SI
Il me testerait, pour compléter ce que j'avais à dire de la société politique, à parler des rapports des nations entre elles. Mais cette grave question m'a fourni à elle seule la matière d'un autre livre (1). Je n'en dirai donc ici que quelques mots.
La profession sacerdotale et la profession militaire se sont presque toujours prêté im mutuel secoura pour asservir plus sûrement les âmes par la peur des souffrances corporelles et les corps par l'asservissement des âmes. La profession sacerdotale, déjà fort affaiblie par les progrès de l'instruction et de la raison publique, disparaîtra partout où s'établira la religion nouvelle, qui déclarera la condamner en principe et la repousser en fait (2). La profession militaire, quoique grandement compromise aussi aux yeux des hommes éclairés, semble moins près de sa fin parce qu'elle trouve dans l'état actuel des nations européennes une raison ou plutôt des prétextes pour continuer d'exister. Un des principaux effets de la rénovation religieuse sera de hâter l'avènement de l'époque où les peuples éprouveront le besoin de s'entendre pour n'être plus la proie d'un petit nombre d'hommes. La multitude est encore aveuglée ou au moins très-distraite sur cette question. J'ai cherché à rectifier et à fixer son jugement à cet égard dans le livre auquel je renvoyais tout à l'heure le lecteur.
(1) Cet autre livre (De la guerre et des armées permanenfes) traite de lillégilimilé de la guerre oiïensive et de la nécessité de substituer au système actuel çles armées permanentes un autre système d'organisation de la force publique. Une nouvelle édition de ce livre est publiée en même temps que celle du présent ouvrage.
(2) Voir, à la fin de cet ouvrage, le l®"^ appendice.
DEVOIRS ET DROITS 37t
En attendant que le moment fût venu de mettre la main à Toeuvre pour réaliser la grande institution pacifique, réservée à ce siècle, les gouvernants pourraient dès à présent y préparer les individus et les nations en leur inspirant des sentiments de bienveillance universelle, et en travaillant à détruire ces préjugés séculaires qui ont jusqu'ici divisé les peuples. Mais j'avoue que j'ai peu d'espoir de rencontrer de ce côté des auxiliaires bien dévoués. J'ai dit ailleurs les motifs de cette défiance, et je n*ai pas à y revenir dans un livre qui traite de questions tropgrandes et trop sereines pour que j'y mêle les petitesses honteuses et les troubles de la politique actuelle.
Dans les deux derniers paragraphes de ce chapitre, en traitant des devoirs et des droits de l'homme considéré soit individuellement soit dans ses rapports avec ses semblables, j'ai eu à parler de divers devoirs que l'on croit souvent difficile de concilier ei^tre eux. Cette opposition ne saurait exister pour qui se fait des idées justes du rôle de chacun de nos sentiments naturels et de leur subordination dans la pratique de la vie. C'est ainsi, par exemple, que l'amour de soi, qui nous porte à la recherche de notre bien personnel, est un sentiment légitime tant que ce bien peut être obtenu sans détriment de celui de nos semblables. Mais, dans tous les cas où cette condition n'existe pas, l'amour de soi doit céder au sentiment, naturel aussi mais plus élevé, de l'amour de nos semblables. A son tour l'amour de nos semblables admet des distinctions. Nous aimons d'abord les membres de nos familles et particulièrement nos femmes et nos enfants. Rien n'est plus conforme aux fins de la nature ni plus doux en
même temps que de travailler au bien de ces êtres si chers. Tant que nous ne sacrifions dans ce but que notre propre bien, nous demeurons dans Tordre. Mais, si nous procurions le bien des nôtres en portant préjudice au bien, soit particulier soit surtout général, des autres hommes, nous serions coupables alors, et l'amour de la famille, qui est un des sentiments les plus respectables quand il est sagement dirigé, dégénérerait, comme cela arrive trop souvent, en un fort mauvais sentiment et en une source de graves désordres. L'amour de la patrie, de cet être collectif qui nous a vus naître, qui nous protège et avec lequel la communauté de langage, d'éducation, d'habitudes nous a fait contracter tant de liens et de si puissants que l'exil forcé engendre une des plus cuisantes douleurs morales, cet amour, dis-je, est assurément un très-noble sentiment. Toutes les fois donc que nous subordonnons au bien de la patrie non-seulement le nôtre propre mais encore celui de nos familles, nous agissons en bons citoyens. Mais il est un sentiment bien supérieur et bien autrement pur de toute considération se rapportant de près ou de loin à notre personne, c'est l'amour de l'humanité, sentiment des âmes éclairées et vraiment grandes, et qui doit primer tous les autres sentiments. Je ne parle, on le voit de reste, que de l'amour de l'humanité tel que le ressentent au fond de leurs cœurs et le traduisent dans leurs actes les hommes solidement honnêtes, et non tel que le montrent sur leurs lèvres tant de comédiens qui n'aiment en théorie le genre humain tout entier que pour se dispenser d'aimer personne en particulier et dans la réalité. Si donc nous cherchions à procurer, je ne dirai pas seulement notre
bien privé ni même celui de nos familles mais celui de notre patrie au détriment de celui de l'humanité, nous serions coupables en proportion même du nombre de nos semblables dont nous causerions le mal, c'est-àdire que nous le serions au plus haut degré. C'est pourtant ce qui a été fait maintes fois et ce qui se fait encore aujourd'hui sous une infinité de formes, et c'est là un des plus déplorables égarements de l'esprit de nationalité. L'amour de la patrie dégénère alors en ce détestable sentiment de haineuse rivalité, qui divise encore les diverses races humaines et leur cause tant de maux, sentiment misérable que l'on ne saurait trop s'appliquer à combattre. Pour réâumer ces réflexions relatives à l'ordre de subordination de sentiments qui sont tous naturels et par conséquent légitimes et conciliables, je dirai qu'au lieu des étroites maximes par lesquelles le vulgaire met avant tout tantôt le moi (c'est la forme la moins excusable de l'égoïsme), tantôt la famille (c'en est la forme la plus excusable), tantôt même le pays (ce peut encore en être quelquefois une forme détournée et la plus aveugle), la philosophie adopte et travaille à faire adopter désormais cette large et belle maxime, plus souvent citée qu'appliquée, et qui subordonne l'individu à la famille, la famille à la patrie, la patrie à l'humanité.
Par quelles épreuves n'a-t-il point fallu passer pour en arriver là! Dans son ignorance et son extrême misère, l'homme primitif, le sauvage, presque absorbé par les besoins matériels de sa chétive existence , n'est sans doute pas dépourvu de tous sentiments affectueux, mais il les applique seulement aux êtres qui vivent
SOUS sa hutte et tout au plus à sa tribu ; il ne voit que des ennemis dans les tribus voisines, qui lui disputent ses moyens si précaires de subsistance, et il est presque toujours en guerre avec elles. Dans l'état de barbarie où commencent à poindre quelques germes de civilisation, les affections se concentrent encore presque exclusivement sur la famille et la tribu; si déjà il s'y mêle quelque sentiment de patriotisme, c'est un patriotisme étroit et qui est toujours prêt à immoler à son avantage celui des populations avoisinantes : c'est l'âge que l'on a appelé héroïque, où la force physique passe pour la plus précieuse des qualités et la valeur individuelle pour la vertu par excellence ; les peuplades germaines des premiers siècles de notre ère et certaines hordes de Tartares et d'Arabes de nos jours peuvent nous en donner une idée. Lorsqu'ensuite les arts, en adoucissant la rudesse des mœurs barbares, ont créé la nationalité avec les institutions politiques et les commodités de la vie civile, si le développement de la moralité n'a pas également progressé, le sentiment patriotique, loin de s'épurer et de s'agrandir, s'empreint de l'orgueil qu'inspire une demi-civilisation, et il s'exalte souvent au point de devenir exclusif et inhumain, comme nous le voyons dans Tancienne Grèce et l'ancienne Rome et aujourd'hui même dans certaines populations européennes : c'est l'état de demibarbarie, où l'humanité se traîne encore, mais dont, grâce au progrès des sciences naturelles et morales, elle aspire enfin à sortir pour entrer dans les voies de la grande et complète civilisation, qui, tout en maintenant la distinction ineffaçable des nationalités mais en les distribuant sur le globe selon les analogies les plus
naturelles, les rapprochera toujours davantage et les associera par le sentiment de la communauté d'origine et par les-liens de lutilité générale. Elle n'est plus retardée dans sa marche que par quelques milliers d'hommes intéressés à la persistance de ces grands fléaux qui ont fait tant de mal à notre espèce, comme l'esclavage, la guerre offensive et tout son cortège d'institutions ruineuses et démoralisantes, les religions intolérantes et persécutrices, etc.: de ces hommes la plupart, dont l'éducation intellectuelle est à peine ébauchée, sont debonne foi, je le veux bien; mais chacun sait aussi qu'il faut attribuer le système de conduite de bon nombre d'entre eux moins à leur ignorance qu'à leur corruption et à l'utilité qu'ils retirent sciemment du mal de leurs semblables. De tout temps il y a eu des individus qui sont entrés par anticipation dans les voies de la vraie civilisation ; mais leur isolement et les conditions des milieux sociaux où ils ont vécu les ont empêchés d'y attirer leurs contemporains. Ces précurseurs sont aujourd'hui plus nombreux que jamais et ils voient croître tous les jours les chances d'être suivis par les générations nouvelles. Dans ces cœurs sympathiques et dévoués, les facultés aimantes vont gagnant en extension sans rien perdre pour cela de leur énergie sur aucun des points multiples où elles s'appliquent, et c'est ainsi que leurs familles particulières et leurs patries respectives leur sont d'autant plus chères qu'ils aiment davantage tous les membres de la grande famille humaine et qu'ils sont plus disposés à mettre toujours l'intérêt du plus grand nombre au-dessus de celui du plus petit, dût ce dernier comprendre les êtres qui leur tiennent de plus près; car,
loin de s'épuiser en se répandant comme les trésors matériels, ceux de Tâmç, dispensés par la raison, augmentent au contraire en intensité en même temps qu'en étendue.
Je résumerai, dans ce dernier chapitre, les principes exposés dans les cinq précédents, et ce résumé pourra être considéré comme notre profession de foi.
Nous croyons qu'il existe un Dieu, infini dans ses perfections, cause première et souveraine, principe et fin de toutes choses, auteur de cet immense Univers, et dont la providence gouverne le monde par des lois générales et constantes.
Nous croyons que notre àme est un principe simple, distinct de notre corps, actif en même temps que passif ou sensible, quelle agit souvent par sa propre force, en vertu de sa propre détermination, et qu ainsi elle est libre dans plusieurs de ses actes, c'est-à-dire qu'elle a le pouvoir de s'en abstenir quand elle les produit et de les produire quand elle s'en abstient.
Nous croyons qu'il y a, entre le bien et le mal moral, une différence essentielle, intelligible pour notre esprit, fondée sur la nature des choses et non sur les intérêts, les conventions et les institutions humaines. Nous croj'ons qu'un être capable de percevoir une différence essentielle entre le bien et le mal, et libre de faire l'un ou l'autre, doit faire le bien et éviter le mal, que cette obligation est absolue, et que son accomplissement constitue pour nous l'ordre et le beau moral. Nous croyons que, pour un être qui perçoit le bien et le mal, et qui a la liberté de faire le mal quand il fait le bien et de faire le bien quand il fait le mal, tout acte bon est méritoire et doit nécessairement être récompensé, tout acte mauvais démérite et doit nécessairement être puni.
Nous croyons que notre âme est immortelle , et qu'étant faite pour être heureuse, elle arrivera nécessairement à son but, mais qu'elle y arrivera seulement quand elle l'aura mérité, et par conséquent au moyen d'épreuves successives plus ou moins longues, plus ou moins pénibles, subies dans ce monde ou dans d*autres, jusqu'à ce qu'étant suffisamment développée dans ses facultés et purifiée dans ses affections, elle soit capable et digne d'un bonheur vrai et tel que ne saurait jamais être celui de la vie actuelle, quelque améliorées qu'en puissent être les conditions. Nous croyons que ce bonheur sera susceptible de recevoir des accroissements indéfinis et appropriés à la nature de l'àme, qui est de progresser sans cesse et de se rapprocher toujours davantage de la perfection absolue. Nous croyons donc que la vie présente est un temps de douloureuse épreuve, dans lequel cependant les plaisirs purs et per-
mis peuvent et doivent être, par le fait du perfectionnement social, mêlés aux peines en quantité suffisante pour soutenir notre courage et nous faire goûter dès à présent le bienfait de la vie.
Nous croyons que nous n'avançons réellement vers notre bat définitif que par la pratique du bien, et que nous avons pour cela à accomplir un certain ordre d'actions qui constituent nos devoirs positifs, et auxquelles correspondent autant de droits qui en découlent. Faisant de nos droits autant de moyens d'accomplir nos devoirs positifs et n'admettant pas d'autres droits que ceux-là, nous croyons que l'obligation de les défendre s'identifie avec celle d'accomplir nos devoirs, et qu'ainsi, plus nous serons véritablement religieux, plus nous prendrons soin de notre dignité d'hommes, plus nous travaillerons à introduire l'ordre dans cette vie même, et à nous y rapprocher de cet idéal de justice parfaite , qui ne saurait y trouver son entière réalisation.
Un premier et rapide coup d'œil, jeté sur cette profession de foi, fait reconnaître qu'il n'est pas une seule des croyances raisonnables des religions du passé (il n'y a jamais eu de religion, si grossière qu'elle fût, uniquement composée d'erreurs) qui lie s'y trouve soit explicitement soit implicitement. Qu'avaient donc de plus ces religions? Les erreurs sans nombre qu'elles ont mêlées à la vérité. J'ai montré particulièrement que la religion chrétienne dénaturait les vraies notions de Dieu et de plusieurs de ses perfections, de l'àme humaine et de ses destinées, du bien et du mal moral. Qui oserait soutenir que ce fût là un titre de supério-
rite? Ses docteurs Toseront : il faut s'attendre à ce qu'ils disent qu'elle admet la plupart des dogmes dont se compose notre doctrine religieuse, mais qu'elle a en outre l'avantage d'y ajouter plusieurs autres 'oérités que nous méconnaissons. Oui, elle admet la plupart de nos dogmes, mais c'est plutôt en apparence qu'en réalité ; car il n'est pas un des points de notre profession de foi qui ne trouve sa négation explicite ou implicite dans quelqu'une des prétendues vérités qu'ils y ajoutent. Ce n'est plus ici le lieu d'entrer dans le détail de ces confrontations qui sont maintenant, je l'espère, chose facile pour ceux qui ont bien voulu suivre Y Examen critique que j'ai fait précédemment des doctrines de la religion chrétienne.
Il doit être bien entendu que nous ne prenons point l'expression de profession de foi dans le sens étroit et rigide qu'attachent à leurs symboles de croyance et catholiques et protestants. Qui de nous croirait désormais pouvoir attribuer à des hommes l'infaillibilité qui n'appartient qu'à Dieu? Loin donc la ridicule prétention d'enfermer aujourd'hui la pensée religieuse dans un nouveau cadre de fer où elle devrait encore s'immobiliser et pour ainsi dire se pétrifier. S'il ne nous semble guère possible que l'avenir retranche quelque chose d'un simple énoncé de quelques vérités premières, nous comprenons parfaitement la possibilité, la nécessité même qu'il y ajoute, qu'il en explique et en développe les conséquences ; car la nature de l'esprit humain étant essentiellement progressive, il doit forcément arriver que, dès ce monde même, il s'élève un jour à telle conception religieuse, à telle explication qui se dérobe encore à sa vue.
Mais j'entends déjà cette objection : «* Si les croyances •* sontlaissées complètement indépendantes, s'iln' existe « parmi vous ni individu ni assemblée exerçant une « autorité réelle en matière de foi, un droit de rendre • des décisions doctrinales et strictement obligatoires, « il n'y aura pas d'unité dans votre société religieuse. »• Je pourrais répondre que l'on comprend difficilement la possibilité de divisions au sujet des dogmes dont se compose notre profession de foi et qui ne sont que l'expression des conceptions les plus générales, les plus simples et les plus irrésistibles de l'esprit humain, et qu'ainsi la séparation, le schisme, si Ton veut se servir de ce mot que l'on s'efforcerait vainement aujourd'hui de rendre odieux, ne pourrait guère porter que sur des diversités de forme qui ne touchent nullement à l'essence de la religion. Mais j'admets toute l'objection, c'est-à-dire ce que l'on prend poui' une objection. Sans aucun doute ceux qui voudront se séparer des autres, soit en matière de rites soit en matière de croyance, ne formeront plus av#c eux une même société religieuse. Et c'est à toute heure que cette faculté est laissée à tous et à chacun. Mais que conclure de là? Nous ne tenons nullement à cette unité rigoureuse, qui ne laisse aucune action à la liberté de l'esprit, unité étroite et engourdissante, qui n'est plus la vie mais la mort. A mesure que nous arriverons à l'union des cœurs et au concours des volontés pour réaliser le bien, nous nous croirons toujours plus près d'arriver à l'harmonie des pensées. Dans les conditions actuelles de la nature humaine, l'unité absolue n'est pas plus possible en religion qu'en aucune autre chose. On en approche plus ou moins par le libre examen et une
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persuasion éclairée ; mais lorsqu'on prétend l'imposer de force, on ne l'établit qu'en apparence et par la pliis odieuse des tyrannies, c'est-à-dire qu'alors en réalité elle existe d'autant moins qu'on l'impose davantage. Le christianisme, par exemple, n'a-t-il pas eu, aux diverses époques de son histoire, un nombre infini d'hérésies et de schismes, et celle de ses sectes qui s'est le plus targuée d'uniformité, la secte catholique, quand elle est venue à bout d'obtenir sa prétendue unité de foi, l'a-t-elle obtenue autrement que par le sommeil des intelligences? L'union des esprits n'a de mérite, disons mieux, n a de sens qu'autant qu elle est le résultat d'un acquiescement parfaitement libre : imposée d'autorité, c'est l'anéantissement même de la pensée, et nous déclarons que nous laissons bien volontiers ce triste privilège aux religioas qui s'en font un titre d'honneur. Ne reconnaissant sur la terre aucun tribunal qui ait le droit de commander la croyance, nous entendons conserver toujours notre pleine indépendance d'esprit. Nous ne prétendons point posséder la vérité incarnée, et nous n'avons jamais pensé à nous constituer en église infaillible (1). Des gens qui aiment à se créer des fantômes pour s'effrayer eu?:-mêmes et effrayer les autres prétendront qu'en l'absence d'un tribunal chargé de maintenir l'unité de la croyance
(1) Que ces principes rencontrent des ad ver.- aires parmi les hommes qui veulent faire reculer le monde, cela est tout simple et il fallait s'y attendre; mais qu'ils soient méconnus par des écrivains du jour, qui passent pour les plus avancés en libéralisme, cela confond. M. Pierre Leroux, par exemple, dans son livre D'une religion nationale {^o'iiss'àc, 1846), où se trouvent du reste de trèsbelles pages sur le vide actuel des consciences en matière de religion, se laisse aller à de regrettables décla mations contre la liberté des
les sectes en se multipliant vont troubler le monde. Ils se trompent de temps. Du désordre causé dans le passé par les sectes religieuses, conclure qu'elles feraient encore aujourd'hui courir des dangers à la chose publique, c'est juger du présent et de l'avenir par un passé dont les conditions ne doivent plus se reproduire. Dans quels temps et quelles sociétés les discussions des sectes religieuses ont-elles causé tant de mal? Là précisément ou des hommes se sont arrogé le droit d'imposer des croyances à leurs semblables et d'établir d'autorité la chimère de l'unité de foi; là où l'on a admis, au seiir du même État, deux pouvoirs, l'un spirituel et l'autre temporel, qui divisent eux-mêmes la société lorsqu'ils viennent à se combattre, et qui font plus de mal encore lorsqu'ils s'associent. Le principe de l'alliance de l'Église et de l'État une fois posé, cette conséquence en découle nécessairement : l'État doit prêter sa force matérielle à l'Église pour la consolidation et la propagation de son œuvre doctrinale. Dès lors une religion devient dominante, et ceux qui la professent, prétendant à une protection exclusive, déclarent la guerre aux dissidents : telle est la pente que suit l'esprit de l'homme quand il n'a pas encore appris à séparer entièrement le domaine de la conscience du gouvernement des choses de ce monde. Les dissidents résistent tout
cultes et la liberté d'éducation (chapitres 5, 9, 13 et 14). Au chapitre 13, on lit cette incroyable question : « S'il entre dans la vo- « lonlé nationale d'avoir dans toute ville et dans toute bourgade « un représentant de sa science et de sa moralité, chargé d'in- « slruire et de moraliser le peuple, quel citoyen aura à se plaindre^ « qumid même, ce que je ne suppose pas, la loi iobligrrait à aller « écouter, à certains jours de fête, cet orateur du peuple, comme la « loi l'oblige aujourd'hui au service de la garde nationùef »
384 CHAPITRE Vil
naturellement à l'oppression; ils luttent avec d'autant plus d'énergie qu'on s'attaque en leurs personnes au droit le plus respectable. Trop souvent il arrive que, poussés à bout par la tyrannie et s' endurcissant eux-mêmes au métier de la guerre, ils exercent des représailles aussitôt qu'ils le peuvent. De là des haines implacables et une série sans fin de déchirements. Quelle est donc encore une fois la source de tout ce désordre? N'est-ce pas justement cette prétendue autorité d'un tribunal chargé de maintenir l'unité de la croyance, et qui, institué pour empêcher qu'il n'y ait des sectes religieuses, est, par le fait seul de son existence, la meilleure des raisons pour que ces sectes pullulent? Si le pouvoir gouvernemental, ne comprenant pas les nécessités amenées par le progrès des temps ou ne voulant y satisfaire qu'à demi, recourt à ce compromis par lequel, maintenant son alliance avec l'église dominante et pactisant également avec les églises dissidentes, il en vient à commissionner et à rétribuer les ministres des divers cultes, qui deviennent ainsi des fonctionnaires chargés par lui d'enseigner des religions contradictoires et se disant réciproquement anathème, alors on aboutit à la confusion religieuse et morale ; car il devient évident que l'autorité, dite temporelle, ne voit plus dans la religion qu'un moyen de police. Par là elle fait plus d'incrédules qu'elle ne veut faire de croyants. Lorsqu'une fois elle s'est déconsidérée à ce point dans l'esprit des populations, il n'est sorte de maux qui ne puissent fondre sur la société. Telle a été la situation de la France depuis, le commencement de ce siècle, où Bonaparte procéda aussi sérieusement qu'il put à cette restauration, si vantée, des autels, et
fit avec trois cultes se détestant cordialement, le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme, cette alliance officielle qui a semé et recueilli la tartuferie et l'impiété, et qui depuis a progressé en s'adj oignant un quatrième culte sur le sol musulman de l'Algérie. Qu'au lieu de recourir à ces petits moyens d'une politique corrompue, l'État se sépare complètement des églises, qu'il ne s'immisce plus dans une œuvre qui n'est pas la sienne et qu'il né peut que pervertir, qu'il ne salarie aucun culte, qu'il leur accorde à tous la véritable et pleine liberté d'exercice au lieu de se contenter de l'inscrire dans des chartes menteuses, qu'il assure une égale protection à tous les citoyens sans aucune acception de religion, alors nous entrons dans une phase toute nouvelle, où les dissensions des diverses sectes religieuses, n'ayant plus d'aliments, ne sont plus ni redoutables ni même possibles. Quelle raison en effet, quel prétexte pourraient invoquer, pour se faire la guerre, des sectes qui n'auraient aucun privilège, aucun bien exclusif à s'envier, et qui n'auraient rien à craindre les unes des autres, assurées qu'elles seraient de jouir de tous les droits d'une parfaite égalité et d'une entière indépendance?
Dans V£xamen critique des doctrines de la religion chrétienne, j'ai montré que cette religion ne répondait pas aux besoins, soit permanents soit surtout actuels, de l'esprit humain, et qu'il était radicalement impossible de la mettre en harmonie avec les exigences de l'ordre moral. Dans cet ouvrage-ci, j'ai fait voir la nécessité d'une religion raisonnable et j'en ai exposé les principes. Si, dans cet exposé, que j'ai cherché à rendre le plus simple et le plus clair possible, j'ai réussi à mettre en évidence et appliquer ces notions primordiales de la raison universelle, qui seule a autorité pour construire l'édifice religieux de l'avenir et qui y suffira pleinement, je conjure ceux de mes lecteurs que j'aurais persuadés de considérer qu'en pareille matière ils ne peuvent s'arrêter à une conviction oisive et stérile, mais qu'ils doivent traduire en actes leur foi nou-
velle. Qu'ils travaillent donc de toutes leurs forces à la préparation de l'œuvre la plus digne des gens de cœur. En attendant le jour où la pleine liberté d'association religieuse sera rendue à la France, qu'ils se comptent, s'encouragent et se tiennent prêts. Puisqu'ils voient maintenant que la vérité ne peut se trouver dans aucune des églises chrétiennes, qu'ils ne se contentent pas, comme plusieurs Tout fait jusqu'ici, de s'en tenir personnellement éloignés, mais qu'ils fassent en sorte que ceux qui leur sont chers s'en éloignent aussi, sans ostentation mais sans timidité ni hésitation, par un sentiment de véritable piété et non par indifférence pour les choses religieuses. C'est là le plus pressé pour le moment ; cela fait, le reste se fera infailliblement. Qu'ils sortent donc des temples payens avec leurs femmes, leurs enfants et leurs amis. Que surtout ils ne s'y laissent jamais ramener sous l'insidieux prétexte de remplir de simples formalités sociales dans les circontances, si grandes et si sérieuses, des naissances, des mariages et des décès ; car ce qui contribue le plus à prolonger le règne de l'erreur, ce sont ces lâches condescendances dont nous donnent journellement le triste exemple tant de gens dépourvus de toutes croyances religieuses. Quand l'heure sera venue de s'organiser (1), qu'ils ne se laissent rebuter par aucun obstacle, et pour n'être pas surpris, qu'ils s'attendent à en rencontrer. Qu'ils se montrent surtout supérieurs à un genre d'attaque qui les atteindrait d'autant plus infailliblemient qu'ils paraîtraient y prêter plus d'attention en y
(i) Dans ]e premier appendice, je donne un aperçu des moyens d'organisation de la nouvelle société religieuse.
répondant autrement que par le dédain, je veux parler de cette malignité ricaneuse qui, chez nous et particulièrement à une époque sans croyances comme celle-ci, lance obliquement ses traits impuissants contre ce quelle ne saurait aborder de front. Qu'ils se gardent de cette impatience du succès qui accuse plus d'ardeur passagère que de fermeté dans la croyance et dont les mécomptes conduisent trop souvent au découragement. La marche de l'humanité dans la voie du perfectionnement est nécessairement lente et pénible. Il n'y a jamais eu, en religion moins encore qu'en politique, en législation et en science, de grand progrès qui ne froissât de nombreux intérêts, mis aussitôt en émoi et trèshabiles à susciter d'innombrables difficultés. De là l'extrême lenteur avec laquelle se réalisent les réformes mêmes dont la nécessité est le mieux comprise. Les hommes de pure spéculation, qui souvent sont demeurés trop étrangers à la pratique de la vie> ne tiennent pas toujours assez de compte de ces difficultés. Leur honnêteté même devient une source d'illusions î\ cet égard : il leur semble que le bien puisse passer dans les institutions et les mœurs avec cette promptitude et cette netteté avec lesquelles ils le conçoivent. Peutêtre au reste est-il heureux qu'il en soit ainsi ; car si ceux qui se sacrifient pour travailler au progrès humain n'entrevoyaient le succès que dans un lointain trop reculé, plusieurs sentiraient se refroidir leur zèle à servir une cause au triomphe de laquelle les individus concourent pour une part si minime, et il y aurait perte réelle de travail et de temps, puisque c'est de l'ensemble des dévouements et des sacrifices particuliers, semés dans le cours des âges, que se compose ce sacrifice
universel, ce long martyre qui est le prix auquel la vérité se fait jour et le progrès général s'accomplit. Sans doute il y a des époques exceptionnelles et en quelque sorte privilégiées, où l'humanité fait en quelques années plus de chemin qu'en plusieurs siècles à d'autres époques ; mais alors la rapidité même de sa marche l'expose davantage à ces brusques intermittences et à ces reculs mêmes qui déconcertent les faibles. C'est contre ce sujet de découragement aussi bien que contre les impatiences compromettantes que nous devons être armés d'avance. Soyons bien sûrs qu'il n'est aucun pouvoir humain assez fort pour empêcher des volontés persévérantes d'arriver au but que nous nous proposons. Les premières associations ne se composeront peut-être que de quelques familles ou même de quelques individus ; elles se réuniront dans les lieux les plus humbles et sous l'appareil le plus simple. Qu'importe, si elles sont convaincues que l'avenir esta elles? Cette pensée fortifiante les soutiendra dans la lutte. Les plus grandes choses ont ordinairement les commencements les plus obscurs avant d'illuminer le monde. L'essentiel et le plus difficile est donc de commencer. Ne fût- on que vingt dans le principe, un jour, dans un siècle, dans quelques années peut-être on se comptera par millions. Si je ne craignais de paraître prendre un ton prophétique, qui m'est interdit plus qu'à tout autre, je dirais que je ressens une ineffable joie en pensant qu'un hommage digne de la Divinité lui sera enfin rendu sur la terre par des intelligences éclairées et des cœurs droits. Mais je n'oublierai pas que nous sommes tenus d'apporter dans l'expression de notre confiance en l'avenir cette modération qui sied
toujours à la cause de la vérité. Aussi bien ceux qui se prétendent directement inspirés d'en haut ne manqueraient pas de dire que nous allons sur leurs brisées, et que le mal que nous avons pu dire des révélateurs du passé vient de jalousie de métier.
Ai-je besoin d'ajouter que ce qui me reste de vie appartient désormais à la réalisation de Tœuvre que j*ai méditée pendant de longues années? Pour y travailler sans distraction et avec une pleine indépendance, je me suis détourné des voies qui conduisent à la richesse et à la puissance. Retiré, pour toujours probablement, pour tout le temps au moins que durera la situation actuelle, des fonctions publiques dans lesquelles sont exposées à s'altérer tous les jours davantage la droiture de l'esprit et la pureté de la conscience, je me suis retranché, comme dans un fort inexpugnable, dans cette obscurité de la vie privée, au sein de laquelle seule je crois possible aujourd'hui de conserver ma liberté et mon honneur. Dussé-je n'être point écouté de mes contemporains, j'espère que je le serais de ceux qui viendront après eux et auxquels je ferais appel en succombant à la peine. Certaines gens riront de ce langage, en disant qu'ainsi peuvent faire tous les rêveurs trompés dans leurs folles espérances. Si je rêve, je dois avoir le sommeil de l'intelligence bien profond, et je confesse alors que tout ce que j'ai pris jusqu'ici pour des réalités de l'ordre le plus élevé et le plus saint, vérité, justice, devoir, droit, perfectionnement, n'étaient que de vains mots. Mais cette dernière supposition serait absurde autant qu'elle est horrible. Donc je ne sommeille pas, et ce n'est point un aveugle défi que je porte à l'avenir en comptant sur son adhésion si celle du présont venait à
me faire défaut. Quelques souffrances que je ressentisse alors de n'être pas en communion d'idées et de sentiments a,yec la génération actuelle, je puiserais des consolations supérieures dans la certitude que nul sacrifice accompli au service du vrai ne saurait être perdu (1).
Keppler, au moment d'exposer pour la première fois ces trois grandes lois qui règlent les mouvements des planètes de notre système, et qui portent son nom, exhalait son enthousiasme dans ce langage quelque peu superbe et dont on voudrait retrancher plus d'une expression qui en ternit la noblesse : « Rien ne me « retient, il me plaît de me livrer à une sainte fureur, « il me plait d'insulter aux mortels, en avouant ingé- • nument que j'ai dérobé les vases d'or des Égyptiens « pour en construire un tabernacle à mon Dieu, bien « loin des confins de l'Egypte. Si l'on me pardonne, •« je m'en réjouirai; si l'on slndigne, je le supporterai. « Le sort en est jeté et j'écris ce livre : qu'il soit lu « par les hommes d'aujourd'hui ou parla postérité, il « n'importe ; il peut attendre son lecteur pendant cent « ansy puisque Bien lui-même a attendu pendant six « mille ans un contemplateur (2). » En assignant ainsi une date à la création de l'Univers, ce puissant esprit, encore retenu dans les langes du dogme chrétien,
(1) Sans courir après l'approbation de mes semblables, je n'en fait pas fi. Je crois qu'au fond d'un tel mépris se cacherait une pensée blâmable, et je n'accepterais pas la responsabilité entière de ces paroles que Sénèque loue chez un ancien : « Satis sunt mihi « pauci, satis est unus, Satis est nullus. » (Epislolal,)
(2) Harmonices mwndt, livre 5, De motibus planntarum harmonicis, Proœmium, Lintz, 1619. Dans les chapitres 4, 5, 6, 7, 8 et 9 du livre 5, Keppler s'abandonne sans frein à des spéculations mystiques des plus singulières sur les analogies des harmonies célestes
reléguait TÉternel dans une effrayante solitude, au delà de cette période pendant laquelle il l'avait fait attendre. Dieu n'a jamais manqué de contemplateurs dignes de lui dans l'immensité des mondes, et le moment viendra où ce globe, en retard sur des millions d'autres globes, portera des multitudes de vrais adorateurs au lieu de ces individualités isolées qui apparaissaient de loin en loin. Puissé-je contribuer à hâter cet heureux moment ! Alors il me serait permis d'éprouver quelque chose de ce sentiment de sublime fierté qui transportait le grand astronome; mais je n'aurais pas les mêmes raisons que lui pour espérer qu'on me pardonnât si je ne veillais à ce qu'il ne se mêlât à ce sentiment aucune pensée d'orgueil.
Je finis en remerciant Dieu d'avoir ea le temps nécessaire pour écrire ce livre ainsi que celui dont il est la conclusion. Il sait, et quand nul autre ne le saurait, cela doit me suffire, il sait, lui dont la science infinie lit au fond du cœur des mortels, que mon désir le plus ardent à été d'amener mes semblables à le connaître mieux et à lui rendre un culte raisonnable. J'ai voulu dissiper ces épais nuages, ces ténébreuses horreurs dont les prêtres de toutes les religions se sont jusqu'ici appliqués à obscurcir et à dénaturer sa majestueuse image. En travaillant à l'avancement de la science religieuse et au vrai progrès de l'humanité, j'aurai employé de la manière la plus fructueuse pour les
avec celles de Tart musical. On sait d'ailleurs qu'il croyait encore à l'astrologie et qu'il passa une grande partie de sa vie à tirer des horoscopes au moyen de formules mathématiques et de calculs des plus compliqués et des plus savants.
autres comme pour moi-même l'activité qu'il m'a accordée en cette vie, et dont le bienfait me rend d'autant plus manifestes sa bonté et sa puissance suprêmes que je sens davantage mon indignité et mon insuffisance.
(Voir la note de la page 387.)