pensée, particulièrement pour les peintres et les statuaires. Ils nous trouveront donc toujours empressés à demander que les produits de leur génie peuplent nos musées, nos autres édifices publics et les habitations mêmes des parlicuh'ers. Si nous excluons leurs œuvres de l'intérieur de nos temples, nous espérons qu'en se plaçant à notre point de vue religieux, ils nous comprendront et nous approuveront.

(2) Le concile d'Elvire, tenu en 305, défendit d'exposer des peintures dans l'église. (Canon 36, Collection des conciles, tome l*% Paris, 1644.) Cette défense était du reste conforme à celle deV Exode, ch. 20, V. 4, et du Deuiéronome, ch. 4, v. 16. Depuis, on s'est singulièrement relâché sur ce point. Il est juste d'ajouter que la plupart des sectes protestantes sont irréprochables à cet égard.

délicieux parfum de l'encens, Touie par le chant, le goût par les festins sacrés qui se sont continués, dans le christianisme, d'abord par les agapes, puis par la participation du pain et du vin consacrés dans la communion sous les deux espèces, le toucher extérieur même par les onctions et les ablutions. On poiirrait demander pourquoi le nouveau culte, n'accordant rien aux trois sens de l'odorat, du goût et du toucher, s'adresse cependant à ceux de Touie par la musique et de la vue par le moyen de l'art architectural et le spectacle des grandes réunions. C'est que les satisfactions de l'odorat, du goût et du toucher, de ces deux derniers sens surtout, se rapportant principalement à la conservation de notre vie végétative et de ses organes physiologiques, sont non-seulement incapables d'éveiller le sentiment religieux avec lequel elles n'ont absolument rien à faire, mais éminemment propres à l'étoulFer ou à le pervertir. Les satisfactions de la vue et de l'ouie, de ces deux sens les plus chastes, selon rheureuse expression de Bacon (1), ont sans doute aussi des rapports avec notre constitution organique, et ne sont pas exemptes de dangers sous le point de vue qui nous occupe; mais elles sont en même temps les plus dégagées de la matière, les plus délicates et par conséquent les plus propres à exciter et à nourrir les sentiments pieux, et l'on a vu d'ailleurs que nous étions loin d'admettre tous les amusements des yeux, qui ont occupé une si grande place dans le rituel des autres religions, et combien nous recommandions d'éloigner dee

(1) De augmentis scientiarum, livre 4, ch. 2, § 26, tome I*' des OEuvres philosophiques de Bacon, Paris, 1835.

PREMIER APPEiNDICE M7

chants sacrés tout ce qui serait de nature à altérer ce caractère de douce gravité, qui s'allie si bien au sentiment religieux.

§ &. — CEREMONIES DE l'aDMISSION, DU MARIAGE ET DE LA SÉPULTURE.

Des cérémonies religieuses doivent consacrer trois grandes époques de l'existence humaine, celle de l'admission dans le sein de la société religieuse comme membre actif, celle du mariage et enfin celle de la mort. Avant d'entrer à cet égard dans quelques explications, je dois répondre à cette question, qu'on ne manquera pas de faire : Pourquoi ne pas consacrer aussi l'époque de la naissance par une cérémonie religieuse? Je reconnais assurément que, pour les familles animées de sentiments pieux, c'est un moment bien solennel que celui où l'auteur de la nature, appelant au jour un nouvel être, prend pour instrument d'un douloureux travail la moitié la plus faible du couple humain, et où la merveille de cette création s'opère au milieu des plus vives émotions de l'espérance et de la crainte et souvent même au prix de l'épuisement de la vie par lacté suprême destiné à la transmettre. Dans cette attente, si pleine d'anxiété, il n'est pas possible que les âmes ne s'ouvrent à des pensées religieuses; et lorsque l'enfantement vient de s'accomplir lieureusemeiit et que la mère, qui a déjà oublié toutes ses souf-

il8 PREMIER APPENDICE

frances, sent le nouveau-né reposer délicieusement sur sou sein, c'est alors surtout que Thommage de la reconnaissance s'élève vers Dieu et que les cœurs attendris s'épanchent en sourires et en bénédictions. Ce qu'il y a de gravité et d'impressions pénétrantes dans de tels instants, je crois le comprendre autant que personne ;. mais je ne vois pas là une raison pour consacrer par une cérémonie religieuse et en dehors de la famille l'époque de la naissance. Une cérémonie où un enfant qui vient de naître jouerait un rôle principal et néces- • saire, n'aurait aucun but sérieux ni même aucun sens ; ce ne serait qu'une imitation du baptême des chrétiens, qui du reste primitivement ne s'administrait pas comme aujourd'hui à des êtres ne vivant encore que de la vie animale, objets directs d'un acte religieux qu'ils ne comprennent pas plus que ne le ferait la brute ou la plante. Et je ne parle pas ici de tout ce qu'il y, a de contraire à la justice dans le dogme d'une prétendue faute origmelle dont serait coupable tout être humain qui vient au monde, et que le baptême aurait pour but d'effacer (1). Je ne pense donc pas qu'il y ait lieu d'instituer une cérémonie religieuse spéciale pour Tépoque de la naissance. Ces vaines pratiques du passé seraient remplacées par une cérémonie des plus sérieuses et des plus significatives, celle qui consacrerait la naissance à la plénitude de la vie religieuse par l'admission dans le sein de la société comme membre actif, c'est-à-dire comme participant aux diverses fonctions et à la gestion des intérêts de cette même société. Le lecteur ne

(1) Je renvoie à V Examen critique des doctrines de la religion chrétienne^ i'* partie, ch. ii, Péché originel, tome l•^

confondra point non plus cette cérémonie avec celle de la première communion, que pratiquent certaines sectes chrétiennes. Indéj^endamment de ce que le dogme eucharistique, qui en fait le fond, est insoutenable (1), la cérémonie de la première communion a lieu à un âge voisin de l'enfance et où la raison est bien loin d'être entrée dans sa période de plein développement. Ce n'est pas du reste sans quelque habileté que les choses sont ainsi ordonnées. On a pressenti que, si, au lieu de saisir l'être humain pendant qu'il est enfant, on attendait pour cela qu'il fût en état de penser par lui-même, il échapperait sans retour au joug qu'on veut lui faire porter. On se hâte donc, pendant qu'il est encore maniable comme une cire molle, de parler à ses sens, d'effrayer son imagination et d'entourer de liens son intelligence naissante, espérant bien que quelques-uns de ces liens, persistant à travers Tàge viril, serviront à le ressaisir au déclin de la vie. Lorsque le jeune homme , sorti de tutelle, vient à réfléchir et à raisonner, il ne tarde pas à s'apercevoir de la fausseté de la doctrine qu'on avait imposée à sa docile faiblesse. Il s'éloigne alors de l'Église où sa candeur avait ainsi été surprise et abusée, et, comme il arrive^ dans la plupart des cas, que ses parents ne croient pas plus que lui à la religion dans laquelle ils l'ont élevé, il voit que leurs premiers actes, relatifs à son éducation «religieuse, ont été des actes de dissimulation. Pense-t-on que le respect qu'il doit aux auteurs de ses jours et l'autorité morale que ceux-ci doivent continuer d'exercer sur lui se trouvent

(1) Ibidem^ ch. vu, Présence réelle de Jésus-Christ sous les espèces eucharistiques.

k"10 PR£M1£K APPENDICE

bien d'une pareille découverte ? Mais cette époque où l'intelligence s'émancipe est aussi celle où les passions arrivent avec toutes leurs séductions. C'est donc alors surtout qu'on aurait besoin d'être armé de principes solidement religieux pour résister aux caresses sophistiques du matérialisme. C'est le temps de la vie au contraire où les jeunes gens qui ont reçu dans leur enfance ce qu'on appelle une éducation chrétienne, demeurent le plus étrangers à la vie religieuse et sont le plus complètement désarmés contre les passions. Devenus à leur tour chefs de famille, ils imitent pour la plupart, dans l'éducation de leurs propres enfants, le procédé que I'od a suivi à. leur égard, et c'est ainsi que se propagent des générations, se transmettant pour premier héritage des exemples de lâche hypocrisie. Faut-il après cela s'étonner de l'étendue du désordre moral actuel?

L'admission comme inembre actif de la société religieuse n'aurait lieu qu'à l'époque de la majorité légale, ce qui ne veut pas dire qu'on attendrait cet âge pour s'occuper de l'éducation religieuse. La doctrine n'ayant rien que de parfaitement compréhensible , même pour déjeunes intelligences ayant franchi la première enfance, on les y préparerait au contraire soit dans les familles, soit dans les écoles, soit même en les faisant participer aux exercices du culte. Voici de quelle manière je proposerais que l'admission eût lieu. Tous les ans, à la réunion du premier jour de l'année, les personnes majeures, précédemment étrangères à l'association, et qui, ayant témoigné le désir d'y entrer, auraient été provisoirement admises par le conseil d'administration, et les mineurs appartenant déjà à la société

comme membres aspirants, et qui auraient atteint leur majorité dans le courant de laprécédente année, se présenteraient au temple. Le président (1) s'adressant à tous, leur demanderait si c'est après un mûr examen de la doctrine religieuse et avec une entière liberté qu'ils sollicitent leur admission dans le sein de la société en qualité de membres actifs, et s'ils ont la ferme intention de remplir tous les devoirs qu'impose cette qualité. Sur leur réponse affirmative, faite par l'un d'eux au nom de tous, le président leur adresserait une allocution dont la formule devra être arrêtée d'avance et qui comprendra les réflexions suivantes ou autres analogues; car il est évident que je n'entends donner ici que des indications sommaires auxquelles peuvent être apportés tous changements qui paraîtraient convenables.

Les nouveaux membres admis dans le sein de la société l'honoreront par la régularité de leurs mœurs, leur respect pour la vérité, leur aversion pour le mensonge, leur dévouement à la pratique du bien, en un mot par tous les bons exemples qu'ils donneront à tous au dehors comme au dedans. Tel est en effet le sens de la déclaration qu'ils ont faite de leur intention de remplir tous les devoirs qui découlent de leur nouvelle

(1) Les personnes chargées d'oxercer les fonctions sacerdotales, c'est-à-dire de présider les réunions religieuses, devront être désignées sous le nom de président ])lutôt que sous tout autre faisant naître lidée d'une profession si)éciale que nous n'admettons pas. J'ajoute qu'il ne devra être attaché à ces fonctions aucun costume particulier, ces sortes de marques extérieures de distinction étant tout au plus bonnes pour commander le respect à des enfants ou à des sauvages;

i22 PREMIKR APPEiNDIGE

qualité. C'est de ce moment qu ils sont nés. à la plénitude de la vie religieuse, de cette vie à laquelle doivent se rapporter en définitive toutes les autres parties de Texistence humaine. La doctrine que nous professons leur a fait connaître que le terme de notre existence n'était point sur cette terre, et que tout ce qui constituait la vie actuelle, ses peines comme ses plaisirs, ses mécomptes comme ses mérites, étaient autant de moyens conduisant à un but placé au delà de la tombe. Mais elle leur a donné en même temps Une vue plus complète de cette vie. Elle leur a appris à estimer ce que les fausses religions apprenaient à mépriser, la raison par laquelle seule Dieu se communique à nous, l'instruction qui est le plus puissant moyen de moralisation, le progrès général et toujours croissant de la civilisation qui, en élargissant indéfiniment la sphère de nos sentiments et de nos idées, multiplie les épreuves sous nos pas et entre ainsi manifestement dans le plan de notre éducation morale. Elle leur a appris à respecter ce que les religions du passé laissaient fouler aux pieds 'des puissants et des heureux de la terre, l'égalité de naissance, de droits et de destination de tous, l'excellence de la nature humaine, plus inviolable encore dans les petits et les faibles que dans les grands et les forts, l'indépendance absolue de la conscience, la liberté d'action nécessaire à l'homme adulte, ayant à répondre devant Dieu et devant la loi du mauvais usage qu'il pourra faire de son activité, s'il vient à franchir la limite au delà de laquelle il ne saurait exercer ses droits sans porter préjudice aux droits parallèles de ses semblables. Enfin, en leur recommandant ce respect pour la dignité humaine, elle leur

PREMIER APPKNDICK 423

a appris qu'il ne devait pas demeurer à l'état de stérile théorie, mais qu'il devait se traduire extérieurement par des actes multipliés de bienfaisance. Ils sont appelés maintenant à prendre part aux diverses fonctions de la société religieuse : ils trouveront \li de fréquentes occasions de pratiquer la bienfaisance ; car ils savent que c'est un des buts principaux de la religion nouvelle, et que c'est seulement on s'inspirant de son esprit qu'on parvient à réaliser ces grandes réformes que tant de gens ont cherché vainement à réaliser par d'autres voies. Ceux d'entre eux qui exerceront le droit d'élire les membres du conseil d'administration, devront se pénétrer de toute l'importance de ce droit et de l'obligation de l'exercer. Des choix qu'ils feront dépendra le bon gouvernement de la société religieuse ; ils y apporteront donc la plus grande maturité et la plus scrupuleuse sévérité, se préoccupant uniquement du soin de trouver les plus dignes et les plus capables, et se tenant absolument inaccessibles à toute autre considération. Admettre, dans l'accomplissement d'une pareille tâche, ces accommodements qui ont si souvent dénaturé les institutions de la politique, et qui passaient pour de l'habileté, ce serait rompre l'engagement solennel pris en ce jour. La société, qui vient de leur ouvrir son sein avec confiance, sait qu'il n'en sera pas ainsi, et qu'elle trouvera toujours en eux des enfants qui lui rendront en fidélité, en reconnaissance et en dévouement toute l'affection qu'elle leur porte.

La cérémonie du mariage serait absolument la même pour tous les membres de la société. Elle aurait lieu les jours de réunion ordinaire dans le temple, et elle serait commune à plusieurs couples s'il s'en présentait

plusieurs le même jour. Les conjoints auront dû préalablement contracter devant le magistrat civil l'engagement réciproque qui constitue proprement le nîariage. Le président, après leur avoir demandé s'ils se sont pris librement pour époux et après avoir reçu leur déclaration affirmative, leur adresserait une allocution d'une formule générale et qui leur présenterait les considérations suivantes.

En contractant Tunion la plus sainte, les époux ne sauraient douter que. Dieu, qui les y appelle, ne les ait pourvus des moyens d'en accomplir les devoirs. La religion les a souvent entretenus de ces devoirs, et leur a fait connaître la mesure des droits nécessaires à leur accomplissement. Il en est quelques-uns qui doivent leur être rappelés succinctement dans cette solennelle circonstance. La supériorité de force physique et morale qui a été départie à l'homme et qui lui assigne,, avant même toute sanction de la loi civile, le premier rang dans la société conjugale, n'a point été établie comme un privilège dont il lui soit permis d'user pour sa satisfaction personnelle, mais comme le moyen d'accomplir un devoir sacré, celui de procurer le plus grand bien de tous les membres de Tassociation privée à laquelle il va présider. La force, dans un être doué de raison, a été instituée par Dieu pour protéger et non pour opprimer. Si l'autorité paternelle, la seule établie directement par la nature, est aussi la moins contestée, il n'oubliera pas que, de même que pour toutes celles qui ont leur source dans les conventions et les institutions humaines, ses plus puissants auxiliaires sont TafFection et le respect de ceux sur qui elle s'exerce, et que cette affection et ce respect ne s'obtiennent que par la justice.

la douceur et la dignité du commandement. Surtoutil n'oubliera jamais que la femme qui unit librement ses destinées aux siennes , qui se donne à lui tout entière , de corps, d'esprit et de cœur, et qui est prête à le suivre dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, attend de sa part une entière récipnocité d'attachement, de fidélité et de dévouement. Les dons précieux que le bienfaisant auteur de la nature a prodigués à la femme, ne lui ont point été accordés pour qu'elle se procure de frivoles contentements, mais pour qu'elle les fasse servir au bonheur de l'homme qui vient de s'unir à elle par les liens les plus étroits, et des êtres auxquels la puissance infinie la convie à transmettre l'existence. Le chef de la nouvelle famille où elle va remplir la fonction la plus douce, doit attendre d'elle une soumission aflfectueuse : c'est la condition de la protection que réclame la faiblesse de son sexe, et en même temps la sauvegarde de cette chasteté qui est sa plus belle parure et sa vertu la plus indispensable. L'exercice de la soumission lui sera facile si elle ne laisse jamais altérer ce sentiment de tendresse, qui les a attirés l'un vers l'autre, et qui, s'il est profond, survivra, dans ce qu'il a de plus excellent, à l'ivresse des sens comme aux injures des années. Le cœur humain a besoin d'une société intime, dans laquelle plaisirs, peines, intérêts, tout soit mis en commun. Ce n'était pas assez de cette union même que la nature avait pu établir déjà entre le fils et le père, la fille et la mère, le frère et la sœur. L'union conjugale, plus étroite encore que celle de la consanguinité, a été instituée pour donner à ce besoin d'épanchement une pleine satisfaction, autant que pour assurer la perpé-

tuité de notre espèce. Lorsque cet impérieux besoin cherche de criminelles satisfactions dans des liaisons passagères, fécondes seulement en désordres et en dégoûts, alors la société se corrompt à sa source Même. Les époux doubleront les joies de la vie et amoindriront les peines qui s y Mêleront infailliblement et qui leur viendront du dehors, en les partageant toujours : ils adouciront surtout les maux qui leur viendront d'eux-mêmes- et qui sont inséparables aussi de la nature humaine, en sachant supporter mutuellement leurs imperfections. Leur union sera bénie, elle sera couronnée de nombreux enfants, qui seront leur ornement dans la prospérité, leur consolation dans l'adversité, et leur soutien dans la vieillesse.

Des hommes habitués à vivre en gens de bien sont par là même habitués à voir arriver la mort sans trouble et à l'attendre comme un acheminement vers une existence supérieure. Les souffrances, souvent bien cruelles et bien longues, qui la précèdent, sont, à leurs yeux, une source de mérite, s'ils les endurent avec résignation. Une cérémonie simple et gravo peut avoir lieu à la mort. Destinée à consacrer non pas seulement des espérances mais une certitude d'immortalité, elle n'affectera point la tristesse et n'emploiera aucun emblème lugubre. L'usage des habits de deuil, ces couleurs sombres qui y sont consacrées, cet appareil et ces symboles de terreur dont on entoure les funérailles, tout cela serait pour nous une puérilité ou plutôt une fausse expression des sentiments que l'idée de la mort doit éveiller. La cérémonie mortuaire aurait pour but de consoler les proches et de leur servir d'enseignement moral; car pour lui-

PREMfER APPENDICE 427

môme le décédé n'en a que faire, n'appartenant plus à ce monde et devant seul rendre ses comptes à la justice divine. La sépulture à donner à son enveloppe terrestre, qui estmaintenant étrangère à sa personne, est afTaire de décence et d'ordre, qui n'intéresse plus que les survivants (1). La présentation du corps dans le temple serait une vaine formalité, dépourvue d'objet. On accompagnerait silencieusement les dépouilles mortelles au lieu où devrait se terminer la cérémonie funéraire, et là le président se bornerait à adresser aux assistants une allocution où leur seraient présentées, sous une formule générale, les courtes réflexions qui suivent; car les enseignements de la mort sont par eux-mêmes plus éloquents que les paroles et plus saisissants que tout le cérémonial du monde.

En rendant aux éléments, qui les redemandent, des

(1) Les familles devraient s'être assurées parfaitement de la mort réelle avant les funérailles. Le minimum de délai prescrit à cet égard par la loi civile est insuffisant dans la plupart des cas où il n'y a pas de signes évidents de décomposition putride. L'autopsie est un privilège des gens riches, triste et repoussant privilège du reste. Des moyens simples et infaillibles devraient toujours être pratiqués, dans les derniers moments qui précèdent les funérailles, par un médecin fonctionnaire, que déléguerait à cet effet l'autorité chargée de recevoir les déclarations de décès.

L'usage antique de brûler les corps des morts avait plus d'un avantage sur Uusage actuel. Je conseillerais volontiers d'y revenir et de laisser aux chrétiens la pratiqué de l'inhumation, à laquelle ils tiendront probablement encore longtemps. Je n'insisterai pas sur ce qu'on éviterait par là ces méprises qui font enterrer des hommes encore en vie, puisque, dans le système actuel même, or pourrait prévenir ces malheurs, et que d'ailleurs, sil'onneprenai pas plus qu'aujourd'hui de mesures infaillibles pour s'assurer qui ceux que l'on tient pour morts le sont bien véritablement, on m voit guère quel avantage il y aurait, pour les victimes des méprises

dépouilles sur lesquelles seules la mort avait prise, l'être qui les a passagèrement animées , vit maintenant d'une vie plus entière et plus vraie par cette partie de lui-même , la seule indissoluble , qui constituait réellement sa personne. Il s'est rapproché du terme de notre commune destinée, et il s'en est rapproché d'autant plus que sa vie aura été jugée meilleure. Ce n'est point un éternel adieu que lui disent ceux pour qui sa mort est plus particulièrement un objet de douloureuses pensées; car ils savent qu'ils le retrouveront ailleurs, et que les lieAs d'affection qui viennent de s'interrompre, renaîtront alors plus étroits et plus durables. De toutes les choses de ce monde où s'agitent tant de passions insensées à la poursuite de faux biens, il n'emporte avec lui que le mérite du bien qu'il arpu faire, et c'est une grande leçon pour ceux

commises à cet égard, à être brûlées vives plutôt qu'étouffées. Mais indépendamment de ce qu*on supprimerait ces vastes charniers humains où les morts infectent les vivants, n*y aurait-il pas plus de décence, je dirais presque plus de respect pour la mémoire des défunts, à consumer leurs restes par le feu, qu'à les abandonner à une lente et horrible dissolution, dont l'idée poursuit longtemps l'imagination, et qu'à les exposer aux injures des bêles, aux profanations plus hideuses encore des hommes et à la dispersion que les révolutions en feront tôt ou tard? Ceux qui tiendraient à garder les cendres de leurs proches auraient la faculté de les recueillir : sans approuver précisément cette sorte de culte privé, j'y verrais moins de mal assurément que dans ces somptueuses demeures , érigées aujourd'hui à la pourriture par la vanité des familles, et reléguées loin du foyer comme pour repousser d'importuns souvenirs. On comprend bien que je ne viens pas proposer de rétablir l'usage fastueux de ces bûchers funéraires oii les anciens brûlaient publiquement les cadavres humains. Grâce aux progrès de la science actuelle, les choses peuvent se faire aujourd'hui d'une manière plus simple, plus convenable et surtout infiniment moins dispendieuse.

PREMIER APPENDICE Zi29

qui lui survivent. A l'heure dernière, prochaine peutêtre, où nous aussi nous irons rendre compte au juge suprême de l'usage q^ue nous aurons fait de notre liberté, qui de nous ne voudra avoir fait le plus de bien et le moins de mal possible ? Pendant que nous le pouvons encore, préparons-nous donc ce bon témoignage de la conscience, le seul titre, la seule réalité qui nous suivra dans cet autre monde où nous attend l'être à qui vient d'être rendu le dernier devoir.

Cette simple cérémonie devrait être absolument la même pour tous les membres de la société religieuse. Si la vie admet des distinctions nécessaires, la mort étend son niveau sur toutes choses et ramène tous les hommes à leur égalité native. Les cadavres des mortels qui ont été en ce monde grands, riches, puissants, illustres, ne sont pas moins vils que ceux des hommes qui ont été petits, pauvres, faibles, obscurs. Les honneurs rendus aux premiers sont des honneurs payens. On sait du reste qu'ils ont le plus ordinaireçient pour but de satisfaire l'orgueil des survivants, orgueil stupide, qui exige que la mort même lui apporte son tribut. Or la religion n'est pas instituée pour procurer des satisfactions à l'orgueil, mais au contraire pour le réprimer (1). A ce point de vue, on ne saurait justifier le faste de ces magnifiques monuments funéraires, érigés

(1) Malgré ses précautions habituelles pour ne point se heurter contre la puissance sacerdotale, le prudent Montesquieu laisse échapper ces paroles : « Il ne faudrait pas non plus que la religion f< encourageât les dépenses des funérailles. Qu'y a-t-il de plus naa turel que d'ôter la difiTérence des fortunes dans une chose et <( dans les momenls qui égalisent toutes les fortunes? » (Esprit des lois^ livre 25, ch, 7, tome II, Paris 1838.)

dans les temples ou les cimetières, et que le temps disperse d'ailleurs en poussant par intervalles de si terribles éclats de rire. Quelle sottise n'y a-t-il pas à vouloir prolonger jusque dans la tombe cette complaisante adulation avec laquelle on a exagéré pendant la vie les soins à donner raisonnablement à l'être corporel? Comment en effet celui qui serait bien persuadé, et il ne faut qu'y penser un instant pour arriver à cette persuasion, qu'aussitôt que l'àme aura cessé d'animer ses organes physiques, les éléments dont se composent ces organes, replacés sous le seul empire des lois de la matière inorganique, auxquelles ils avaient été momentanément et en partie soustraits, tomberont bientôt, si les survivants ne prennent soin de hâter leur dissociation afin d'en éviter les dangers, dans un état de dissolution qui est tout ce qu'il y a dans la nature de plus hideux et de plus repoussant, comment, dis-je, celui-là pourrait-il avoir la pensée de faire recueillir fastueusement et entourer de signes honorifiques cette horrible infection? Il recommanderait plutôt, si ce n'était encore là une faiblesse de la vanité, qu'on fît au plus vite disparaître des regards des humains tout ce qui serait propre à en rappeler la pensée. Je voudrais que nos cadavres fussent rendus à la nature sans le moindre signe qui les distinguât. Je ne connais pas d'enseignement plus solennel et plus religieux que le pêle-mêle de la mort. Un temps viendra, j'espère, où la douleur des familles ne cherchera de soulagement que dans des considérations de l'ordre moral. Mais j'avoue que l'humanité actuelle est encore loin d'un pareil spiritualisme, et comme elle ne saurait y arriver d'un seul coup, je -me borne, en attendant qu'elle y parvienne.

à recommander à ceux qui, dans le système encore subsistant des sépultures, voudraient marquer le lieu où ils déposeront les restes de leurs proches, de se contenter d'y placer une simple pierre funéraire, sur laquelle ils inscriront uniquement le nom du défunt et les dates de sa naissance et de sa mort.

On voit, par tous les détails de ce paragraphe et du précédent, que, si l'on excepte l'assistance aux funérailles, les cérémonies religieuses ne prendraient guère plus de temps à ceux qui seraient chargés du sacerdoce qu'aux autres membres de la société, et qu'ainsi se justifie ce que j'ai avancé dans le premier paragraphe, qu'il serait facile de concilier l'exercice des fonctions sacerdotales avec l'accomplissement des devoirs des diverses positions sociales. Quant au surcroît d'occupation qu'amèneraient les funérailles à mesure que la société prendrait plus d'extension , il devrait être attribué à un plus grand nombre de membres, de manière à ce qu'en se divisant, la tâche devînt légère pour chacun d'eux.

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