PROJET DE RÉFORME DU SYSTÈME ACTUEL DE SUPPUTATION DU TEMPS
Le calendrier actuel des chrétiens est encore barbare. Il n'a aucun rapport avec la marche des saisons ; il fait commencer l'année dans le courant de l'hiver, au lieu de la faire commencer à l'équinoxe du printemps comme l'exigent tous les faits de l'ordre naturel. La période mensuelle n'a de rapport exact avec rien, ni avec les saisons ni avec la révolution annuelle ni même avec les lunaisons, d'où elle tire son nom pourtant et qui fournissent du reste une mesure très-imparfaite pour supputer le temps, quoique ce soit celle qu'emploient tout d'abord les peuples enfants comme la plus facile. Ajoutez à cela que plusieurs mois ont des noms d'une origine mythologique, devenue insignifiante, et que les quatre derniers ont conservé des dénominations qui n'étaient vraies qu'avant l'introduction des mois de janvier et février dans le calendrier romain, mais qui
depuis sont devenues fausses, puisque les mois auxquels elles s'appliquent sont les 9®, 10®, 11®, et 12® de Fannée, et que leurs noms de septembre, octobre, novembre et décembre signifient 7«, 8®, 9* et 10® mois (1). Enfin la période hebdomadaire a une signification absurde. Les Juifs, qui l'avaient empruntée des Égyptiens chez lesquels elle remontait à une haute antiquité (2), l'ont transmise aux chrétiens, en donnant pour fondement au repos et à la sanctification du septième jour l'idée du repos qu'aurait pris Dieu après avoir créé le monde pendant six jours (3). Or cette idée est encore phis
(1) L'année martiale de^ Albains, adoptée par le fondateur il(» Rome, se composait des dix mois suivants : Martius, Aprilis, Mains-, JvniuSfQuintilis, SextiliSySeptember.October^ November et Decembcr. On ajouta ensuite les deux mois deJanuarius et Februarius, nK^i^^ sans changer les noms des six derniers, qui de ce moment étaient faussement désignés. Quiniili$ et Sextilis furent appelés plus tard Julius et Aiigustusen l'honneur de Jules César et d'Auguste; mais les quatre derniers ont conservé leurs faux noms jusqu'à nos jours.
(2) Voir Y Egypte ancienne par M. Champollion-Figeac, Paris, 4839 , pages 95 et suivantes. Il est vraisemblable que les Égyptiens euxmêmes tenaient l'institution de la semaine des Cbaldéens, chez lesquels elle était aussi en usage et qui paraissent avoir été, dans l'antiquité, les créateurs de la science astronomique. Il ne faut pas croire cependant que cette institution fût d'un usage universel chez les peuples anciens; elle était inusitée chez les perses, les Grecs et les Romains. La période hebdomadaire est à peu près le quart de la révolution lunaire ; mais cette approximation est très-grossière. La révolution sidérale de la lune est de 27 j, 7 h. 43 m. il 5/iO s., et sa révolution synodique de 29 j. 12 h. 44 m. 2 9/10 s. Le quart de la première est donc de 6 j. 19 h. 55 m. 47 875/1000 s., et celui delà seconde de 7 j. 9 h. 11 m. 725/1000 s. Or ces deux nombres, le dernier surtout, s'éloignent assez notablement du nombre exact de 7 jours dont se compose la semaine,
(3) Genèse, ch. 2, v. 2 et 3. L'expression du texte hébraïque n'entraîne pas nécessairement celte idée de repos mais seulement celle de la cessation d'une action.
déraisonnable que celle qui javait fait consacrer dans l'antiquité les sept jours de la semaine à ce que Ton appelait les sept planètes, parmi lesquelles figuraient le soleil et la lune, mais non pas la terre, qui passait pour le centre immobile de l'Univers,
Il y a quelques années, on a proposé de reprendre simplement le calendrier appelé républicain. Je ferai voir bientôt que sur plusieurs points il était aussi vicieux que celui qu'il remplaçait. La seule chose qui me semble pouvoir en être reprise est son principe de partage du temps en décades (1), en supposant toutefois que la durée du travail diurne soit diminuée dans la proportion que j'indiquerai tout à l'heure.
Voici un aperçu du système que je propose. Quand cet essai n'aurait d'autre résultat que d'ouvrir la voie aux recherches sur le meilleur système de supputation du temps, il ne serait pas entièrement inutile.
Je fais commencer l'année au jour qui suit l'équinoxe du printemps (2). L'ouverture An printemps est en effet
(1) Ce principe n'était pas nouveau; il avait été usité chez 1^ Grecs. Voir V Abrégé chronologique de l histoire universelle par Le».glet-Dufresnoy, tome !•% Paris, 1823.
(2) En commençant notre année à son vrai commencement, nous ne prétendons pas avoir le mérite d'une idée neuve mais simplement celui d'appliquer une idée raisonnable. Les Persans commencenl leur année à Téquinoxe du printemps. Pendant plusieurs siècles et jusqu'en 4565, où, d'après un édit de Charles IXt l'année commença le !"• janvier, elle s'ouvrait en France à la fête de Pâ,ques, et par conséquent à une époque se rapprochant de l'équiiioxe du printemps. Mais il y avait dans ce sytème un inconvénient majeur. La fôtc paFcalc des chrétiens est mobile, puisqu'elle doit, d'après la décision du concile de Nicée, être solenniséele dimanche d'après la pleine lune qui suit Téquinoxe du printemps. Il suit de là que la célébration de cette fôte flotte dans un intervalle de teoaps
le commencement réel de l'année comme l'indique le mot même. La nature sort alors de l'engourdissement de l'hiver : tout renait véritablement (1). Maintenant que nous avons un point de départ naturel et fixe, comment partagerons-nous la durée de la révolution annuelle? Comment grouperons-nous les jours dont elle se compose?
Si les saisons étaient exactement de la même longueur, une première division en quatre parties égales se présenterait tout naturellement. Mais il n'en est pas ainsi. Les saisons*diflFèrent en durée, et cette difiTérence va jusqu'à plus de quatre jours et demi si l'on compare entre eux les extrêmes, c'est-à-dire l'hiver et l'été. Les quatre points des équinoxes et des solstices ne fournissent donc pas un moyen de partage parfaitement
considérable, qui peut aller du 22 mars au 25 avril. Dans le système qtii ouvrait Tannée à Pâques, toutes les années avaient donc des durées très-inégales. Deux années non consécutives pouvaient différer de 34 jours en longueur, et deux années consécutives de 20 jours.
(i) Les parties de la surface du globe, situées dans Thémisphère !
austral, ayant leurs saisons inverses des nôtres, appellent automne I
et hiver ce que nous appelons printemps et été, et vice versa. Il est dès lors évident que, dans quelque système de supputation du temps que ce soit, on ne saurait appliquer aux deux hémisphères, boréal et austral, les mêmes dénominations, à moins de faire com- I mencer Tannée, pour Tun de ces hémisphères, six mois plutôt ou i plus tard que pour Tautre. Quoi qu'on fasse donc. Tannée ne saurait i commencer dans les deux hémisphères aux mêmes époques so- ' laires et avec les mêmes désignalions. Cet inconvénient, qui tient , à la force même des choses, serait d'autant plus grave que les | nombres des hommes vivant dans chacun des deux hémisphères approcheraient davantage de Tégalité. Mais un simple coup d'oeil jeté sur une mappemonde fait voir que la portion habitée de Thémisphère austral est minime relativement à celle de l'hémisphère boréal.
rigoureux. La division de Tannée en quatre saisons ne serait donc pas une division précise. Toutefois il pourra en être tenu compte, mais de la manière accessoire, indiquée dans le tableau qu'on trouvera plus loin.
Je rejette les divisions de Tannée par périodes hebdomadaires et mensuelles, divisions qui, ainsi que je Tai fait voir en commençant, sont ou insignifiantes <^u fondées sur des considérations fausses. Le calendrier républicain avait aussi le défaut de la division de Tannée en douze mois. Copiant sur ce point le calendrier égyptien, il faisait ces 12 mois de 30 jours chacun (1), ce qui lui laissait 5 jours complémentaires (6 dans les années bissextiles), dont il ne savait que faire. Il faisait commencer Tannée à Téquinoxe d'automne, le 22 septembre, par la raison que Tabolition de la royauté avait été décrétée le 21, ce qui était, je le veux bien, une raison pour établir une ère nouvelle, mais non pour faire commencer Tannée à son milieu réel. Je ne dis rien de son informe terminologie, amalgamée de grec, de latin et de français contrairement aux règles de formation des mots nouveaux, ni de la ridicule parodie qu'il faisait du calendrier grégorien en consacrant les différents jours de Tannée aux légumes de nos potagers ou aux brutes de nos bassescours.
Il n'y a de périodes naturelles de temps, j'entends de périodes applicables aux usages ordinaires de la vie, que celles de Tannée et du jour. Mais il serait peu commode de compter par Tordre consécutif des 365 jours de Tannée commune. Il est donc nécessaire d'intro-
W Egypte ancienney par M. Ghampollion-Figeac, Ibidem,
hk'l DEUXIÈME APFRNDICK
duire dans la durée annuelle quelque période artifl^» cielle. Je n'en vois pas de plus convenable que celle qui est établie sur la division décimale. Je partage donc les 365 jours dont se compose une année commune en 36 périodes 5/10, de 10 jours chacune, et les 366 jours dont se compose une année bissextile en 36 péi^odes 6/10. Gomme il faut donner un nom & ces pé^ riodes et qu'on ne peut pas les appeler des semaines, puisque ce nom de Semaine signifie espace de sept jours, je les appelle Décades, Il faut aussi désigner par des signes particuliers chacun des jours de la décade. Je suppose que personne aujourd'hui ne tient à les consacrer à la Lune, à Jupiter, à Vénus, etc., ni par conséquent à leur conserver des noms qui exprimeraient cette consécration. On pourrait leur donner des noms tirés du grec, comme ceux de Prothémlre, JDeutMmère, etc., qui voudraient dire premier jour, deuxième jour, etc., mais qui le diraient d'un air prétentieusement savant. On pourrait leur donner d'autres çioms quelconques, pourvu que ces noms fussent mieux faits que les mots Décadi , Fructidor^ etc., qui ne Sont ni grecs ni latins et qui veulent être Tun et l'autre. Mais on peut faire beaucoup mieux encore en les désignant tout uniment par les chiffres 1,2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, et 10 (1). L'année étant partagée en 36 décades 5/10
(1) C'est encore une idée qui n'est pas si révolutionnaire qu'elle peut le paraître. Je ne citerai pas l'application qu'on en a faîte, dans le système administratif, à la désignation des grandes routes, des régiments, des divisions militaires, etc., parce qu'on pourrait me dire que tout cela ne date pas de loin. Mais voici quelque chose de moins neuf. Les Grecs désignaient les jours de leurs décades simplement par les adjectifs numéraux npéyxy\, «eutépo,etc.,en
DEUXIÈME APPENDICE /|/ï3
OU 6/10 selon qu elle sera commune ou bissextile, nous n'admettrons point d'autre partage usuel, et nous compterons depuis la première décade jusqu'à l'épuisement de la série. Nous dirons donc par exemple : ElU est née le trois as la quimièpie décade de telle année; j'irai vom voir le diç^ d^ la vingtième décade; il partira le premier de la dermère demi-décade de l'année prochaine, etc. Quoique ces désignations s'écartent de nos habitudes actuelles et paraissant peut-être singulières à des esprits irréfléchis, elles n'ont rjen en réalité de plus étrange que celles-ci : JSlle est née U vendredi vingt-cinq avril de telle année; j'irai vou$ voir le dimanche premier septembre; il partira le mercredi dicsneuf octobre de Vannée prochaine, etc. ; elles portent promptement et facilement Vesprit sur leg divers points de la durée, et rien ne paraîtra plus simple que leur emploi une fois qu'il sera devenu familier, Les esclaves ' de la routine regretteront pendant quelque temps, je n'en doute -pas, leurs douze mois, comme ils regretteront leur semaine et s^s jsept jours; jIb diront quB les noms des mois étaient plus commodes et leur rappelaient mieux le point de l'année dent ils voulaient
sous-entendant le mot 'Hjxépa (Lenglôt-Dufregnoy,/J{(im). Les Hébreux désignaient les jours de la semaine; entre les sabbats ou jours de repos, par !«'', 2», 3*, 4", 5« et %* jours du sabbat ou après le sabbat. La liturgie chrétienne n'a jamais adopté 1^8 nppos payejis de plusieurs jours de la semaine actuelle. Après É^voir conservé le nom du snhbal des Juifs pour le samedi et institué son dimanche ou jour du Seigneur, comment a-t-elle désigné et eontinue-t-ellc aujourd'hui de désigner les cinq autres jours? Encore par de fûpdples nombres. Partant du dimanche, qui est sa première féfie, elle appelle les lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, seconde^ roisième, quatrième^ cinq^iième et sixième férié.
hkk DEUXIÈME APPENDICE
parler et ses rapports avec les saisons. Les noms des mois n*ont au contraire aucun rapport ni avec les divers points de la période annuelle ni avec les saisons. Leur nombre rond de 12 ne correspond à aucune réalité, puisque le nombre de jours dont se compose Tannée ne saurait se diviser par 12; aussi, pour se retrouver dans ce mauvais compte, a-t-on été obligé de faire ces 12 mois les uns d'une dimension, les autres d'une autre. J'accorde sans peine que le nombre 12 est symétrique. Mais la symétrie n a de valeur qu'à une condition, c'est d'être possible : vouloir l'introduire de force là où la nature lie l'a pas mise, c'est à la fois faire une œuvre peu sérieuse et se créer des embarras. Quoi que l'on fasse, le nombre réel de jours dont se compose Tannée n'en demeurera pas moins ce qu'il est, c'est-àdire un nombre qui n'est pas symétrique non plus. On a prétendu qu'il n'en avait pas été ainsi dans le principe, que Tannée solaire avait eu d'abord le nombre harmonique de 360 jours, nombre adopté par les géomètres pour la division du cercle et plus digne d'entrer dans les proportions de TUnivers, et que, si elle s'était étendue au delà, c'était le résultat d'un dérangement occasionné par le déluge dans le système céleste. Pour nous qui rejetons, non pas toute idée de déluge, mais la fable du déluge universel de la Bible, nous nous gardons bien de donner au grand géomètre des leçons d'harmonie, nous ne le faisons pas intervenir pour changer capricieusement les lois par lesquelles il régit TUnivers, et nous prenons simplement les faits tels qu'ils sont. Quant à cette prétendue indication des saisons, que Ton croirait trouver dans les noms seuls des mois, c'est manifestement une fiction, ces noDis
n'ayant par eux-mêmes aucune signification relative aux saisons. Il n'y a là qu*un résultat de Thabitude que nous avons prise d'associer les noms des mois avec ridée des saisons dont ils font partie. Or on s'habituera aussi facilement à associer Tidée des saisons avec les groupes de numéros de nos décades, qui leur correspondront. Bien plus, l'époque précise du commencement des saisons étant donnée, l'indication des divers points de la durée se trouvera dans le numéro seul des décades.
L'exposé qui précède est résumé dans le tableau suivant, appliqué à l'année solaire qui s'est écoulée de l'équinoxe du printemps de l'année grégorienne commune 1863 à l'équinoxe du printemps de l'année grégorienne bissextile 1864.
DEUXIEME APPENDICE GnleHdirlep de l'ère Honvelle