‹ Rénovation religieuseChapitre 6 sur 15 · I. Nous devons veiller à la conservation de notre vie · texte numérisé non relu

I. Nous devons veiller à la conservation de notre vie

Tout le monde est convaincu d'avance de cette obligation; plusieurs même paraissent en être trop bien convaincus, car leur sensualité va à cet ,égard bien au delà des soins que la nature réclame. Outre l'instinct aveugle, qui nous fait naturellement repousser tout agent destructeur de notre organisme, et .qui, sous plusieurs rapports, nous est commun avec les autres animaux, la réflexion et le raisonnement nous apprennent que c'est un devoir de veiller à la conservation de notre vie. En effet l'auteur de toutes choses, en réglant les conditions qui font durer notre existence actuelle un certain temps et qui en amènent la fin, ne peut pas ne pas exiger de nous que nous nous soumettions à ces conditions. Nous devons donc aller au terme de la vie par les voies naturelles et non par l'effet d'une volonté qui nous a été donnée au contraire pour lutter contre les agents destructeurs. Tout acte de la liberté humaine, qui s'oppose à cet ordre de choses établi par Dieu, est donc mauvais; celui de tous qui s'y oppose le plus directement, le suicide, est donc un crime. Je ne parle pas seulement du suicide direct et instantané, mais encore du suicide indirect et lent, qui s'exécute de deux façons principales, ou par l'excès des austérités ou par la satisfaction passionnée des appétits. La première de ces deux causes de suicide indirect ne tue plus guère les gens : les dévots d'aujourd'hui prennent l'ascétisme en doses bénignes et avec une infinité de correctifs et de précautions qui préservent de toute al-

tération sérieuse une santé qui leur est très-chère. La seconde cause est malheureusement plus active. Que d'existences abrégées par l'intempérance et par la recherche effrénée des jouissances physiques, de celles même dont Tusage nous est permis! Les degrés de culpabilité varient sans doute avec les positions ; mais il n'en est pas une où il puisse être permis de disposer soit de la totalité soit d'une partie de la vie, sans que ce sacrifice ait été commandé par l'accomplissement du devoir. Nous ne penserons donc jamais à sortir de la vie, quelque pénible qu'elle nous soit, sans le congé de la nature.

Du devoir de veiller à la conservation de notre vie découlent le droit de légitime défense et celui de nous approprier par le travail des moyens de subsistance.

Le premier droit est évident. Comment pourrionsnous conserver notre vie si nous n'avions pas le droit ' de la défendre? Ce droit va jusqu'à pouvoir donner la mort à un injuste agresseur qui veut nous ôter la vie, et qui manifeste clairement cette volonté par un commencement d'exécution, quand il nous est d'ailleurs impossible d'être secourus efficacement et de nous soustraire par quelque autre moyen à la mort qui nous menace. Je n'insiste pas sur un point aussi clair. J'ajoute seulement que le droit de légitime défense, s'appliquant à un mal dont nous menace im injuste agresseur et qui peut encore être prévenu, ne doit point être confondu avec la vengeance particulière, qui, sans avoir qualité régulière pour punir, rendant un mal non nécessaire pour un mal consommé, ne saurait jamais être légitimée.

Le droit de nous approprier par le travail des moyens

de subsistance n est pas moins évident. Dans Tétat de société, auquel toutes les facultés de l'homme l'appellent parce que là seulement elles piBuvent obtenir leur plein développement, il ne saurait trouver que dans le travail des moyens suffisants pour entretenir sa vie physique ; il mourrait bientôt misérablement s'il se reposait sur la nature seule du soin de lui fournir des aliments, de le vêtir et de le protéger contre les intempéries des saisons et des climats. Telle étendue de terrain, qui, mise en valeur par une culture intelligente, peut nourrir mille hommes, en nourrirait à peine un si elle était laissée à elle-même. Voyez les sauvages, non pas ceux qui sont sortis en partie de la barbarie ou qui n'y sont jamais entrés complètement, encore moins des sauvages faits tout exprès peur le besoin d'un roman, mais les vrais sauvages, vivant précairement de quelques fruits naturels du sol ou de la chair des animaux auxquels ils disputent leurs repaires, obligés de s'éparpiller sur de vastes contrées pour pouvoir soutenir leur chétive existence, s'entre-déchirant s'ils viennent à se multiplier et à se toucher de trop près, quelquefois même se mangeant entre eux. Ce n'est pas là assurément qu'il faut aller chercher le type de l'homme, tel qu'on le conçoit dans toute la grandeur de sa nature. J'en conclus qu'il était destiné à cultiver la terre et à mettre en valeur les trésors de toutes sortes qu'elle recèle dans son sein et les matières premières que le travail en fait naître pour les transformer de mille façons. Or c'est de cette nécessité naturelle, de ce fait primitif que se tirent l'origine et la légitimité de la propriété. Si personne n'eut pu devenir propriétaire soit du sol rendu cultivable par un travail qui est

d'abord très-pénîble et peu fructueux, soit des produits innombrables que l'industrie en fait sortir, personne n'eût voulu se condamner aux fatigues nécessaires pour le mettre en valeur.

La propriété peut être ou individuelle ou collective. Outre les possessions privées qui embrassent la presque totalité des biens, il'y a aujourd'hui, en France, par exemple, des valeurs, soit immobilières soit mobilières, qni sont possédées indivisément et en commun par l'État, par les départements, par les communes, par des familles , par des sociétés de divers genres. De ce dernier fait, qui est l'exception, quelques écrivains voudraient faire la règle : la plupart des communistes ne se bornent pas à conseiller de mettre tout en commun, mais ils nient absolument le droit de propriété individuelle. Quelques-uns d'entre eux invoquent , comme je l'ai fait voir ailleurs (1), des préceptes tirés des évangiles, l'exemple des premiers chrétiens et les enseignements formels de plusieurs docteurs de l'Eglise, qui ont été en effet, sur ce point, leurs précurseurs et leurs maîtres. L'intention du Créateur, comme ils le disent avec vérité, est que la terre satisfasse aux besoins de l'humanité entière et ne serve pas seulement à procurer le plus grand avantage de quelques individus. Cela est incontestable mais n'apprend pas grand'chose sous cette forme générale. Les communistes eux-mêmes conviennent que, si l'humanité, en possédant le sol brut, s'en tenait à cette simple possession abstraite, elle ne serait guère plus riche qu'en

(1) Examen ailique des doctrines de la religion chréiieme^ 2* parlie, 2* section, chapitre 2, § 16, tome II.

DEVOIRS ET DKOITS 269

ne possédant rien. J'ai montré tout à l'heure, ce qui est du reste de la dernière évidence, que si, au lieu de mettre le sol en valeur par la culture, Thomme se contentait des fruits qui lui seraient offerts naturellement, il serait condamné à demeurer à l'état sauvage, dont au contraire il cherche invinciblement à sortir. Il fallait donc que le sol et tous les produits que le travail humain en tire fussent susceptibles d'appropriation. Ici nous sommes tous ou à peu près tous d'accord; car je ne sache pas que la condition des sauvages conserve parmi nous beaucoup de partisans, aujourd'hui qu'on l'a Tue de plus près et mieux étudiée que ne l'avait fait Rousseau. Mais la grande question est celle-ci : Lequel valait le mieux, que l'appropriation du sol fût indivi- , duelle et privée, ou qu'elle fût collective? C'est sur ce point que les auteurs se divisent. On peut remarquer que presque tous ceux qui se sont prononcés en faveur de la propriété collective se sont en même temps attribué le droit de parquer leurs semblables comme on parque des troupeaux d'esclaves, faisant ainsi bon marché de la première des facultés de l'homme, de sa liberté. Et cela était nécessaire ; car, une fois qu'on a posé ce principe que la terre appartient à tous et n'appartient à personne en particulier, et qu'on a ainsi substitué à la prévoyance privée la prévoyance publique et aux stimulants de l'intérêt de chacun les nécessités de l'intérêt de tous, il faut bien, sous peine de mourir tous de faim, qu'on réglemente le travail en grand , et pour cela qu'on enrégimente les hommes, qu'on les classe selon leurs aptitudes réelles, et qu'au besoin on les contraigne à exercer leur activité et à l'exercer de telle manière plutôt que de telle autre, disposés qu'ils

sont naturellement à prendre la moindre part possible de fatigue et à se laisser aller au gré de leurs fantaisies particulières, c'est-à-dire en un mot qu il faut mettre les hommes au régime du plus rigoureux despotisme. Aussi le système de la possession et de l'exploitation en commun du sol a-t-il pu se rencontrer chez des populations qui étaient ou barbares (1) ou soumises au joug de la plus dure tyrannie ; mais jamais on ne l'a rencontré chez des peuples civilisés et libres, pour lesquels un des plus impérieux besoins est la faculté d'acquérir par le travail individuel et de posséder en propre une portion du sol, et qui mettent au premier rang le droit de transmettre cette faculté (2).

(1) Jules César et Tacite nous apprennent qu'il était pratiqué chez les anciens Germains. Chaque année, les terres étaient succcRsivement occupées par les diverses tribus et partagées entre elles selon leur rang et le nombre des cultivateurs. Us se contentaient d'ensemencer les champs et ne connaissaient pas d'autre culture que celle des céréales. (De bello (iallico, livre 6, § 22; et De moribus Germanorum^ § 26.) Outre que cette manière de cultiver le sol en ne lui demandant que du blé et en déplaçant chaque année le cultivateur, n'est pas déjà très-propre à recommander le système de possession commune, qui l'engendrait, voyez quel affreux cortège de vices traînaient à leur suite les quelques vertus de ces barbares, qui, d'après le témoignage de Tacite, regardaient comme un déshonneur de se procurer par le travail ce qu'on peut obtenir par le sang, abandonnaient la culture des champs aus femmes, aus vieillards et aux plus faibles de la famille^ passaient leur temps àf/aerroj/er ou à chasser ou à dormir dans leurs tanières, à s'enivrer, àjouei' jusqu'à leurs personnes^ et à vider leurs querelles par des meurtres. (Ibidem, § 14, 15, 16, 22 et 24.)

(2) Si l'on m'objectait cette constitution communiste, si vantée, et qui fut établie à Sparte par les lois de Lycurgue, je répondrais que j'accepte comme me venant en aide cet exemple d'un communisme qui ne put être pratiqué que par une oligarchie de guerriers féroces, qui mettaient à mort leurs propres. enfants faibles ou mal conformés, dressaient leurs enfants forts au métier de brigands.

ÛEVOIRS ET DROITS 271

C'est donc vers la barbarie ou le despotisme que nous ramèneraient les fauteurs nouveaux du communisme. Et maintenant voici une-autre difficulté qu'on n'a peutêtre pas assez remarquée et dont ne s'inquiètent guère les auteurs des divers systèmes communistes. Supposons qu'on vienne à bout d'organiser une nation comme nous venons de le dire. Qui ne voit que toute autre nation, toute peuplade, tout individu même, venant -de quelque autre point du globe que ce soit, aurait le droit de lui dire? « Il vous plaît de vous attribuer à vous »* seuls cette partie, riche et agréable, de la surface de « la terre, et de nous en exclure parce que nous som- ^ mes venus au jour sous telle autre latitude. Mais la « terre n'appartient-elle pas à tous les membres de la « famille humaine, et n'avons-nous pas, sur ces con- «* trées fortunées que vous habitez, absolument les mê- - mes droits que vous? >» Que pourrait opposer à cette réclamation un communiste conséquent? S'il allègue les raisons de prise de possession antérieure et de mise en valeur, qu'il trouve mauvaises dans la bouche du propriétaire actuel, il abjure par cela seul tous ses principes. S'il répond par des coups de canon, il appelle au secours de sa logique aux abois la brutalité de la guerre.

et abandonnaient les travaux de l'agriculture, de rindustrie et du commerce, si nécessaires au maintien et au développement de la vie sociale, à des multitudes d'ilotes retenus dans le plus dur esclavage. Quant à la société communiste de la prétendue République de Platon, qui devait s'appuyer également sur Fesclavage de la multitude et le meurtre des enfants et sur ces autres immoralités que j'ai mentionnées plus haut (chapitre !«', note delà page 71), on sait que cette société était purement imaginaire et qu'elle ne fut pas plus soumise à l'épreuve de la pratique que celles de V Utopie de Thomas More ou de la Cité du soleil de Campanella.

Veut-il échapper à ces nécessités, il n'a qu'un moyen, c'est d'établir sur toute la surface de la terre un seul État politique, et un État, comme on l'a vu tout à l'heure, constitué sur le plus absolu despotisme. Or le but auquel doit tendre le vrai progrès social, est d'amener les diverses nations disséminées sur le globe à s'entendre pour prévenir désormais ou rendre au moins toujours plus rares les deux grands fléaux de la guerre et du despotisme, mais non pour former, ce qui est évidemment irréalisable, un seul État politique, et ce qui, fût-il praticable, ne serait nullement désirable, un seul État organisé despotiquement. On voit jusqu'où mène l'idée, si simple en apparence, de la propriété collective du sol. Pour mon compte , sans prétendre aucunement ofirir aux autres mes goûts particuliers pour règle des leurs, je déclare que j'ai un très-grand éloignement pour les divers systèmes de communauté, imaginés par des écrivains qui n'ont pas toujours montré un respect suffisant pour la dignité humaine, depuis Platon jusqu'à saint Basile et saint Benoît, depuis Thomas More et Campanella jusqu'à Mably, Morelly et Babeuf, depuis Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen jusqu'à cet honnête auteur du Voyage en Icariey qui a tout récemment offert au monde un si éclatant exemple des tristes mécomptes que peut enfanter la mise en pratique d'un faux principe. Tout opposé que je suis à ce que l'esprit de famille a trop souvent d'étroit et d'exclusif, je ne connais rien de plus sacré que la famille, et il me semble que le système de la communauté, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, devant lesquelles du reste les communistes logiciens n'oxit pas reculé.

conduit à la suppression de la famille (1), en même temps qu'il ôte toute spontanéité et par conséquent tout mérite au déploiement de l'activité humaine. Le droit de propriété individuelle est une des formes

(1) Avez-vous rencontré dans nos grandes ci lés ces longues files de jeunes garçons et surtout de jeunes filles, que la loi même, expression d'une opinion cruelle, flétrit du nom A' enfants Irauvés, et qu'on exhibe, à certains jours, dans les rues, les promenades et les églises, en costume qui appelle l'attention et les railleries d'un public méchant autant que dissolu ? Je ne les vois jamais sans me sentir ému jusqu'aux larmes et sans éprouver un profond sentiment de sympathie. Leur contenance humiliée, leur expression souffrante de visage, leur regard plein de tristesse, tout dans ces pauvres êtres semble me dire : « Vous qui êtes touché de nos doua leurs, nous apprendrez-vous pourquoi nous sommes ainsi dé- « laissés? Qu'avons-nous fait pour être déshérités de toutes les a joies des autres enfants ? Pourquoi nos parents nous ont-ils refusé « le bonheur de les connaître et de pouvoir faire reposer sur eux a nos plus douces et nos plus tendres affections? Les personnes « chargées du soin de nous élever, quelque dévouées qu'elles soient, « ne sont pas des mères; quelques-unes d'entre elles ont dans la « voix des sons bien rudes, et leur humilité nous fait souvent payer « cher l'assistance que nous en recevons. Nous voyons trop d'ail- « leurs qu'elles obéissent en aveugles à une direction extérieure a et qu'elles sont les instruments d'un esprit de domination qui « trouve à se satisfaire dans noire infortune. Et lorsque nous quit- « lerons l'asyle où nous avons été jetés presque comme une im- « mondice, que deviendrons-nous? Qui s'intéressera à nous dans « cette foule d'indifférents? Qui nous protégera contre les rebuts, « les insultes, la misère et la honte? Ne devons-nous pas envier « le sort de ceux d'entre nous qui sont morts en si grand nombre « dans l'hospice où l'on emprisonne nos premiers jours et nos prea miers ébats? » Tel est le langage que je crois entendre à la vue de ces créatures réduites à subir comme un fardeau la vie qui est pour les autres un bienfait. Voilà la condition que réserveraient aux nouvelles générations les communistes qui suivent jusqu'au bout leurs principes, et qui arrivent ainsi logiquement à la communauté des femmes et à l'éducation commune des enfants qui résulteraient de cette promiscuité.

du droit à la liberté individuelle ; car il peut seul assurer à l'individu cette indépendance qui est nécessaire à son perfectionnement moral. En prenant sa défense, est-ce donc que j'ai quelque inquiétude au sujet de son maintien? Non certes; mais c'est que les attaques dont cette grande base de toute organisation sociale digne de ce nom a été et est encore journellement l'objet delà part même d'écrivains aussi recommandables par leur science que par leur moralité, ne font qu'augmenter le trouble des esprits et retarder la solution de beaucoup de questions politiques que l'on y rattache imprudemment et qui en sont indépendantes . Les ennemis du progrès sont habiles à exploiter cette faute de ses imprudents amis. Une organisation où le sol serait possédé et exploité en commun me paraît au moins irréalisable dans une vieille société où la propriété individuelle est établie légalement et de longue main, puisqu'il faudrait dépouiller les propriétaires actuels dont le plus grand nombre possèdent justement et de bonne foi (1). Je n'entends

(i) Voici à cet égard de singuliers aveux de Mably : « Loin de combattre à force ouverte, le législateur dojt donc user t de ruse el d'artifice; et la première conséquence que je tire de « ce principe, c'est que, dans tout état où la propriété est une fois « établie, il faut la regarder comme le fondement de Tordre, de la a paix el de la sûreté publique. En effet, milord, après avoir re- « jeté le bonheur que la nature nous offrait et dont nous avons « déjà tant parlé, quelle serait notre situation si le législateur ne « faisait pas respecter scrupuleusement la propriété que les hommes a sont convenus de regarder comme la source et le principe de leur « prospérité? Ils seraient donc condamnés à ne pas même jouir de « l'apparence du bonheur...

« A la naissance des choses, toute loi était vicieuse, qui, se re- « lâchant sur la communauté des biens, tendait, de la manière la « plus indirecte, à favoriser l'élablisscment de la propriété ; mais

PEVOIKS ET DROITS 275

pas toutefois nier absolument la possibilité de cette organisation au moins transitoire dans une société neuve, peu nombreuse et qui se trouverait subitement maîtresse d'une contrée inculte et inoccupée, comme serait, par exemple, une île déserte ; je désire même que des expériences soient tentées dans ce but, quelque prévenu que je sois d'avance contre les résultats, et précisément

« au contraire toute loi sera sage aujourd'hui qui tendra à ôter « à nos passions quelque moyen ou quelque prétexte de blesser « les droits de la propriété, de la manière même la plus légère. » (De la législation ou Piincipes des lois, V" partie, eh. 4, tome XV, Paris, 1790.)

t Me trompé-je si je dis qu'il fallait se borner à faire voir que. « dès qu'une fois cette sottise de partage des biens est faite, on est « malheureusement condamné à en être éternellement la victime? « Il me semble en effet que la propriété arme en sa faveur cent a passions qui prendront toujours sa défense et qui n'entendront (( jamais raison. Aucune force humaine ne pourrait tenter aujour- « d'hui de rétablir l'égalité, sans causer de plus grands désordres a que ceux qu'on voudrait éviter. » {Doutes proposés . aux philosophes économistes, lettre 1", tomeXYIU.)

Ces paroles, que j'invoque seulement comme un témoignage arraché par la force de la vérité à un comnmniste même, sur l'impossibilité d'appliquer sa théorie aux sociétés européennes actuelles, sont extraites de deux ouvrages où Mably soutient de toutes ses forces que l'inégalité des conditions et rétablissement de la propriété individuelle sont contraires au vœu de la nature et radicalement illégitimes. Or il n'était pas digne d'un tel écrivain de prétendre que le législateur doit user de ruse, en posant comme fondement de l'ordre ce qu'il croirait lui être opposé, et en faisant respecter scrupuleusement une réalité de convention y qui ne serait qu'unn trompeuse apparence. Je dis qu'il serait absurde de renoncer pour toujours à un bonheur que la nature nous offrir ait ^ par la raison que nous l'aurions une fois refusé, qu'il n'est pas permis d'appeler sage une loi qui aurait pour but de maintenir une loi vicieuse^ et qu'enfin on ne saurait condamner les hommes à être victimes de ce qu'on leur présente comme une sot lise ^ et à subir éternellement une institution qui ne voudrait pas entendre raison et qui ne pourrait armer en sa faveur que les passions.

parce que je crois que ces expériences, faites sérieusement et dans toutes les conditions convenables, seraient le meilleur moyen de guérir les esprits atteints de ces folles idées ou de nous dessiller les yeux si c'est nous qui nous trompons. Je n'entends pas nier non plus la possibilité de modifier telles dispositions des lois actuelles , relatives à la constitution de la propriété , à son usage et à sa transmission. Le législateur a pour cela un pouvoir que personne ne lui conteste et dont il a usé de tout temps (1). Il faut prendre garde toutefois de lui trop accorder à cet égard ; car il est plutôt porté à trop user de son pouvoir qu'à ne pas en user assez. Il oublie trop souvent que ce ne sont pas ses définitions ni ses prescriptions qui fondent la propriété, laquelle repose sur la loi naturelle, mais qu'il est seulement chargé de la garantir et la protéger. Trop souvent sous prétexte de régler l'exercice du droit de propriété ou

(1) Les droits de succession que l'État perçoit ne reviennent-ils pas en réalité à s'attribuer une part des héritages, et personne s'avise-t-il de prétendre qu'en cela il outrepasse son droit? L'at-il outrepassé, lorsque la loi a déclaré qu'en l'absence de dispositions testamentaires et à défaut de parents des lignes directe ou collatérale, compris dans les douze premiers degrés, l'hérilage lui serait dévolu (art. 713, 755 et 768 du Gode civil)? Dans la supposition où nous descendrions tous d'un couple unique prioaitif, tous les honimes sont parents à un degré quelconque. Il fallait donc, sous peine de se trouver devant des impossibilités évidentes, que la loi fixât une limite de parenté au delà de laquelle on ne serait plus admissible à revendiquer une succession. Mais si, au lieu de fixer celle limite au douzième degré, la loi venait à la fixer au dixième ou au huitième, trouverait-on davantage que l'État outrepassât son droit? Je ne dis pas que je proposerais une pareille modification de la loi actuelle des successions; je prends seulement ce cas comme exemple des pouvoirs incontestés du législateur, relatifs à la transmission de la propriété.

d'en empêcher les abus, il en empêche Tusage même dans ce que ce droit a de fondamental et de sacré. Il faut qu'il ne puisse jamais y apporter de limite que pour cause bien évidente et dûment constatée de nécessité ou au moins de grande et véritable utilité publique.

Les communistes s'indignent justement en comptant par centaines de mille les familles qui, sans qu'il y ait aucunement de leur faute, manquent du nécessaire. Tout en partageant leurs sympathies pour ces milliers d'êtres qui souffrent, nous n'userons pas du remède qu'ils proposent pour le traitement de la maladie. Les moyens d'amoindrir graduellement la distance qui sépare l'extrême opulence de l'extrême misère consistent moins dans des lois restrictives du droit de propriété individuelle que dans des lois qui protègent au contraire plus véritablement qu'aujourd'hui toutes les formes très-multiples de ce droit. Ce n'est pas en empêchant les individus de s'enrichir, s'ils le peuvent, par un travail honnête, qu'on accomplira le progrès social, mai$ en faisant en sorte que nul homme de bonne volonté ne soit désormais condamné à l'indigence. Ne comptons pour cela que sur des reformes dont le détail ne saurait trouver place dans ces considérations générales; me proposant de les exposer dans un livre spécial, je me borne ici à dire sommairement que leur objet sera, d'une part, de constituer la machine politique aux moindres frais possibles et par conséquent de rendre légères les charges communes, de l'autre, de mettre à la portée de tous la plus grande somme d'instruction comme un des meilleurs moyens de les rendre de plus en plus dignes et capables d'exer-

278 CIIAPITKE VI

cer leur activité, soit individuelle soit collective, avec le plus de liberté et d'utilité possible.

Je ne m'arrêterai pas à faire voir, parce que cela est trop évident, que le droit de propriété, une fois admis, entraîne naturellement à sa suite celui de se déposséder en faveur d'une ou de plusieurs autres personnes, soit pour le temps présent soit pour un temps futur et déterminé, par l'effet de divers contrats ou par donation ou par testament : c'est une conséquence immédiate de ce qui précède et qu'irdoit suffire de poser ici; car il n'entre pas dans mon sujet de traiter des détails que comporterait cette matière. C'est par application du même principe qu'en l'absence de dispositions testamentaires, la pratique universelle des législations, chez les peuples civilisés, quelques différences qu'elles puissent présenter d'ailleurs, a été de déférer les successions aux familles des défunts ; il était naturel en effet de supposer, chez une personne qui meurt sans tester, la volonté de laisser ce qu'elle possède à ses proches de préférence à tous autres, comme il était naturel de supposer, ainsi que le fait justement notre législation actuelle, chez un père mort intestat, la volonté que son héritage fût partagé également entre tous ses enfants. Cette dernière disposition de notre Code est l'objet de fréquentes attaques de la part des aveugles admirateurs des institutions du passé. Ils lui reprochent de mener à une division de la propriété foncière, qu'ils disent indéfinie quoiqu'elle s'arrête forcément devant plusieurs causes de limitation, et lui font un crime de ses bienfaits. En divisant les fortunes, d'une part elle combat la funeste tendance de la richesse à s'accumuler dans un petit nombre de mains

et amoindrit par là toujours davantage la distance entre Textrême opulence et l'extrême pauvreté, et de l'autre elle contribue au progrès de la culture du sol et oblige un nombre toujours croissant d'individus à chercher dans le travail des moyens d'existence et à accroître ainsi leur propre moralité en même temps que la richesse sociale.

Un des principaux moyens de subsistance que nous nous approprions par le travail est la chair des animaux. Ici se présente cette question, beaucoup plus grave qu'elle ne le paraît au premier abord : avonsnous le droit de tuer les animaux? Pour ce qui regarde certains animaux qui nous attaquent directement ou dont la rencontre peut nous être nuisible, cela ne saurait faire de. doute : nous sommes alors dans le cas de légitime défense, et notre droit découle du devoir de veiller à notre conservation. Pour ce qui est d'autres animaux qui ne s'attaquent pas à nous directement, mais à nos moissons, à nos fruits et à nos autres récoltes de diverses sortes, il est clair qu'en nous privant de nos moyens de subsistance, ils nous font une guerre indirecte, et que le devoir de veiller à notre conservation nous place encore ici dans le cas de légitime défense, et nous donne par conséquent le droit de les détruire. Restent de nombreux animaux, actuellement inoffensifs à notre égard et qui vivent de substances que nous ne tournons pas directement à notre usage. Or je dis que nous avons également le droit de les détruire soit pour faire servir leurs dépouilles à la satisfaction de nos divers besoins, soit pour prévenir leur excessive multiplication, qui pourrait aller aupoint de devenir menaçante ou au moins extrêmement

incommode. Les raisons pour lesquelles nous devons nous abstenir d'attenter à la Vie de ceux de nos semblables qui n'attentent pas à la nôtre ne sont nullement applicables à cette dernière catégorie d'animaux actuellement inoflfensifs à notre égard. Tous les hommes ont la même nature, les mêmes facultés, la même destination; ils ont l'idée du bien et du mal moral, et par conséquent des devoirs à remplir; en veillant à leur conservation, ils conçoivent l'obligation de ne pas s'empêcher mutuellement d'aller au terme naturel de leur existence terrestre. Rien de pareil ne peut se dire des bêtes. J'ai précédemment indiqué la cause psychologique de leur infériorité intellectuelle et morale ; je pars de là comme d'un fait. Les animaux sont privés de raison ; Dieu, qui s'est réservé le secret de leur destination dernière, les a doués, pour se conduire dans cette vie, de facultés instinctives (1) dont le développement est généralement en raison inverse de celui de leur intelligence ; ils n'ont pas l'idée du bien et du mal

(> (1) Le mot àHnstinct, par lequel on désigne le caractère propre de l'activité des animaux dans l'état de pure nature , n'explique en aucune façon Tessence intime de cette faculté, qui échappe complètement à notre connaissance. C'est là assurément un des grands mystères de l'ordre actuel des choses. Se contenter de rendre compte des actes des animaux par l'intervention directe de Dieu, ce serait recourir à un genre d'explication dont les chrétiens font grand usage et qui n'explique rien. Sans aucun doute toutes les lois qui président aux divers faits naturels sont instituées par Dieu. Mais les faits instinctifs doivent , aussi bien que tous les antres, avoir leurs causes immédiates , prises dans la nature même des êtres, et qui, pour être cachées à notre science, n'en existent pas moins. La seule chose que nous puissions dire de l'instinct, c'est que c'est une faculté qui supplée la réflexion et le raisonnement pour la production de certains actes nécessaires à la conservation de l'animal. Voilà pourquoi l'instinct, si puissant et si

moral ; ils n'ont par conséquent pas de devoirs proprement dits à remplir, et puisque les droits dérivent des devoirs, ils ne sauraient dès lors avoir de véritables droits à exercer. Ils ne se possèdent pas et ne peuvent par conséquent point s'élever à l'état de personnes ; à nos yeux, ce sont des choses, et comme telles il nous est permis de les priver de leur liberté naturelle, de nous les approprier et de les appliquer à la satisfaction de nos besoins. Qu'on remarque bien que je ne dis pas que ce soit là le seul but dans lequel Dieu les ait créés. Ce serait une prétention pleine de vanité et de sottise, et qui d'ailleurs se réfute d'un mot : indépendamment d'une immense quantité d'animaux que rOcéan dérobe aux regards mêmes de l'homme, la science géologique nous apprend que, pendant des milliers de siècles, la terre a été habitée par des animaux avant que l'espèce humaine y apparût. Mais je soutiens qu'une fois qu'elle a été placée au milieu d'êtres si évidemment inférieurs à elle, il lui a été naturel de les considérer comme autant d'instruments que la Providence l'invitait à appliquer aux nécessités de son existence. Je ne dis rien de l'impossibilité où nous sommes de faire un pas, de manger ou de boire sans nous exposer à tuer quelque animalcule, ni de l'absurde immobilité à laquelle nous serions condamnés si nous étions dans l'obligation de chercher à éviter cela.

étendu chez la bète, qui est dépourvue de réflexion et de raisonnement , est si faible et si borné chez Thomme dont ces facultés supérieures constituent le caractère intellectuel distinctif parmi les êtres de la création terrestre. Mais, encore une fois, cela ne définit nullement Tinstinct, dont nous voyons les effets, mais dont nous ignorons entièrement la cause ou les causes immédiates.

S'il était démontré, et cela est loin de l'être, que les produits du règne végétal pussent suffire à la subsistance de l'homme, il ne s'ensuivrait pas qu'il ne lui fût pas permis d'y joindre par surabondance les ressources alimentaires que lui offre le règne animal. Au premier abord, le fait de priver un animal de la vie pour manger sa chair semble en soi une chose contraire à l'ordre naturel ; mais un examen plus approfondi des conditions générales de l'existence des êtres nous montre qu'il n'en est pas ainsi. Tout en fuyant instinctivement la douleur physique, la seule qu'ils connaissent, les animaux n'ont pas comme nous l'idée de ses angoisses extrêmes et de la mort à laquelle elles aboutissent. Ce qu'il y a de plus pénible pour nous dans l'attente d'une mort certaine et surtout dans la perspective prochaine d'une mort violente dont nous voyons les apprêts, n'existe pas pour eux. Qu'ils meurent un peu plus tôt ou un peu plus tard, par l'effet des causes naturelles de leur destruction ou par le fait de l'homme, cela n'importe ni à l'ordre physique ni à l'ordre moral, supposé que nous usions comme je le dirai tout à l'heure du droit de les faire mourir. Un grand nombre d'animaux vivent de la substance d'autres animaux et ne pourraient pas vivre autrement : c'est un résultat forcé de leur organisation, c'est par conséquent un effet direct de l'institution et de la volonté du Créateur; il n'est donc pas contraire à l'ordre établi par Dieu que des animaux servent de nourriture à d'autres animaux. On peut sans doute demander pourquoi les animaux ne sont pas tous organisés de manière à se nourrir uniquement des produits du règne végétal ; on peut, dans des instants de vagues rêveries, se corn-

plaire à imaginer une autre terre, où les loups brouteraient paisiblement l'herbe des champs en compagnie des agneaux, et les lions eiî compagnie des gazelles; car c'est un spectacle hideux que celui d un animal carnassier déchirant un autre animal inoffensif, et l'on sait que des hommes puissants mais pervers ont souvent été chercher, dans ce fait des forts, obligés par leur nature même de détruire les faibles, un moyen de justifier l'oppression qu'ils exercent eux-mêmes sur ceux de leurs semblables qui sont humbles et sans défense. Mais, avec un peu de réflexion, on voit bientôt que l'existence des animaux carnassiers est destinée à maintenir sur le globe l'équilibre de la vie soit animale soit végétale, qui sans cela deviendrait impossible. En effet, si tous les animaux ne vivaient qae de végétaux, dans* un petit nombre d'années ils auraient multiplié au point de couvrir la terre et d'emplir les airs et les eaux, ou plutôt, avant d'en venir là, ils auraient dévoré le dernier vestige de la vie végétale, et seraient pour la plupart morts de faim. Si donc certains animaux ne devaient pas mourir violemment et brusquement par la dent d'autres animaux carnassiers, il faudrait de toute nécessité qu'il en mourût un bien plus grand nombre dans la longue agonie de la faim. L'objection, si c'en est une, que l'on élève au sujet des animaux supérieurs, est également applicable à ces myriades d'animaux inférieurs dont vivent les habitants des eaux, d'insectes dont se nourrissent les oiseaux, d'aninîalcules que nous écrasons sans les apercevoir ; car les dimensions des êtrps animés ne font rien dans la question de leur destruction. Enfin, si la providence divine était mise en défaut par le fait de la mort violente des

aniinaux de l'époque actuelle, elle le serait bien davantage par ce fait dont la géologie nous montre des traces évidentes, de la destruction d'immenses populations d'animaux, destruction plusieurs fois renouvelée dans les âges anciens du globe; elle le serait même encore, quand, au lieu de millions d'animaux, il n'y en aurait qu'un- qui périt par un incendie, une inondation, un tremblement de terre. Demander que les animaux ne pussent pas se nourrir les uns des autres , conduirait donc en dernier lieu à demander qu'ils fussent immortels. Or cela créerait des embarras bien autres, c'est-à-dire qu'en définitive, lorsque nous voulons réformer l'œuvre de Dieu, et ordonner d'après la mesure de nos conceptions cet Univers dont nous ne pouvons embrasser qu'une infiniment petite partie, nous arrivons vite à l'absurde ou à l'impossible. Quant à la prétendue justification que des hommes pervers et puissants, qui invoquent en efiet quelquefois ce fait, cherchent dans l'ordre naturel où les gros animaux mangent les petits, cela n'a pas besoin de réfutation : car cela revient à dire , ce que nous ne contestons pas, qu'en opprimant leurs semblables, ils reconnaissent eux-mêmes qu'ils s'assimilent aux brutes; ils descendent même au-dessous d'elles, puisque celles-ci, n'ayant pas comme eux l'idée du juste et de l'injuste, ne sauraient faire le mal. Concluons que le droit de l'homme à l'égard des animaux, droit qui s'étend jusqu'à les détruire et à se nourrir de leur chair, ne saurait être nié. Si j'ai insisté sur cette matière plus que cela ne pouvait sembler nécessaire, c'est qu'il y a eu et qu'il y a encore dans le monde une doctrine religieuse célèbre, le Brahma-

uisme, qui fait un crime de ce que nous regardons comme licite (1).

Maintenant que le droit est mis hors de contestation, je tiens surtout à dire comment il doit s'exercer. Nous serions très-certainement coupables si' nous maltraitions les animaux et les faisions souffrir sans nécessité ni utilité, si nous les détruisions uniquement

(i) Yoir le livre M des Lois de Manou, stances 108, 109, 110, 411, 116, 131, 133, 140 et 143, Traduction de M. Loiseleur Deslongchamps, dans les livres sacrés de l'Orient publiés par M. Pauthier, Paris, 1842. Ce respect du Brahmanisme pour les animaux s*est traduit en .extravagances. À Surate, grande ville de l'Inde, où il n'existait aucune institution ayant pour but d'administrer des secours aux malades et aux vieillards de Fespèce humaine, on a construit et Ton entretient à grands frais un hôpital pour des animaux malades ou estropiés, qui sont servis dévotement par des Brahmes. (Anquetil du Perron, Zend-avesta, Discours préUminairey page 362, tome !«', Paris, 1771.) Le même auteur rapporte que les Sdouras, prêtres hindous qui passent leur vie à aller de maison en maison réciter sur les femmes, les enfants et les malades des Prières qu*on leur paie, ]^tent à la main un balai pour nettoyer les endroits où ils s'assoient, de peur d'écraser quelque insecte. (Ibtdetttf page 365). Ces idiots ne font pas attention que, pour tel animalcule, un coup de balai est ce que serait pour nous une avalanche ou un violent tremblement de terre. C'est là d*ailleurs un genre de dévotion qui s'arrête en chemin : il serait bien plus respectueux de rester debout pour ne pas déranger les insectes. Le témoignage d'Anquelil est confirmé par la relation subséquente d'un autre voyageur, de Slavorinus, chef d'escadre de la République batave. {Voyage à Samarang, à Macassar, à Amboine et à Surate, traduit du hollandais par Jansen, ch. 27 et 28, tome II, Paris, 1805.) On sait que la même superstition, qui se fait scrupule de tuer un insecte et de manger rien de ce qui a eu vie, oblige des femmes à se laisser brûler ou enterrer vives avec les cadavres de leurs maris, ou les condamne, si elles s'y refusent, au mépris et à un célibat perpétuel. On peut voir les détails de ces horribles sacrifices dans leè Observations sur le Bengale, ch. 2 et 3, du Voyage de Stavorinus à Ba'avia, à Bantam et au Bengale, tome I''^

pour satisfaire de cruels caprices, pour nous procurer le détestable plaisir que nous trouverions à user de notre supériorité à leur égard sans but avoué par la raison. Ce sont comme nous des êtres sensibles à la douleur physique, et d'autant plus sensibles généralement qu'ils Be rapprochent davantage de nous par leur organisation : nous devons donc leur épargner cette douleur le plus possible. Lorsque nous les appliquons à la satisfaction de nos divers besoins en les assujettiîssant au travail, nous devons le faire avec douceur et modération et sans excéder la mesure de leurs forces. Lorsque nous allons jusqu'à les mettre à mort pour nous nourrir de leur chair ou nous vêtir de kurs fourrures, ou pour préserver de leurs nuisibles atteintes nos personnes et nos récoltes, nous devons abréger leurs souffrances autant que cela dépend de nous. Si des raisons de nécessité peuvent seules légitimer le trouble accidentel que nous apportons dans la nature en causant de la douleur à des êtres sensibles comme pous, il est évident que toutes Ws souffrances que nous leur causerions hors de ce cas, nous seraient imputées comme autant de mauvaises actions. La morale y est encore intéressée sous un autre rapport : l'expérience de tous les jours fait voir qu'en se montrant dur envers les animaux, on s'habitue à la dureté envers ses semblables. On sait ce qu'il en coûta à Vibius pour avoir plaisanté sur l'amusement de Domitien, transperçant des mouches. Il y a donc de la stupidité à sourire, comme on le fait trop souvent, à cette insensibilité irréfléchie des enfants à l'égard des animaux, insensibilité dont la pratique habituelle peut devenir ainsi un apprentissage pour l'époque de la vie où l'on répond de

ses actes. Si ron remontait la chaîne des effets et des causes, on verrait souvent que tel homme qui se montre inhumain, est ce même enfant que Ton avait laissé non-seulement arracher les pattes ou les ailes à un insecte ou brûler une souris à petit feu et sans émotion, mais encore prendre plaisir à ces jeux cruels.

Le droit de légitime défense et celui de s'approprier par le travail des moyens de subsistance supposent la liberté individuelle. Ai -je besoin de démontrer que c'est commettre un crime que de posséder son semblable comme une bête de somme, et que de réduire ainsi à l'état de chose une personne, c'est-à-dire un être dont la responsabilité morale ne se comprend que par la liberté? C'est aujourd'hui une cause définitivement jugée. Déjà notre première révolution avait détruit l'esclavage sous une de ses formes les plus dures, celle du servage féodal, et la République proclamée en 1848 en a fait disparaître du^sol français les derniers vestiges par l'affranchissement des esclaves de nos colonies. Ce que n'avait ni su ni voulu faire le christianisme pendant quinze siècles a été. exécuté en quelques heures par une révolution qui certes n'a été ni inspirée par le christianisme ni faite à son profit (1).

(1) Dans un ouvrage spécial, publié en nouvelle édition en même temps que celui-ci, sous le titre De l'esclavage chez les nations chré^ tiennes, je fais voir que l'esclavage n*a été ni condamné en principe ni détruit en fait par la religion chrétienne, quoiqu'il fût opposé à resi)rit de quelques préceptes évangéliques , et que son abolition, commencée depuis longtemps par le seul progrès de la raison humaine , n'a pu approcher d'une entière consommation que depuia que celte même raison s*esl affranchie du christianisme.

II. Nouii devons cultiver notre intelligence et régler nos appétits et nos penchants naturels.

La culture de notre intelligence importe tellement à Taccomplisseraent de notre destinée qu'une sorte d'instinct vient ici au secours de la réflexion , comme lorsqu'il s'agissait de la conservation de notre vie. Cette curiosité naturelle, qui nous porte à sortir des ténèbres dont nous sommes enveloppés quand nous arrivons à la vie, ne nous dit-elle pas que nous sommes faits pour connaître et que c'est là. notre faculté par excellence? La satisfaction que nous éprouvons en prenant possession de la vérité , ne nous apprend-elle pas que là se trouve une des principales sources de ce bonheur vers lequel nous tendons irrésistiblement? Mais, à part les connaissances premières, que l'esprit acquiert pour ainsi dire en se jouant, la science ne s'obtient en cette vie que par des efforts persistants. Il était donc nécessaire que l'idée d'un devoir à accomplir intervînt. En effet il est d'un être raisonnable, lorsqu'une fois le but vers lequel il tend lui est nettement indiqué, d'appliquer son activité à y arriver. La science actuelle, quelque loin qu'elle soit poussée, n'est jamais qu'une ébauche extrêmement imparfaite de la science véritable ; elle est toujours accompagnée d'incertitudes et d'obscurités qui seraient propres à nous décourager, si nous ne voyions clairement que l'éducation de l'àme doit se continuer ailleurs. Mais, parce que cette éducation s'opère si imparfaitement dans la vie actuelle, ce n'est pas une raison pour la négliger ; c'en est une au contraire pour s'y appliquer avec constance. Plus nous aurons fait dans la vie présente, moins il nous restera à faire quand nous la quitterons. Enfin, si Ton

se rappelle les définitions établies au chapitre 4, si l'on n'a point perdu de vue les vraies notions de l'ordre ou du désordre moral, c'est-à-dire d'un état de choses résultant d'actes libres qui facilitent ou empêchent les relations naturelles des êtres, relations que nous comprenons d'autant mieux que nous progressons davantage dans la science, on reconnaîtra sans peine qu'un (les principaux moyens d'élever la moralité des hommes c'est de les éclairer. Si cela ne suffit pas pour les déterminer à faire ce qu'ils voient être bien et à s'abstenir de ce qu'ils yoient être mal, c'est au moins la condition à laquelle ils seront capables de mettre une plus haute moralité dans leurs actes.

J'ai dit tout à l'heure que la science actuelle ji'était qu'une ébauche de la science véritable. Celle des siècles futurs, quoique toujours imparfaite aussi, s'étonnera de la mesquinerie de nos connaissances plus encore peut-être que nous ne nous étonnons de l'ignorante simplicité des siècles passés. Il importe donc que, tout en se livrant avec ardeur à la science, on ne s'en exagère pas la portée, et que l'on soit bien persuadé d'avance que, si Ton peut en reculer indéfiniment les limites, on ne les franchit jamais. Jetons, en passant, un coup d'œil sur quelques-unes de ces infran- <'hissables barrières. J« prendrai de préférence mes exemples dans l'ordre des connaissances humaines, qui a plus particulièrement pour objet l'étude du monde physique, et où le préjugé commun suppose le plus de certitude et de lumière : cette rapide revue préviendra peut-être quelques-unes de ces chutes, si fréquentes, d'esprits aventureux qui, après quelques courses vagabondes dans le champ de la science, s'étonnent qu'elle

ne leur donne pas tout ce qu'ils s'en étaient promis d'abord, et finissent par tomber dans le découragement, trop souvent même dans le désespoir.

La physique étudie les phénomènes du monde extérieur, c'est-à-dire, d'après le sens véritable du mot, ce qui nous apparaît. Malgré les progrès qu elle a faits et qu'elle est encore appelée à faire, elle n'est en définitive et ne sera jamais que l'étude des rapports de notre esprit avec la matière, en d'autres termes que Tétude des diverses manières dont notre esprit est aflecté par une substance dont il lui est donné seulement de connaître quelques propriétés mais dont l'essence lui est absolument inconnue. En partant de faits primitifs dont ^Ue constate les lois, comme, par exemple, l'attraction universelle, l'action de ce qu'elle a longtemps appelé des fluides impondérables,, elle est forcée de convenir qu'elle en ignore entièrement la nature intime (1). La solennité et l'air satisfait avec lesquels,

(1) La plupart des physiciens lendent aujourd'hui à ne plus voir que des forces ou même qu'une seule force dans ce qu'ils appelaient précédemment des fluides impondérables sous les divers noms de fluides électrique, magnétique, lumineux, calorique. Déjà ils ont abandonné Tancienne hypothèse de l'émission d'un fluide qui produirait les phénomènes de lumière, et y ont substitué le système des ondulations. Ils sont bien près d'abandonner également l'hypothèse d'un fluide électrique, soit simple soit double, pour ne voir, dans les phénomènes de l'électricité, que des forces qui tantôt se manifestent par suite d'une rupture d'équilibre, tantôt paraissent s'annuler en se balançant. Les applications de la pile comme instru* ment de ces compositions et décompositions chimiques, qui réunissent ou séparent les élénients des composés selon la loi des équivalents, semblent en efiet les autoriser à ne plus voir, dans ces phénomènes, qu'une transformation de l'électricité dynamique en affinité chimique et réciproquement. Quant au calorique, ils prétendent que, dans tous les phénomènes de température, il n j

depuis Newton, certains savants prononcent les mots •le gratitation, ^attraction, m'ont toujours semblé quelque peu risibles : il i\j a pas de quoi pourtant être bien fier de ces mots; car ils expriment simplement ce

a que des traosmatations de chaleur en force mécanique et de L*n?e mécanique en chaleur, et cette conception semble justifiée par les faits suivants depuis longtemps connus : les airps, pour passer de Tétat solide à Fétat liquide et de Tétat liquide à l'éiat gazeux, absorl)ent de la chaleur qu'on disait alors latente et qui se transformerait en force mécanique, manifestée par celle expansion des gaz, dont on fait un si puissant moteur; réciproquenient les corps, en passant de Tétat gazeux à Tétat liquide et de Télat liquide à Fétat solide, dégagent de la chaleur qu'on appelait alors sensible^ et qui ne serait que la transformation de la lorc*} mécanique, manifestée auparavant dans les corps liquides et surtout gazeux. Cette théorie du dynamisme, appliquée également aux phénomènes physiologiques d'innervation, de contraclililé musculaire et de chaleur animale, qui se transformeraient les uns dans les autres, semblent prendre ou plutôt reprendre faveur auprès des physiciens et des physiologistes d'outre^Rhin et aussi auprès des nôtres. Je dis reprendre faveur, car elle n'est pas entièrement neuve, et il est facile d'y trouver plus d'un point de ressemblance avec d'autres théories depuis longtemps dv*jà abandonnées, par eiemple avec le système des Monades de Leibniz. Si elle doit contribuer à un avancement réel de la science, dont la nature est de tendre toujours de plus en plus vers Tunité, et si elle peut simplifier l'élude des phénomènes et de leurs lois, en éliminant des questions ardues et peut-être prématurées, que ceux qui la préco* nisent se gardent au moins de lui attribuer plus de valeur qu'elle n'en a, et qu'ils se résignent à continuer digaorer la nature des causes des phénomènes. Tous les efforts de la science laisseront impénétrable l'essence même des forces physiques et ne nous permettront de les étudier que dans leurs effets. Le mot abstrait de force exprime une action mais ne nous apprend rien sur l'essence de Tagent. Il ne suffit pas d'introduire un mot nouveau ou d'en rajeunir un ancien pour faire avancer la science ; c'est souvent au contraire un moyen de l'arrtter dans sa marche, parce que ceux qui sont disposés à se paver de iî:«'ts, croyant èire allés par là jusqu'aux choses, ne prennent plus b p» ine nécessaire pour y arriver.

fait que les grands corps qui se meuvent dans les espaces célestes ainsi qtie les simples molécules matérielles s'attirent mutuellement, mais ils n'en expliquent nullement la cause. C'était ainsi indubitablement que l'avait entendu l'auteur de la théorie de la gravitation universelle, le triomphant antagoniste de la théorie des TourhillonSy ce roman cosmogonique de notre illustre Descartes. Mais les disciples ne sont pas toujours aussi modestes que les maîtres. C'est quelque chose sans doute, c'est. beaucoup que d'avoir constaté et formulé cette grande et belle loi, que les corps s'attirent en raison directe de la masse et en raison inverse du carré de la distance. Mais la connaissance de la force qui produit ce fait d'attraction n'en continue pas moins de se soustraire à toutes nos recherches. Or il est bien évident que cette force existe, comme il l'est également qu'avec l'attraction seule l'Univers matériel ne pourrait exister que sous la forme d'une sphère compacte et éternellement immobile.

La science du calcul, cet admirable instrument, qui rend de si grands services aux sciences physiques, ne leur appartient pas. Les mathématiques, dans ce qui les constitue par elles-mêmes et indépendamment de leurs diverses applications, doivent être rangées parmi les sciences métaphysiques; l'esprit n'y travaillant que sur ses propres idées et ses abstractions, elles sont éminemment spiritualistes, quoique beaucoup de mathématiciens ne paraissent pas même s'en douter.

La chimie, la science la mieux faite malgré ses nombreuses imperfections, celle qui pénètre le plus profondément dans la connaissiance de la matière, ne parvient jamais à la saisir dans ses éléments premiers et

constitutifs. Ses belles théories sur les combinaisons définies des molécules très-improprement appelées atomes, n'expriment, de l'aveu de tous les chimistes pensants , que des rapports de compositions pondérables ou de volumes, sans jamais arriver jusqu'à l'essence même de la matière. Et puis, lorsqu'elle nous a montré, ce qui est fort intéressant sans doute mais fort insuffisant pour la curiosité naturelle de l'esprit, que ses divers atomes, en se combinant en certaines proportions définies, forment des composés dont les propriétés sont ordinairement très-différentes de celles des composants, souvent même entièrement opposées, ou bien encore que des proportions difierentes des mêmes composants donnent des composés dont les propriétés sont fort différentes les unes des autres, elle nous laisse là, sans pouvoir nous donner la moindre explication de ces faits mêmes dont nous désirerions surtout connaître la cause (1).

(1) Quelques exemples. L'oxygène et l'azote de Tair atmosphérique, introduits à Tétat de simple mélange dans nos poumons, non-seulement n*y exercent pas d'action nuisible, mais sont la condition même de la continuation de la vie; ils constituent d'ailleurs avec le carbone et l'hydrogène, la plus grande partie de notre machine organique. Combinons certaines proportions d'oxygène, d'azote et d'eau, nous aurons l'acide azotique, violent corrosif, dont certaine dose, introduite dans notre estomac, nous tuera en quelques minutes. Ce carbone, cet azote et cet hydrogène, que nous nous assimilons tous les jours par l'alimentation, combinons-les en certaines proportions, nous aurons l'acide cyanhydrique,. dont quelques gouttes nous tueront non plus en quelques minutes mais en quelques secondes. Au contraire, voici un sel neutre, un phosphate de chaux, qui pénètre chaque jour par les aliments dans notre organisme, où il forme la majeure partie de notre charpente osseuse. Décomposons ce corps en ses deux principes constitutifs, acide phosphorique et chaux, et introduisons-les séparément dans

L'astronomie a fait assurément d'immenses progrès depuis les temps où, ne sachant rien encore de la forme de la terre, de sa position dans l'espace et de ses relations avec les autres corps célestes, elle la plaçait immobile au centre de TUnivers, et faisait du soleil un luminaire uniquement créé pour notre service, et des étoiles de simples ornements cloués on ne savait comment à la voûte du firmament, le tout exécutant autour de nous les plus étranges et les plus inexplicables mouvements. Aujourd'hui elle nous fait connaître avec une grande précision les lois du système auquel appartient notre terre, la plupart des gran^ds corps qui le compo-

nolre estomac; ils y allumeront un incendie. Combinons en certaines proportions Toxygène et Thydrogène, nous obtiendrons le protoxyde d'hydrogène ou Teau, liquide non-seulement inoffensif mais un des plus nécessaires aux êtres organisés. Faisons entrer dans la combinaison une proportion d'oxygène double de celle qui entrait dans la formation de l'eau, nous aurons le deutoxyde d'hydrogène, qui est un poison. En constatant ces différences et ces oppositions entre les propriétés des corps et celles de leurs composéS) ou entre les propriétés des composés dans lesquels les mêmes composants entrent en proportions différentes, et en décrivant les circonstances où ces faits se montrent et les lois selon lesquelles ils se produisent, les plus habiles chimistes n'en savent pas plus le pourquoi ni le comment que l'homme de l'esprit le moins cultivé. Les affinités chimiques, après avoir longtemps régné sans partage dans la science, cèdent aujourd'hui la place aux attractions et aux répulsions électriques; ce sont tous grands mots, acceptables quand ils se bornent à exprimer le fait, mais très-vides et d'un funeste effet quand ils se donnent pour des explications; car alors ils expliquent le fait par le fait, c'est-à-dire qu'ils ne l'expliquent pas du tout et cfue beaucoup de gens s'en vont croyant savoir ce qu'ils ne savent pas. Nous ne demandons pas à la science, tant s'en faut, de faire plus qu'elle ne peut, mais nous voudrions qu'elle n'en eût jamais l'air, et qu'elle prît soin, à mesure qu'elle nous apprend quelque chose, de. nous avertir que l'essentiel et le — ---ipal restent encore à savoir.

sent et son déplacement - total dans Tespàce par un mouvement indépendant des mouvements respectifs de ses diverses parties, et qui entraîne l'ensemble dans une carrière tellement vaste que plusieurs milliers d'années ont dû s'écouler pour qu'il devînt sensible; pénétrant plus avant dans l'espace, elle nous montre les étoiles comme autant de centres d'autres systèmes; avançant plus profondément encore, elle nous fait entrevoir dans les nébuleuses des myriades d'autres mondes. Ce sont là sans doute de magnifiques connaissances, et je n'imagine pas qu'il puisse exister, à la louange de la puissance créatrice, un hymne plus sublime que l'émotion profonde dont nous sommes saisis quand nous y appliquons notre pensée. Mais que de problèmes dont la plupart sont à jamais insolubles dans la vie présente ! L'Univers matériel s'étend-il sans fin, ou fautil se le représenter sous une forme sphérique ou autre, qui le terminerait? Comment concevoir qu'il s'enfonce toujours et en tous sens dans ce gouffre sans bords comme sans fond, qu'on appelle l'espace? Comment aussi concevoir qu'il ait des bornes, au delà desquelles, si reculées qu'on voulût les supposer, il n'y aurait plus rien? Ses éléments recèleraient-ils dans l'intimité de leur nature des propriétés encore inaccessibles à notre esprit, et qui lui imposeraient nécessairement des limites? La science humaine actuelle est également impuissante à rien affirmer ou nier sur ce grand desideratum, faute de rien savoir de l'essence môme de la matière. Quels sont les rapports qui lient le système dont nous faisons partie avec les autres systèmes? Quels sont les éléments de ces millions d'autres mondes et quelles lois les gouvernent ? Quelle

est la nature de ces millions de millions d'êtres vivants qui les peuplent? Quelle est leur origine, leur genre de vie, leur destination? Doivent-ils avoir un jour des relations avec nous et de quelle nature seront-elles? Devant toutes ces questions l'àme se sent oppressée du poids de ses entraves, et tout lui semble misérablement petit dans le monde où elle est aujourd'hui emprisonnée.

La géologie, dont les problèmes et les solutions nous intéressent si vivement , cette science née d'hier, qui est la plus vaste -des sciences naturelles ,parce qu'elle les suppose presque toutes , et qui par cette raison devait venir tardivement, a déjà comme l'astronomie dissipé bien des erreurs des vieilles cosmogonies religieuses et particulièrement de la cosmogonie biblique. Mais, à mesure qu'elle avance, elle fait naître une foule de questions, relatives aux causes et aux époques des formations, et sur lesquelles ce qu'elle voit de plus clair, c'est qu'il lui sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'y faire des réponses entièrement satisfaisantes.

La physiologie expose à nos regards les merveilles de la vie dans le règne végétal et le règne animal (1).

(i) Quoique les détails de ces merveilles soient étrangers à ce livre, qu'on me permette d'en mentionner une en passant : je veux parler de cet échange continu que font entre eux les règnes organiques dans la période actuelle del'âge de notre globe. L'oxygène de l'air, introduit dans le corps des animaux, partjculièrement de ceux des deux premières classes (mammifères et oiseaux) du grand embranchement des vertébrés, y brûle l'excès de carbone provenant de l'exercice même des fonctions vitales ; de cette combustion, qui entretient le degré de chaleur nécessaire au jeu de ces fonctions, résulte de l'acide carbonique qui est exhalé, et que les végétaux

Elle nous fait passer d'étonnemeiits en étonnements, lorsqu'elle nous montre les phases successives, les admirables transformations du germe des plantes et du fœtus des diverses séries animales. Mais les causes et les moyens directs qui opèrent cette évolution, le point précis où un nouvel être vivant est animé, elle ignore tout cela aussi complètement que possible. Ne l'interrogeons donc pas -sur le mystère même de la vie ; ne lui demandons ni comment elle commence, ni comment elle finit : c'est là une science supérieure dont elle n'a pas le premier mot (1). Ne la questionnons pas même sur les faits les plus ordinaires de l'existence humaine, comme le sommeil, le rêve, l'évanouissement et les divers genres d'aliénation, depuis l'ignoble hébétement de l'homme ivre ou de l'idiot jusqu'à Thor-

absorbent puis décomposent pour s'assimiler le carbone et rendre à Fair la plus grande partie de l'oxygène; ce carbone, assimilé par les végétaux, y sert, avec quelques autres éléments puisés dans Talmosphère et dans la terre et dont les principaux sont l'oxygène, l'hydrogène et l'azole, à former ces principes alibiles destinés à entretenir la vie dans le régime animal, principes composés dont le régne minéral a fourni les composants, mais que le règne végétal seul est chargé de former. C'est là sans contredit une des plus grandes harmonies parmi celles que la science moderne a mises en lumière.

(1) Les nombreux essais de définition de la vie décèlent la plus complète impuissance. En voici, entre beaucoup d'autres , un exemple que je prends dans un traité qui jouit à juste titre d une grande célébrité : Bichat définit la vie Y Ensemble des fondions qui résistent à la mort. {Recherches physiologiques sur la vie et la mort, V partie, art. 1", Paris, 1829). Définir ainsi la vie par la mort, c'est définir la vie par la vie même. En effet, la mort n'étant que la cessation de la vie, dire que la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort, c'est-à-dire qu'elle est l'ensemble des fonctions qui constituent la vie, c'est définir la chose par la chose même contrairement aux prescriptions de la logique.

rible démence du malade en délire ou du fou furieux : Ne lui demandons pas surtout de nous expliquer comment les premiers individus des diverses espèces, soit végétales soit animales, ont pu apparaître à la surface du globe en dehors des voies actuelles de la génération par le concours des sexes ou au moins par la préexistence d'autres individus dont des portions détachées peuvent, en se développant, former des êtres semblables. Il y a, au fond de toutes ces questions, des abymes dans lesquels elle ne peut plonger le regard sans avoir le vertige.

En résumé, les naturalistes qui croient connaître le monde matériel, soit inorganique soit organique, qui se rient des incertitudes et des tâtonnements des sciences morales et qui vont même jusqu'à en nier la réalité, n'effleurent donc que des surfaces et ne pénètrent pas au fond des choses. Tout en sachant avec une entière certitude que la matière et l'esprit constituent deux ordres de choses distincts et très-réels, nous ne connaissons pas plus l'essence de la matière que celle de l'esprit. Lorsqu'on pose aux matérialistes les premières et les plus simples questions qu'on rencontre dès l'abord même des sciences physiques et qu'ils écartent prudemment, ils restent court et sont embarrassés tout autant et peut-être plus encore que les métaphysiciens sur les questions, aujourd'hui insolubles, que fait naître la psychologie. Ce que je dis là ne retranche rien de la valeur des sciences soit physiques soit métaphysiques, et ne tend aucunement à diminuer l'estime qui est due à ceux qui les cultivent. Elles sont toutes précieuses quand elles^ sont étudiées dans la bonne et méritante intention de découvrir le vrai en toutes cho-

ses. Dirigées vers ce but, elles nous convainquent de la nécessité et de la réalité d'un ordre de choses futur, sans lequel celui d'aujourd'hui n'a point de signification ni d'objet, où nous verrons ce que nous ne faisons qu'entrevoir, et où la satisfaction toujours plus avancée succédera aux tourments actuels de l'intelligence. A considérer l'existence dans sa totalité, toute science, toute connaissance importe également et d'une manière absolue. Mais, dans l'ordre de l'existence actuelle et des diverses situations qu'elle comporte, il y a une importance relative pour les diverses études auxquelles nous devons appliquer les forces de notre esprit : les connaissances plus particulièrement nécessaires à la fonction spéciale qui est échue à chacun de nous sont manifestement celles qui réclament nos premiers soins. Cependant, quand on sait êtreéconoine du temps, il doit en rester toujours une portion à donner aux études seulement utiles ou même simplement agréables. La tendance de notre époque à diviser et à spécialiser toujours davantage les travaux de l'esprit comme ceux du corps, fait sans doute acquérir plus d'habileté dans les détails infinis de la science comme dans les opérations de l'industrie mécanique; mais, dans l'un et Tautrie ordre, elle a le très-grave inconvénient de rendre les capacités exclusives et bornées, et cela au détriment de l'esprit généralisateur, en sorte qu'il est permis de dire que cette division et cette spécialisation du travail, poussées trop loin, sont, pour les individus, une cauçe d'afiaiblissement de l'intelligence. Quelque distingués que puissent être ceux qui se consacrent tout entiers à Tune des branches des connaissances humaines, éloquence, poésie,

histoire, jurisprudence, métaphysique, mathématiques, physique, chimie, zoologie, etc., par cela même qu'ils sont des hommes spéciaux, ils n'auront jamais une vue élevée de la science générale, ils ne pourront prétendre au titre de philosophe, pris dans sa vraie et grande acception. Le philosophe complet, c'est-à-dire, bien entendu, le moins incomplet, est celui qui a, non pas effleuré en courant, mais visité et exploré attentivement les sommités de la science universelle, et qui, sans s'être absorbé dans les derniers détails de chacune des études humaines, n'est demeuré étranger à aucune d'elles et a pu acquérir par conséquent une connaissance générale de l'ensemble. Il n'y a jamais eu qu'un très-petit nombre d'hommes à qui il ait été donné, je ne dirai pas de réaliser ce type idéal, mais d'en approcher. Cela demande en effet un rare concours, non-seulement de puissantes facultés intellectuelles et morales, mais encore de circonstances extérieures favorables. C'est l'absence de ces circonstances qui empêche de se produire les Aristote, les Descartes, les Leibniz, les Humboldt qui sont disséminés dans la foule en bien plus grand nombre qu'on ne le croit communément et que l'on coudoie sans les remarquer.

On a souvent reproché à la science, particulièrement lorsqu'elle s'appuie sur des observations laborieuses et patientes et sur les déductions du raisonnement, d'éteindre l'imagination, de sacrifier la sensibilité à de froides et sèches analyses, de décolorer la vie hum;:ine et d'en bannir toute poésie. Ces reproches, diri ', îs-contre la science en elle-même et prise dans sa ^éiiéralité, sont dépourvus de tout fondeujent. Sans

DEVOIRS ET DKOITS . 301

doute il peut arriver, aujourd'hui surtout que les diverses branches des connaissances se ramifient à Texcès, et il arrive trop fréquemment que l'étude de quelque parcelle de la science, en particulier de la science exclusive de la matière, concentrant sur un seul objet et sur un petit espace toute l'activité intellectuelle, lui ôte ses ailes et l'empêche de prendre son essor vers les hautes régions de la pensée. Mais rien n'agrandit et n'élève plus l'àme, rien n'est plus fait pour la remplir d'admiration, pour en aviver la sensibilité en même temps que pour en affermir les jugements, que la culture simultanée et régulièrement conduite des sciences naturelles et philosophiques. Quoi de plus propre, par exemple, à combler l'esprit de religieuse poésie que les grandes découvertes modernes de l'astronomie, de la géologie, de la zoologie et de la phytologie sous leurs milliers de formes soit actuelles soit éteintes, de l'histoire guidée par une sévère critique, de la philosophie éclairant les voies, jusqu'à présent si tortueuses et si obscures, des institutions sociales, et démontrant aux plus humbles intelligences la nécessité, la possibilité et les moyens du progrès de l'humanité? Je ne m'arrêterai pas longtemps à défendre contre d'autres sophismes usés les avantages de la culture de l'esprit, qui se défendent assez d'eux-mêmes. Celui qui croit à l'immortalité de l'àme d'une foi éclairée, conçoit qu'elle est destinée à s'approcher toujours davantage du Créateur par la connaissance de moins en moins imparfaite de la création; dès lors il croit aussi à l'obligation de distribuer à chacun le pain quotidien de l'intelligence, dans la mesure que comporte l'accomplissement des devoirs

de la vie. Il faut donc, pour s'opposer à la diffusion des lumières, ou ne pas croire à l'immortalité de Tàme, ou, si l'on y croit, avoir la vue tellement bornée qu'on n'aperçoive pas les conséquences les plus prochaines de ce dogme. Mais ordinairement ce n'est pas tant par défaut d'esprit que par défaut de cœur que pèchent les ennemis de l'instruction populaire : la plupart d'entre eux obéissent à de honteux motifs qui ne sont maintenant un secret pour personne. Il est bien inutile que je retrace leurs banales déclamations sur le mauvais usage que l'on peut faire de la science. Je me bornerai à dire que le remède au mal dont une science légère peut devenir l'occasion ou l'instrument serait souvent dans une instruction plus forte et plus étendue. Quand on n'a qu'une teinture de savoir, on se laisse facilement aller à penser que l'on sait beaucoup, surtout si l'on est entouré de gens très-ignorants, avec lesquels on se mesure alors de toute la hauteur où l'on se croit placé. Si un homme se montre orgueilleux de ses connaissances, soyez sûr qu'il n'a pas sondé les profondeurs de la science qu'il dit avoir cultivée; car, plus on avance dans l'étude de la nature, plus on se convainc de l'impossibilité d'obtenir dans la vie présente la solution des premières et des plus grandes questions qui tourmentent l'esprit humain. Quand donc on sait beaucoup, on voit qu'en réalité on sait très-peu relativement à ce qui reste à apprendre, et l'on est généralement disposé à tirer de là un enseignement de modestie et de réserve. Or ce ne sont pas les hommes modestes et réservés qui troublent la marche du monde. Au reste, quand je dis qu'une solide instruction contribue à faire des gens de bien, je ne

conteste pas, ce qui est évident et malheareusement trop fréquent, qu'il n'y ait des hommes en même temps instruits et dépravés. Mais, si c'est malgré leur science qu'ils se dépravent, au besoin cela prouverait aussi que l'instruction, tout en étant le plus puissant moyen de moraliser les hommes, ne suflSt pas pour faire des honnêtes gens. Il importe de bien comprendre que, si l'honnêteté ne répugne pas, tant s'en faut, à devenir habile, l'habileté n'est pas l'honnêteté. Le monde ne manque pas d'hommes éclairés et très-intelligents, qui n'appliquent leur supériorité intellectuelle qu'aux satisfactions de leur personnalité, ne reculant, pour atteindre ce but unique de leur activité, devant aucune sorte de mensonges et de bassesses, et sacrifiant sciemment et sans scrupule les intérêts de la masse des autres hommes à leurs intérêts privés. Instruire sans travailler en même temps à moraliser, c'est donc faire- une œuvre non-seulement inachevée, mais qui peut dans certaines conditions tourner à mal. Cette dernière réflexion nous conduit aux consiiiérations suivantes.

Outre les facultés supérieures , intellectuelles et morales, quinousdistinguentessentiellement de labête, nous avons comme elle des appétits, se rapportant à la satisfaction des besoins de notre organisation physique. Or c'est un fait constant que les appétits acquièrent d'autant plus de force que le sens des choses morales est moins exercé. Chez l'homme et chez l'homme seul, plus on accorde à certains appétits, plus ils deviennent tyranniques. On a dit souvent que la luxure et l'intempérance dans le boire et le manger faisaient descendre l'homme jusqu'à la brute. Ce langage est loin d'être

exact; c'est bien au-dessous de la brute qu'il faut dire. La sagesse antique avait remarqué déjà que, lorsque l'homme s'abandonne à ces deux plus grossiers des appétits, il le fait avec une frénésie qui lui est propre, et n'use alors de tous ses avantages sur les autres animaux que pour s'avilir toujours de plus en plus (1). La brute, dans l'état naturel et non point dans l'état de domesticité où elle est souvent dénaturée par l'homme, ne connaît ni les excès de la luxure ni ceux de l'intempérance. Quand une fois elle a goûté le plaisir attaché par le bienfaisant auteur de toutes choses à la satisfaction des besoins, elle s'arrête à la borne précise, marquée par la satisfaction réelle de ces besoins, tandis que l'homme vicieux veut aller au delà et marche toujours jusqu'à ce qu'il atteigne aux dernières limites de l'épuisement et de la dégradation. Et cela doit être ainsi. La bête s'arrête sans mérite et par simple ins-^ tinct, tandis que l'homme a reçu en partage la raison pour se diriger lui-même par la force de ses propres déterminations. S'il ne veut pas user de ce régulateur, ses appétits sont sans frein, et comme il n'a pas l'instinct de la bête, on le croirait abandonné de Dieu, si Ton ne savait que Dieu n'abandonne . aucune de ses créatures, pas même celles qui se sont le plus avilies, et que tôt ou tard il les force bien, par l'impuissance qui est toujours au terme de leurs derniers excès et par les souffrances qui en résultent nécessairement, à faire un retour sur elles-mêmes et à rentrer dans l'ordre. La conclusion à tirer de tout cela, c'est qu'il nous importe de ne pas attendre cette infaillible leçon, c'est que nous

(l) Aristoie, noXmxwv, livre !«', ch. 2.

DKVOIKS ET DUOITS 305

(levons gouverner nos appétits au lieu d'en subir honteusement le joug, c'est qu'enfin nous ne remplirons le véritable but de la vie actuelle qu'en travaillant sans relâche à donner à nos facultés morales la prépondérance que les appétits tendent toujours à usurper.

Par l'expression de penchants naturels, expression qui a plus d'étendue et qui réveille des idées moins grossières que celle d'appétits, on entend communément ces impulsions irréfléchies qui nous poussent à la recherche de notre bien en général. Mais c'est une force aveugle, qui tend vers un but indéterminé, et qui demande par conséquent un guide . Tant que les penchants naturels restent soumis à une sage direction, ils entrent dans l'économie générale comme éléments «l'ordre. Mais aussitôt que la raison cesse de les diriger et de les modérer, ils dégénèrent en mouvements tumultueux et désordonnés, ne reconnaissent plus ni droits ni lois, courent impétueusement vers leur objet et veulent se satisfaire à tout prix. A ces penchants ainsi dégénérés je conserve le nom de passions, par lequel on les désigne habituellement. Dire que les passions offiisquent la vue de l'esprit et oppriment la volonté, qui «'abandonnant devient par là même toujours moins forte pour opérer le bien et résister aux sollicitations du mal, dire qu'elles sèment la discorde et la haine parmi les hommes et les arment les uns contre les autres en mettant aux prises des intérêts égoïstes nécessairement opposés, dire en un mot qu'elles sont la source des plus grandes calamités qui affligent l'humanité, c'est rappeler ce qui est constaté par une expérience universelle. Puisque les passions amoindrissent et dégradent l'homme, puisqu'elles le rendent dès à

présent malheureux, il doit donc les combattre et mieux encore les empêcher de naître en réglant ses penchants naturels. J'ai ait régler et non point comprimer, diriger et non point étouflFer. Refuser aux penchants naturels leur légitime satisfaction est aussi contraire à la sagesse que de leur lâcher entièrement la bride, et cela aboutit communément à un résultat opposé à celui qu'on cherchait à obtenir. Qui pourrait énumérer tous les maux de ce genre, introduits dans le monde moral par certains instituteurs religieux? Les désordres dans lesquels s'est jetée jusqu'ici la nature humaine, violentée par de prétendus moralistes qui ont voulu lui barrer le passage, sont peut-être plus nombreux que ceux auxquels l'ont abandonnée des guides trop faciles. Le grand art de la conduite morale de l'homme consiste donc à faire aux penchants naturels leur juste part pour qu'ils ne se la fassent pas eux-mêmes trop grande, en d'autres termes pour qu'ils ne dégénèrent point en passions. Il consiste surtout à tourner vers un but hon- I nête des forces qui ne nous ont pas été données pour de-

JL jneurer inactives, et sans lesquelles nous n'aurions plus

W le même mérite à nous abstenir du mal : ce n'est pas

L parmi les natures froides et molles qu'il faut chercher

B les âmes élevées et les grands caractères ; à celui qui

H n'a pas de sang dans les veines et dont la fibre nerveuse

W est engourdie il n'est pas aussi difficile d'être tempérant

^H OU patient qu'à celui dont l'àme et les sens sont pleins

^H d'ardeur et qui est impressionné profondément par le ^H plaisir et la douleur. Les docteurs chrétiens croient ^H expliquer la nature morale de l'homme et répondre à ^H toutes les questions qui s'y rattachent, en disant que ^^^^ nous naissons mauvais et déchus par suite de la faute

originelle de nos premiers parents : explication qui met en cause plusieurs attributs de Dieu, et sur laquelle je ne m'arrêterai pas ici, l'ayant si souvent combattue ailleurs (1). A en croire Rousseau, l'homme au contraire naît bon, et c'est la société qui le déprave. La vérité est que l'homme en naissant n'est ni bon ni mauvais, mais qu'il a des aptitudes à devenir l'un ou l'autre dans la société de ses semblables selon l'éducation qu'il reçoit et les milieux où il vit. Il naît avec des penchants, plus ou moins prononcés chez les divers individus mais jamais irrésistibles , et qui peuvent le conduire soit au bien soit au mal. Sa raison lui dit que, s'il est des cas où il doit céder à leur impulsion, il en est d'autres où il doit y résister. Seul entre tous les êtres animés de la création terrestre il est perfectible : de là, quand il n'y aurait pas d'autres raisons tirées de sa constitution physique, la nécessité qu'il vive en société, puisque cet état est la condition naturelle de l'exercice de ses facultés et du déploiement de sa perfectibilité. Un des plus sûrs préservatifs des atteintes des passions, c'est le travail, qui fait faire l'apprentissage de beaucoup de vertus qu'on n'apprend bien qu'à son école. Outre ce qu'il a de bienfaisant, ainsi qu'on peut en juger par les tourments de l'inaction prolongée au delà du temps nécessaire à la réparation des forces, ce qu'il a de pénible même est une des plus heureuses nécessités de notre nature. C'est par les efforts qu'il suppose, qu'il tient nos facultés en éveil et en accroît la puissance ; c'est par les obstacles qu'il faut vaincre dans

(1) Parliculièrement dans le chapitre 2 de la !'• partie de V Examen critique des doctrines de la religion chrétienne, tome !•'.

l'exercice de ces facultés, que notre àme apprend à se mettre en possession d'elle-même. Et puis rappelonsnous que rien n'étant isolé dans Texistence, les travaux de la vie actuelle sont en relation nécessaire avec ceux des vies futures, qu'ils doivent préparer et faciliter,* en sorte que les meilleurs produits dé nos fatigues, ce.^ produits qui constituent notre avancement dans la science et la vertu, doivent nous suivre à la mort e-t aider à l'acquisition de nouvelles richesses intellectuelles et morales. Jamais idée plus fausse ne pouvait donc être répandue dans les esprits que celle que donne la religion chrétienne après la religion juive, quand elle représente la fatigue, qui est la compagne nécessaire du travail , comme une punition infligée par Dieu à l'humanité entière, en^expiation d'une première faute, commise par le premier homme (1). On ne pouvait s'y prendre mieux pour faire maudire ce qui doit être considéré comme une source de bien, pour faire éluder autant que possible ce qui doit être accepté comme un instrument de bonheur. Il faut que l'activité humaine s'exerce d'une façon quelconque : si elle ne s'applique pas au bien, elle s'appliquera au mal. On peut donc présumer qu'un désœuvré mènera une vie mauvaise, et c'est en effet ce que le monde nous montre généralement. Voyez cet homme qui ne sait comment dépenser le temps que le sommeil, la table et sa toilette lui laissent sur les vingt-quatre heures de chaque jour, promenant son indolence ennuyée, appliquant son intelligence à la seule recherche de plaisirs nouveaux, et de quels plaisirs! Si vous enlevez le vernis d'élégance qui

[i) Genèse, c\). 3, v. il-\9.

le recouvre, vous ne trouverez au dedans que corruption. Cet être, à charge à lui-même comme aux autres, est véritablement la honte de l'espèce humaine. Le travailleur, qui se trouve sur son passage, loin de se tenir humilié, doit se dire : «* Je ne voudrais pas être «« à sa place. ^ Mais si, comme il arrive trop souvent, non content de mépriser cet oisif, il jette sur lui uu œil d'envie, si le sentiment de malaise qu'il éprouve à sa rencontre, vient de ce qu'il convoite ses coupables jouissances, c'est qu'il ne vaut pas mieux que lui et qu'il voudrait être à sa place pour faire aussi mal, peut-être pis. Tout homme qui n'est point arrivé à un âge où il lui soit permis de se reposer, ou qui n'est pas dans un état de santé qui le condamne à l'inaction, doit accomplir un travail utile, lors même qu'il a déjà des moyens d'existence. Evidemment je ne veux point parler seulement de travail manuel. Il est beaucoup de fonctions qui, sans employer la force musculaire, n'en sont ni moins nécessaires ni moins pénibles que les fonctions mécaniques. En civilisation, les besoins de l'existence humaine ne se rapportent pas seulement à la vie matérielljB ; ils se diversifient et se multiplient à l'infini, et tous les genres de travaux qui ont pour but de les satisfaire, les travaux mêmes qui contribuent uniquement aux plaisirs honnêtes, peuvent être également méritoires ; car l'homme laborieux a besoin de récréations, afin de réparer ses forces épuisées par une application soutenue : l'important est de ne lui en offrir que de bonnes. On honore avec raison les travailleurs de la pensée, les savants, les professeurs, les artistes, etc. Pour moi, je ne refuserais mon estime pas même à la profession d'acteur dramatique; j'y mettrais

toutefois cette condition que cet acteur ne prêterait son talent qu'à la représentation de pièces parfaitement morales, et jamais à celle de pièces corruptrices comme le sont la plupart des œuvres de notre théâtre. J'ai dit que tout homme devait avoir une occupation utile, lors même qu'il n'en avait pas besoin pour vivre. On comprend bien qu'il s'agit ici seulement d'un devoir de conscience et non d'une obligation que la loi humaine puisse forcer à remplir. Il en est de ce devoir là comme de beaucoup d'autres dont l'accomplissement ne saurait être prescrit que par la loi religieuse. Si les hommes y peuvent quelque chose , ce ne sera que par le mépris dont ils poursuivront désormais l'oisiveté, aussi bien celle qui se pavane sous l'or et la soie que celle qui se complaît dans ses haillons. Des écrivains ont proposé, comme un moyen d'obliger tout homme à travailler, d'abolir la transmission de la propriété par hérédité légale et par testament, en décrétant que tout possesseur actuel n'aurait plus que l'usufruit de sa propriété, et qu'à sa mort elle tomberait dans le domaine de la communauté, qui alors absorberait dans peu d'années toutes les propriétés privées. Ce moyen revient, comme on voit, à l'abolition de la propriété privée, et j'ai montré plus haut les inconvénients et même, je crois, les impossibilités de cette théorie. Quand on ne regarde qu'à la superficie de la vie humaine, on est affecté péniblement de ce que certains hommes n'ont eu qu'à nalre pour être riches. Mais la réflexion et l'expérience nous font reconnaître qu'il y aurait une grande erreur à les croire plus heureux pour cela. Si nous considérons leur condition au point de vue de l'ensemble de l'existence et du compte à

DEVOinS KT DROITS 311

rendre à la justice suprême, le privilège apparent de leur naissance nous semblera plutôt une charge qu'une faveur véritable. Aux yeux de Dieu, il n'y a point de privilège réel : le compte qu'il exige de chacun est proportionné à ce qu'il lui a donné, et la série des existences des êtres fournit les moyens de rétablir parfaitement cet équilibre d'égale distribution des facultés (richesse, puissance, force physique ou morale, talents, etc.), que l'on cherche en vain dans Tordre présent des choses, et qui n'existerait nulle part si tout devait se borner pour nous à la vie actuelle. Enfin à l'hérédité s'attache quelquefois , je n'en disconviens pas, un mal dont la pensée révolte tout d'abord : il arrive trop souvent que tel mauvais fils ou tel mauvais frère, qui convoite un héritage, est excité par cette perspective à désirer la mort de ceux qui devaient lui être le plus chers. Mais ce sont là de monstrueuses exceptions, qu'une saine éducation morale et religieuse peut et doit d'ailleurs prévenir, en faisant prédominer l'affection naturelle qui lie les proches sur tout sentiment de basse cupidité, tandis que la suppression de l'hérédité, entraînant celle de la propriété privée et par suite celle de la famille, introduit le chaos dans le monde social, sous prétexte de parer à un mal ac* cidentel.

Du double devoir de cultiver notre intelligence et de régler nos penchants naturels résulte le droit à l'indé* pendance morale, laquelle suppose aussi cette liberté de l'individu, plus particulièrement relative à la possession des facultés corporelles, et que nous avons vue découler déjà du devoir de veiller à la conservation de notre vie. Quelqu<^ précieuse que soit la liberté indivi*

duelle, rindépeiidance morale Test bien davantage. Une àme forte peut absolument conserver sa dignité jusque dans l'esclavage . Mais celui qui renonce à l'indépendance morale, en n'usant point des facultés intellectuelles dont Dieu l'a pourvu et en acceptant sans examen les idées et les croyances qu'on lui donne toutes faites sur le vrai et le faux, le juste et l'injuste, n'est plus un homme, il est descendu volontairement vers la bête. Celui-là est plus méprisable encore, qui étant éclairé sur le bien et le mal, refuse d'entrer dans la voie qu'il sait devoir suivre ou y marche timidement, prêt à la quitter à la' première occasion qui réclamera le sacrifice de quelque intérêt, et réglant alors lâchement sa vie sur des préjugés, des mœurs et des exemples qu'il désapprouve. C'est moins l'esprit que la volonté, qui fait défaut dans la conduite, particulièrement aux époques d'affaissement général des caractères comme celle que nous traversons. Rien n'est plus rare aujourd'hui que ces résolutions persistantes de rester ferme et quoi qu'il en puisse coûter dans la ligne du devoir, résolutions qui font l'homme par dessus tout. Beaucoup de gens se sentent quelque goût pour la vertu; mais ils voudraient qu'il n'en résultât pour eux aucune incommodité. Ils veulent l'impossible; car on ne saurait cumuler ainsi les mérites de l'honnêteté et les profits de l' improbité. Un honnête homme qui se plaint des désavantages que lui vaut dans le monde son honnêteté, n'est vertueux qu'à demi, et s'expose à ne l'être bientôt plus du tout. Celui qui est vraiment honnête et qui veut continuer de l'être partout et toujours, doit s'être dit que son amour de la justice et sa disposition à être vrai en toutes choses déplairont au plu-

DEVOIRS ET DKOITS 313

grand nombre des hommes ayec lesquels il sera en rapport. Cela aura lieu surtout s'il appartient à un certain ordre de fonctions publiques, qui le mette quelque peu en évidence ; il a dû s'attendre alors à ce que son chemin fût semé d'obstacles et à ce que les plus grands lui vinssent précisément des hommes qui devraient l'aider à les vaincre, je veux dire de ses supérieurs des hautes régions du pouvoir, qui ne prisent guère dans les subordonnés que la souplesse, le savoir-faire et l'art de tourner les difficultés, et qui, lorsqu'on leur objecte les principes, se mettent à rire en disant que les prin-cipes ont la vie dure. Il ne se plaindra donc pas de désagréments inévitables, qu'il a dû prévoir. Dans la carrière de la vie, deux routes s'ouvrent devant nous, l'une escarpée et rocailleuse, qui conduit au bien, l'autre plane et fleurie, qui en éloigne. Il faut opter; mais, quand on s'est décidé pour la première, on n'a pas bonne grâce à se lamenter dès l'entrée de n'y pas rencontrer les douceurs de la seconde.

§ 3. — DEVOIRS DE l'homme DANS SES RAPPORTS AVEC SES

semblables; droits qui en dérivent

Considéré dans ses rapports avec ses semblables, Thomme a des devoirs généraux et des devoirs particuliers. Les premiers se fondent sur le simple titre d'humanité , les autres sur la qualité de membre de la

société domestique et de membre de la société politique.

Les devoirs généraux fondés sur le simple titre d'humanité sontjes suivants :

I. Devoirs de s'abstenir de tout ce qui peut nuire à nos semblables, résumés dans ce précepte : Ne fais point a autrui ce que raisonnablement tu ne voudrais pas qu'on te ftt. Généralement parlant, tout acte qui viole le droit de nos semblables et les empêche d'aller à leurs fins, est mauvais. A juger de ce point de vue les rapports si multipliés et si complexes de la vie sociale, combien de positions qui exploitent l'ignorance et l'humilité des diverses conditions humaines! Combien de professions, d'actes, de paroles, de plaisirs qui de près ou de loin portent atteinte aux droits de nos semblables et sont par conséquent illégitimes ! La foule s'y livre pourtant sans scrupule, et ne pense pas même à se demander si elle fait bien ou mal.

Nous devons nous abstenir de ce qui est nuisible aux intérêts matériels de nos semblables. Ce que j'ai établi, dans le précédent paragraphe, sur l'origine du droit de propriété, établit également son inviolabilité, et me dispense de disserter spécialement sur la criminalité (lu vol, non-seulement du vol direct et patent, mais encore du vol sous toutes les formes indirectes, subtiles et plus ou moins déguisées qu'il revêt dans une civilisation avancée. Je ne m'arrêterai pas non plus à faire voir que le meurtre volontaire, commis hors du cas de vraie et absolue nécessité, celui de légitime défense, tel que je l'ai défini plus haut, est un des plus grands crimes : il y a peu d'apparence que des arguments nus-

sent convaincre celui pour qui cela ne serait pas évident. Il va sans dire que j'appelle aussi meurtre volontaire, commis sans vraie nécessité, celai qui serait commis dans un duel. Quand la philosophie pousse le respect de la vie humaine jusqu'à refuser à la société le prétendu droit de décerner la peine de mort (1), elle n'ira certes pas reconnaître un droit aussi exorbitant chez les individus à qui elle n'accorde pas même celui de disposer de leur propre vie. Nous refuserons donc de prendre jamais part à un duel, soit comme acteurs soit comme témoins. Mais avant tout nous ne devrons jamais nous départir de ces sentiments de délicatesse et d'honneur, de ces habitudes de sévère probité et de vrai courage, qui préviennent les duels ou qui autorisent à les refuser dignement. Sans doute un homme convaincu d'improbité ou de lâcheté doit, aussi bien que celui qui est honnête et brave, refuser un duel, puisque c'est un crime; mais tout le monde supposera qu'il le refuse par peur et non par devoir, et s'il vient à parler de ses principes quand on sait qu'il n'en a pas ou qu'il les fait fléchir en mainte autre circonstance, on se moquera de lui avec raison.

Ce n'est pas assez de s'abstenir de ce qui nuit matériellement à nos semblables, comme l'atteinte portée à leur propriété, les violences corporelles, le meurtre. Il faut encore leur épargner toutes les sortes de mauvais traitements, exercés injustement soit en faits soit en paroles. Il faut surtout s'abstenir de ce qui est nuisible à leurs intérêts moraux et intellectuels, comme

(4) Je revieadrai sur cette grave question, lorsque j'aurai tout à l'heure à traiter de la société politique.

316 r.HAlMTKE VI

de les exciter au mal soit par de mauvais conseils soit en leur donnant l'exemple du vice^ ou de les induire en erreur soit directement soit en leur cachant la vérité. L'àme humaine a besoin de connaître le vrai et le bien en toutes choses ; car c'est le pain dont elle se nourrit. Défiez-vous du mystère en quoi que ce puisse être, ou plutôt soyez sûr d'avance, partout où vous le rencontrerez, qu'il y a par-dessous quelque intérêt honteux ou quelque fourberie ou quelque sottise. Les enseignements que les prêtres payens renfermaient dans le sanctuaire ou ne révélaient qu'à un petit nombre d'initiés (1), les prétendues sciences occultes que ce ténébreux et crédule moyen âge, dont nous sortons à peine, dérobait à la connaissance du vulgaire, tout cela n'était guère que mensonge ou ignorance.

La médisance, qui consiste à dire de quelqu'un un mal que l'on sait ou que l'on croit exister réellement, peut, dans certains cas, être coupable ; c'est, comme cela arrive dans la plupart des cas, lorsqu'elle a lieu

(1) Des écrivains ont cru justifier ces prêtres en prétendant, assez gratuitement d'ailleurs, qu'après avoir prêché à la foule plusieurs Dieux dont les exemples ne pouvaient que porter au vice et au crime, ils prêchaient à leurs disciples privilégiés, sous forme d'interprétation symbolique des dogmes populaires, un Dieu unique, source et modèle de toute perfection, et qu'i.'s le leur proposaient comme un type dont ils devaient s'efforcer d'approcher dans tous leurs actes. Cette sorte de justification est des plus malhabiles. Si ces prêtres étaient en possession de la vérité, ils n'en élaient que plus coupables en mentant à la foule, et la peur des dangers qu'ils avaient, je n'en disconviens pas, à courir en étant entièrement vrais avec tous, était dictée par un sentiment de lâcheté qui ne sera jamais une excuse ni encore moins une justification aux yeux du pliilosophe.

sans nécessité, sans utilité et dans le seul but, avoué ou caché, de nuire à celui qui en est Tobjet. Quant à la calomnie, sorte de meurtre moral, c'est un des crimes les plus odieux , puisqu'il consiste à dire de quelqu'un un mal que l'on sait ou que l'on croit ne pas exister.

Évidemment, tous les actes que je viens d'indiquer sommairement sont d'une telle nature que nous avons raison de vouloir que l'on s'en abstienne à notre égard; nous devons donc nous-mêmes nous en abstenir à l'égard d'autrui.

Le devoir général de s'abstenir de tout ce qui peut nuire à nos semblables, étant négatif, ne donne naissance à aucun droit.

II. Devoirs de fidélité à ses engagements et de bienfaisance, résumés dans ce précepte : Fais à autrui ce que tu voudrais raisonnablement qu'on te fît.

Le devoir général de fidélité à ses engagements, bien . entendu qu'il s'agit ici d'engagements ayant pour objets des choses licites, ne demande pas de longues explications, tant il est manifeste pour toute conscience droite et qui se tient en garde contre les sophismes de Tégoïsme. Que serait une société d'où la bonne foi serait bannie, et <lont les membres ne se serviraient de la faculté d'exprimer leurs pensées et leurs intentions par le langage parlé ou écrit que pour se tromper réciproquement? Un aflfreux repaire où la méfiance universelle rendrait tous rapports impossibles et placerait les hommes dans un état d'hostilité nécessaire et perpétuelle.

Ce serait se faire une grande illusion que de se croire

quitte envers ses semblables parce qu'on ne les aura pas empêchés d'aller à leurs fins. Nous devons encore, autant qu'il est en nous, les aider à y aller, particulièrement les ignorants, les faibles, les pauvres, les affligés, les avilis, les dégradés. Plus un homme est élevé au-dessus des autres par les facultés de l'esprit ou par les moyens extérieurs d'action, plus strict est le devoir qui lui est imposé d'aller à eux pour les faire progresser en intelligence et en moralité. Traverser la vie en étant exclusivement occupé de s'y procurer à soi-même le plus d'aises possible, c'est cultiver uniquement les éléments inférieurs de notre être, tels que l'instinct de conservation physique et le sentinfènt étroit de la personnalité ; c'est vivre comme le ferait la bête si elle était capable de calcul mais sans acquérir en même temps les éléments supérieurs de nôtre nature affective, l'amour de nos semblables, la sympathie que nous ressentons pour leurs douleurs, là générosité qui nous excite à les soulager. Ajoutons que cette concentration des facultés de l'individu sur ses satisfactions isolées constitue, et c'est justice, la plus grande des misères de l'àme; car nous ne pouvons goûter quelque bonheur, digne de ce nom, que par le bonheur des autres. Mépriser les humbles, refuser de descendre jusqu'à eux, détourner la tête à la vue de leurs misères, cela ne demande pas un grand courage, et c'est le signe infaillible de la sécheresse du cœur et d'une abjection de sentiments qui n'a rien :de commun avec la véritable élégance et la distinction réelle de goûts et de manières dont elle usurpe les noms.

Chez des êtres doués de raison, la puissance n'a pu

être instituée et avoir été départie aux uns que pour suppléer à Tinsufâsance des autres. Sans cela, quelle signification et quel but pourraient avoir, d'une part le sentiment de compassion qui nous porte à venir en aide à ceux qui ont besoin d'être secourus, et de l'autre la tendance instinctive qui porte les faibles à se réfugier sous la protection des forts, sentiment et tendance particulièrement propres à notre espèce, mais qui ne sont pas absolument étrangers à certains animaux, tout privés qu'ils sont de cette lumière de la raison qui nous montre le devoir et le droit chez les autres comme chez nous? Donc les forts doivent venir en aide aux faibles. C'est un devoir qui oblige tout le monde à des degrés divers ; car tel qui est faible ou pauvre ou ignorant relativement à tel autre, est encore fort ou riclio ou éclairé relativement à tel autre. Ce devoir oblige les classes et les sociétés non moins rigoureusement que les individus eux-mêmes ; on ne peut négliger de le remplir sans avoir à rendre compte de cette négligence à la suprême justice, et le compte ne sera que plus redoutable si, non content de faire servir exclusivement les supériorités naturelles ou acquises aux satisfactions personnelles, on les a employées à opprimer ou dépouiller ou tromper les inférieurs.

Le devoir général de bienfaisance consiste : P à aider nos semblables à conserver et à développer leur être organique, et à les préserver, autant que le comporte la prévoyance humaine, des dangers, soit prochains soit éloignés, qu'ils peuvent courir sous ce double rapport ; 2° à les aider à développer et à perfectionner leur être intellectuel et moral. La pratique de la bienfaisance est accompagnée d'un tel sentiment

320 CHAPITUE M

de plaisir qu ou pourrait presque dire qu'il en rend l'exercice trop facile. Pourquoi faut-il cependant que le nombre soit si petit de ceux qui comprennent que l'accomplissement de ce devoir est la source des plus douces émotions et des meilleurs souvenirs, et d'où vient que ceux qui estiment et recherchent le moins, les jouissances les plus pures et les plus élevées, se rencontrent ordinairement parmi ceux qui ont le plus de moyens de se les procurer? Il y a, je le sais, quelques natures exceptionnelles, qui savent résister aux influences pervertissantes d'une haute position de fortune, et qui cherchent leur bonheur dans l'exercice de -la bienfaisance : celles-là ne sauraient être entourées de trop de respect, de considération et d'estime. Mais en fait ce ne sont pas les plus riches qui accomplissent le mieux le devoir de la bienfaisance. Il n'est heureusement pas nécessaire d'être riche pour cela : il n'y a pas de position si infime, si disgraciée, où l'oii ne puisse encore faire du bien à d'autres hommes ; quelque maltraité que l'on se croie ou que l'on soit réellement par la fortune, on trouvera, si l'on cherche bien, quelqu'un qui l'est encore davantage et à qui une main secourable , tendue à propos , peut épargner un blasphème ou un acte de désespoir. Et, en supposant même l'impossibilité de procurer à nos semblables les moyens matériels d'adoucir leurs souffrances, il nous est toujours donné de leur offrir cette sorte d'assistance qui est souvent la plus douce : on sait trop peu tout ce qu'un mot affectueux, un regard sympathique peut apporter de soulagement à une âme désolée. Si nos joies croissent en intensité et en valeur quand elles sont goûtées en commun, nos peines perdent une

grande partie de leur vivacité et de leur amertume lorsqu'un cœur aimant vient les partager.

On entend beaucoup crier à l'ingratitude des hommes. Je ferai remarquer d'abord que ceux qui crient le plus fort croient trouver là une raison pour se dispenser du devoir de la bienfaisance. Or ce devoir peut être plus ou moins agréable à remplir selon le degré de reconnaissance que font naître les bienfaits, mais il en est indépendant et n'en demeure pas moins obligatoire de sa nature : aussi le mérite de son accomplissement croit-il à mesure que nous avons moins compté sur cette récompense immédiate et présente que nous pouvions espérer en recueillir. Celui que vous avez obligé se montre-t-il ingrat? Cela est pénible sans doute; mais que vous importe après tout? Vous avez fait votre devoir; l'obligé seul ne fait pas le sien : il en répondra. Ce petit mécompte ne saurait vous autoriser à cesser d'exercer la bienfaisance ; il vous autorise seulement à regarder désormais d'un peu plus près où vous placez vos bienfaits, pourvu toutefois que vous n'y regardiez pas de trop près, car c'est par cet examen trop minutieux que beaucoup de gens, qui d'abord avaient montré quelques dispositions à la bonté , sont arrivés finalement à l'insensibilité. Il ne faut pas vous attendre à trouver toujours chez des êtres aigris par les souffrances ou dégradés par l'excès de la misère, ces mérites éminents, ces vertus de premier ordre qu'on n'est pas bien sûr de trouver chez vous-même. La pratique de la bienfaisance serait en vérité trop peu méritoire si l'on ne devait jamais rencontrer de mauvais cœurs. Les vives expressions de la reconnaissance sonnent si doucement à nos oreilles et flattent si bien le côté vani-

^li CHAPITRE VI

t4îux de notre nature, que, si l'on pouvait toujours y compter, beaucoup d'égoïstes se feraient généreux par calcul ; c'est-à-dire que , si la gratitude était chose assurée, les actes de bienfaisance, descendant aussitôt au rang d'échanges intéressés, perdraient par cela même la meilleure partie de leur prix. Je dirai en second lieu une chose sur laquelle je ne crains pas d'être contredit par ceux qui ont sondé un peu profondément les misères du cœur humain et des relations sociales. S'il y a assurément toujours trop d'ingrats, il y en a réellement beaucoup moins qu'on ne le pense et qu'on ne le dit communément. La vanité et l'orgueil même occupent souvent, dans les motifs des actes de bienfaisance, plus de place que l'idée de l'accomplissement d'un devoir. Il arrive alors qu'au lieu d'entourer le bienfait de ces formes délicates autant que simples et indulgentes, qui préviennent la douleur de l'humiliation, on se montre d'une exigence excessive à l'égard des obligés, on ne les trouve jamais assez parfaits, jamais surtout assez humbles, assez souples, assez aplatis. Or, comme on peut avoir affaire à des hommes chez lesquels une juste fierté de caractère et une légitime susceptibilité se refusent à cet aplatissement qu'on attend d'eux, on'se hâte de taxer d'ingratitude ce qui n'est que résistance à l'abaissement, et l'on offense alors ceux qu'on prétendait obliger. Tant il est vrai que lart d'exercer la bienfaisance d'une façon pleinement méritoire n'est guère pratiqué que par les âmes d'élite, qui seules possèdent le secret de rendre l'ingratitude impossible.

La bienfaisance doit se traduire en institutions et en actes bien autrement grands et sérieux que l'au-

mône mesquine de cette charité orgueilleuse qui fait naître et nourrit la plaie hideuse de la mendicité, et qui maintient dans Tavilissement une grande partie de l'humanité pour l'asservir plus sûrement.

A un homme qui possède peu mais qui n'éprouve pas de véritables besoins, à celui même qui ne possède rien que ses bras et son activité mais dont le travail soutenu et équitablement rétribué suffit à nourrir et à élever convenablement sa famille, on peut être admis à dire : « Ne croyez pas les gens riches plus heureux « que vous, et gardez-vous bien d'envier leur sort. « Vous auriez beaucoup à perdre au change. Votre « modération et votre contentement habituel feraient <* place à l'ambition, aux mécomptes et au dégoûts. « L'orgueil, l'insensibilité et l'égoïsme succéderaient « à votre simplicité, à votre générosité, à votre com-

- passion pour les souffrances de vos semblables. Sans « doute les hommes ne naissent pas plus mauvais les « ims que les autres, mais ils le deviennent, et lamour « des richesses est la principale source de leur per- « versité. L'opulence vous corromprait probablement « comme elle en a corrompu tant d'autres; car vous « portez en vous la même nature, les mêmes pen- «* chants, le même fonds de faiblesses que les riches. « Voyez plutôt ce que sont devenus la plupart de ceux

- qui, sortis de vos rangs, se sont enrichis. Croyez « donc qu'à tout prendre, votre condition réunit une « plus grande somme de véritable bonheur que celle « des hommes favorisés par la fortune. »» Mais le moyen de tenir ce même langage à des malheureux qui s'exténuent de travail sans pouvoir mettre fin aux souffrances de leurs familles ! N'y aurait-il pas une cruelle

dérision à féliciter un homme, qui voit sa femme et ses enfants mourir de faim et de froid, de ce qu'il ne connaît pas la satiété et les ennuis de l'opulence ? Sèrmoneurs bien nourris et bien logés, je reconnais que vous êtes très-diserts quand vous prêchez sur ce thème. Mais, quelque réels que soient les inconvénients d'être trop mollement vêtu et de trop bien dîner, je vous défie de les faire comprendre à celui qui est nu et dont l'estomac éprouve d'affreux tiraillements. J'ose vous prédire que vos chances d'insuccès croîtront en raison même des frais d'éloquence que vous ferez. Pour avoir le droit de célébrer l'humilité et pour réussir à la faire apprécier aux hommes, il faut d'abord les avoir préservés des souffrances de cette extrême misère qui est la cause de tant de désordres. Alors seulement la législation et la religion seront bienvenues à chercher à leur inspirer le mépris des richesses.

Nous voulons avec raison que nos semblables remplissent à notre égard les devoirs généraux de fidélité aux engagements et de bienfaisance que je viens "de définir rapidement ; nous devons donc les remplir nousmêmes à leur égard. Pour le bien à leur faire, c'est donc même règle que pour le mal a leur épargner. Dans nos diverses relations avec eux, mettoiîs-nous par la pensée à leur place et demandons-nous comment nous voudrions raisonnablement être traités. Nous saurons alors comment nous devons agir envers eux ; car ils ont les mêmes besoins et les jnêmes droits que nous. Cette règle de conduite, tracée depuis longtemps mais si souvent oubliée qu'il faut constamment la rappeler aux hommes, résume simplement et clairement tout l'art de bien vivre en société. La sympathie qui nous

fait jouir du bien et souffrir du mal de nos semblables, et qui s'étend jusqu'aux êtres inférieurs que nous savons doués comme nous de sensibilité, facilite l'accomplissement de nos devoirs envers les autres hommes. C'est un sentiment aussi naturel que l'amour de soi, avec lequel il est trop souvent mais jamais nécessairement en opposition. Si ce dernier sentiment, qui déjà est le plus fort naturellement, n'est pas subordonné au devoir, il opprime la sympathie au proit des intérêts égoïstes et tend à devenir exclusif. C'est par une vigilance continue que nous devons prévenir cette usurpation tyrannique, qui façonne bientôt en esclaves d'une basse personnalité des êtres faits pour épancher au dehors leurs dispositions affectives.

Du devoir de fidélité aux engagements naît le droit à la liberté d'association, à la liberté des transactions par lesquelles nous nous obligeons les uns à l'égard des autres. Ce droit nait également du devoir général de bienfaisance, que les efibrts individuels seraient souvent impuissants à remplir, et qui engendre aussi le droit d'écrire et d'enseigner librement. Toutes ces choses sont corrélatives et ne se comprennent pas les unes sans les^ autres. Comment, par exemple, nous serait-il possible d'aider nos semblables à perfectionner leur être intellectuel et moral, si nous n'avions pas le droit de leur communiquer par écrit ou par l'enseignement oral les connaissances que nous pouvons avoir acquises, si nous n'avions pas la pleine liberté de faire participer leur esprit aux vérités dont le nôtre peut être en possession? On ne conteste ce droit et cette liberté qu'aux époques de ténèbres ou d'oppression; mais alors au moins, si on les refuse brutalement, on

les refuse franchement, tandis qu'il est d'autres époques où on les concède à demi et en paraissant hypocritement les protéger, on les administre au poids et à la mesure, on les entoure de tant d'entraves, de tant de risques et de tant de pièges qu'en réalité on veut en rendre l'exercice impossible et qu'on y réussirait s'il n'était pas au-dessus de tout pouvoir humain (Tarrêter l'essor de la pensée.

J'arrive aux devoirs particuliers, fondés sur la qualité de membre de la société domestique et de membre de la société politique.

Page 1