I. Société domestique
Chez l'homme comme chez les autres êtres animés, les deux sexes sont attirés l'un vers l'autre par une impulsion naturelle, instinctive, et qui, à parler généralement, n'a rien que de bon en elle-même, puisque c'est la voie que Dieu a instituée pour la perpétuation et la propagation des espèces. Mais ce rapprochement devait-il s'opérer dans notre espèce comme il s'opère dans les autres, passagèrement, au hasard, sans être précédé d'aucun engagement ni suivi d'aucune obligation commune et permanente? Oui, si nous sommes en tout semblables aux brutes; non, dans le cas contraire. Or la plus simple observation fait reconnaître que nous différons des autres animaux physiquement, intellectuellement et moralement : physiquement, par une constitution organique plus délicate, qui arrive plus tard à son entier développement et qui demande pour cela bien plus de soins extérieurs ; intellectuellement, par une raison indéfiniment perfectible, qui pouvant s'élever, au moyen des abstractions de la
science, jusqu'à la connaissance de TÊtre des êtres et à la conception de Texiatence personnelle, continuée par delà la vie terrestre, réclame indispensablement le secours d'une longue éducation; moralement, par des penchants, des affections, de» sentiments qui sont tout à fait inconnus à la brute, qui résultent de notre supériorité intellectuelle même, et qui ne peuvent se dé* velopper régulièrement et s'épurer que dans un mili^ particulier et tout différent de celui dans lequel naissent, vivent et meurent les autres espèces quelconques d'animaux. De toutes ces différences résulte manifestement pour notre espèce et pour elle seule la nécessité de l'institution du mariage. Ce que l'on appelle famille n'existe pas pour les autres animaux; dans les ordres supérieurs mêmes, leurs petits, une fois en état de suffire aux besoins de leur conservation individuelle (généralement ils arrivent vite à cet état), se séparent de leur mère, qui bientôt ne les connaît pas plus qu'ils ne la connaissent eux-mêmes; dans les ordres inférieurs, ils en sont séparés dès leur naissance. Chez l'homme seul, des besoins nouveaux s'ajoutent aux besoins corporels et y survivent. Les sentiments les plus tendres consacrent les ^iens qui attachent l'époux à l'épouse , les enfants aux parents et les frères et sœurs entre eux. Chez nous aussi sans doute le rapprochement des sexes a pour but de perpétuer l'espèce; mais il n'a pas, comme chez les autres animaux, ce but unique. Le sentiment si vif et si délicat, qui prépare ce rapprochement et qui se transforme en affection conjugale et paternelle, affection plus calme et moins égoïste, ce sentiment, dis-je, n'a évidemment pas d'autre fin légitime que de cimenter la
famille par le mariage ; dès lors tout système d'organisation de la société humaine qui supprimerait l'institution du mariage détruirait la famille, et par conséquent priverait notre espèce, de son apanage exclusif pour la ravaler jusqu'à la condition de la brute. Otez à l'amour cette fin du mariage vers laquelle seule il tend, et il n'est plus qu'une source d'amères déceptions, soit qu'il se repaisse de voluptés passagères, soit qu'à la poursuite d'ime perfection dont l'idéal ne peut être réalisé en cette vie, il se consume sans fruit dans cette exaltation factice ou ces langueurs énervantes que chantent certains poètes et que propagent certains romanciers.
Les disciples de la religion nouvelle devront particulièrement se reconnaître à la pureté de leurs mœurs autant qu'à la docile gaieté de cœur avec laquelle ils suivront les douces impulsions de la nature. Ils envisageront donc comme le fondement de tout bonheur individuel et social l'institution du mariage , institution qui parait pervertie aujourd'hui plus que jamais, quand on considère soit les causes nombreuses qui déconseillent aux uns cette union, soit surtout les motifs qui la font contracter à tant d'autres comme un marché. Ils répudieront les œuvres corruptrices où elle est indignement outragée et qui infectent le théâtre et la littérature. Ils se montreront sévères dans le choix des représentations théâtrales auxquelles ils assisteront : on a dit souvent, et rien n'est plus vrai, que les obscénités de ces représentations n'étaient pas seulement le fait des auteurs et des acteurs, . mais que les spectateurs qui s'y complaisaient en étaient également coupables. Ils ne seront pas moins sévères dans le choix
des lectures destinées à occuper utilement en môme temps qu'à charmer les loisirs du foyer domestique. Ils réprouveront l'union des sexes hors du mariage comme opposée au hut de la nature, c'est-à-dire à l'éducation en commun que cette union appelle à la vie. Ils tiendront pour très-coupable une femme qui, s'étant liée librement à un homme par la foi conjugale, se livre à un autre. Mais son vil séducteur, celui qui a lâchement corrompu un être faible, celui qui s'est fait la cause première d'un pareil désordre et qui entrerait dans les plus violentes colères si l'on séduisait sa propre femme, cet homme qui marche le front levé et que le monde applaudit ou excuse en même temps qu'il est sans pitié pour une complice quelquefois moins coupable! Oh! c'est cet homme-là surtout qu'ils tiendront pour infâme. Ils réprouveront le célibat des hommes, qui ne serait pas justifié par des causes véritablement nécessitantes. Tout en sachant très-bien que les affections les plus entraînantes ne doivent point exclure la prévoyance et la réflexion, tout en comprenant parfaitement que l'homme qui contracte une union aussi sérieuse que l'est le mariage s'engage par là même à mener une vie rangée et, s'il est sans fortune, à pourvoir par son travail, autant du moins que cela dépendra de lui, à tous les besoins réels des êtres qui doivent partager sa condition, ils répudieront la doctrine qui dit aux pauvres c'est-à-dire à l'immense majorité du genre humain : « Ne vous mariez pas, ou, si vous faites « cette faute, que ce soit le plus tard que vous pour- « rez, et, si vous la faites, arrangez-vous de façon à « avoir le moins d'enfants possible; »» doctrine cruelle, refusant au plus grand nombre les jouissances les plus
légitimes et ne s'apercevant pas que ce refus les pousse à y suppléer par les désordres du libertinage ; doctrine irréligieuse, conseillant aux hommes d'étouffer dans leurs cœurs comme dans leurs sens les penchants et les besoins que la nature y a mis, et les détournant ainsi de cette confiance, justement appelée sagesse, en la bonté de la Providence, qui ne fait rien de mauvais et qui n'indique pas si nettement un but pour qu'on évite d'y aller; doctrine antisociale, qui, par son apparence économique et son échafaudage de calculs incomplets ou arbitrairement interprétés, n'avait fait d'abord de disciples que parmi les riches,, mais qui a fini par en' recruter dans toutes les classes de la société (1). Ils
(1) La plupart des économistes adoptent les idées de Malthus sur la question de la population. J'en suis d'autant plus fâché pour la science économique que j'en admire davantage les travaux et les services* Mais mon admiration ne va pas jusqu'à. accepter celle de ses théories qui se mettrait en désaccord avec la morale et qui sacriGerait le juste à l'utile, en supposant que la véritable utilité et la justice pussent être séparées. Je trouve peu digne d'une science aussi sérieuse de venir prendre sous son patronage un moyen plus vieux que le livre, réputé sacré, qui en a répandu dans le monde l'ignoble tradition, moyen usité à toutes les époques de corruption des mœurs et de cupidité, et qui, dans des sociétés comme celles où nous vivons aujourd'hui, n'a pas besoin d'être recommandé pour se propager non-seulement chez les classes élevées mais encore jusque chez celles qui n'ont jamais entendu parler de Malthus ni de ses commentateurs. Lorsqu'en mentionnant la doctrine de Y Essai sur le principe dépopulation, on ne peut se défendre d'une certaine vivacité d'expressions, inséparable du sentiment de répulsion qu'elle inspire, ses partisans ne manquent jamais d'objecter que Fauteur était personnellement un homme très-humain et très-moral. La discussion sur ce terrain n'est pas acceptable. Ce qui est en cause ici, ce n'est ni la personne ni la vie privée de Malthus, mais ce sont les principes de son livre et les conséquences qui en découlent naturellement. Je ne prétends nullement mettre en doute sa bonne
réprouveront enfin les mariages qui ne seraient pas entièrement libres des deux parts ou dans lesquels il y aurait entre les conjoints une trop grande disproportion d'âge : car d'abord on ne peut concevoir aucune sorte
foi non plus que ses vertus sociales. Mais seraiUce donc la première fois qu'une doctrine fausse aurait été prèchée avec d'excellentes intentions et par des personnes très-honnêtes?
Malthu» et ses disciples aiment à offrir à nos regards le tableau, assurément aussi navrant pour nous quMl peut l'être pour eux, d'une famille de prolétaires plongée dans la détresse et la dégradation physique et morale, et dont le chef paresseux, débauché et brutal accable de mauvais traitements une malheureuse compagne et des enfants hâves et déguenillés comme leur mère, et ne leur donne, au lieu de pain et de vètementa, que les plus funestes exemples. Mais il y a d'autres chefs de famille, n'ayant non plus d'autre fortune que leurs bras, et qui viennent à bout par leur travail de nourrir et d'élever de nombreux enfants, quelquefois même de leur laisser avec leurs habitudes laborieuses une certaine aisance. Ce tableau, que l'école de Malthus laisse dans l'ombre, se produit plus souvent qu'on n# croit aux yeux de qui sait le découvrir. Quelle conclusion tirer de tout cela? Celle-ci évidemment, que ce n*est pas le mariage par lui-même qui conduit à la misère, mais bien la paresse, Tintempérance et tous les dérèglements auxquels se laissent aller un trop grand nombre d'hommes, dérèglements dont l'exemple leur vient souvent des classes élevées et que font naître et entretiennent pour une bonne part les vices de Torganiiation sociale. Ce n'est donc pas le mariage qu'il faut leur déconseiller, mais les habitudes désordonnées qu'ils y apportent. Ce qu'il faut leur prêcher, c'est l'amour du travail, de la tempérance et de l'ordre, et non le célibat avec ses tristesses et ses mauvaises suggestions : leur refuser les jouissances si naturelles du mariage et de Ja paternité, auxquelles ils ont les mêmes droits que les riches, n'aboutit en définitive qu'à les corrompre en les jetant presque forcément dans cette vie libertine que mènent déjà un trop grand nombre d'entre eux. Ce qui importe enfin et ce qui est digne par dessus tout d'occuper le zèle philanthropique des économistes, ce n'est pas d'ajouter à tant de privations qui accablent déjà les classes inférieures la privation bien plus pénible encore des plaisirs les plus honnêtes, mais c'est de provoquer les réformes politiques
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d'union où un mutuel attrait soit plus indispensable de la part des contractants; d'un autre côté, la vigueur et la beauté de la jeunesse n'ont pas été faites pour être liées à la débilité et à la décadence de l'âge, et ici moins
auxquelles paraissent penser le moins les plus chauds partisans de la théorie malthusienne, et qui seules, en supprimant les causes de Texcessive misère de ces classes si déprimées et en élevant progressivement leur niveau intellectuel, les transformeront en travailleurs éclairés, actifs et moraux. Gela fait, qu'on ne craigne pas que la place au soleil et les moyens d'existence manquent jamais à notre espèce. Il y a au surplus un fait qui suffirait à lui seul pour renverser les principes et les conclusions de Malthus. Une famille qui vit constamment dans une de ces grandes villes 011 paraît surabonder la fécondité de la population, dans Paris, par exemple, s'éteint, terme moyen, avec la troisième génération. 11 suit de là que, si la population de cette capitale n'était sans cesse renouvelée par les individus et les familles arrivant des provinces, elle serait éteinte au bout d'un siècle. Les causes, soit physiques soit morales, de ce fait sont de diverses sortes; voici les principales : misère excessive d'une grande parliedes habitants, insalubrité d'un air vicié par l'élévation des maisons et l'entassement des ménages dans un trop petit espace, excitations nombreuses à la débauche et au libertinage, soif inextinguible de la fortune et de ses commodités, et qui fait que, dans presque toutes les classes, on ne suit que trop les préceptes de la prudence malthusienne en ne se mariant pas ou en se mariant le plus tard possible ou, si Ton se marie, en faisant le moins d'enfants possible. Ceci explique ce dont on s'est fréquemment étonné, à savoir que si, dans une réunion parisienne, composée de vingt personnes prises au hasard, on cherche s'il y en a une de née à Paris et de parents parisiens, il faudra souvent, pour réussir à la rencontrer, renouveler l'épreuve plusieurs fois et en différents lieux. On voit donc, pour en venir à la conclusion définitive qu'autorisent ces observations, que les conseils de Malthus sont au moins inutiles s'ils s'adressent aux populations des capitales, qui par avance les appliquaient déjà trop bien, et antisociaux s'ils s'adressent aux populations clair-semées ailleurs et saus lesquelles seraient promptement déserts les grands centres où s'élabore si péniblement le progrès de la civilisation.
que partout ailleurs on ne peut impunément porter un défi à la nature et aller à rencontre de Tune de ses volontés qui se manifeste à nous le plus clairement par des afifections et dès répugnances également puissantes. Dans le milieu social actuel, la plupart des hommes ne se marient que longtemps après Tàge où la nature les y invite. Croit-on pour cela que la nature renonce à ses droits? On sait bien le contraire. Mais c'est la nature brutale qui seule prend ce qu'on lui refuse, en surchargeant la société d'êtres infortunés, voués à l'abandon, à la misère, à une mort prématurée, à la prostitution et aux cours d'assises. Lorsque rassasié de voluptés impures jusqu'au dégoût , on pense enfin à \ affaire du mariage, on n'apporte à une femme trompée que des sens usés et des sentiments avariés, et l'on ne trouve dans l'union conjugale que les ennuis qu'on y a apportés. Faut-il après cela s'étonner du peu d'empressement des jeimes gens à venir prendre part à un banquet où la bonté de Dieu leur avait préparé les joies les plus enivrantes de la vie? Faut-il s'étonner de voir ainsi avilie sous les souillures de toutes sortes qui la déshonorent, une institution destinée à offrir au contraire le plus touchant spectacle chez deux époux, qui s'étant choisis librement et s'étant donnés l'un à l'autre tout entiers, comprennent ce qu'il y a de grand et de beau à être associés à la puissance créatrice dans l'acte merveilleux de la propagation de l'espèce?
L'intervention de la loi humaine est nécessaire , sinon pour constituer le contrat de mariage dont l'essence réside dans le consentement mutuel des parties, du moins pour en garantir les obligations extérieures et visibles. Elle est nécessaire aussi pour fixer les de-
to.
grés de parenté entre lesquels le mariage ne pourra pas être contracté. Le droit naturel prohibe le mariage entre les ascendants et les descendants de la ligne directe. Ces sortes d'unions renverseraient les rapports de subordination respectueuse, qui existent entre le père et la flUe et surtout entre la mère et le fils. Les parents sont les gardiens de la chasteté de leurs enfants, et l'accomplissement de ce devoir sacré ne saurait se concilier avec les sentiments qui portent deux individus de sexes différents à se rechercher en mariage, et dont la pensée répugne naturellement â un père ou à une mère dans leurs rapports avec une fille ou un fils. Dans la ligne collatérale, y a-t-il également des empêchements de droit naturel? Dans la supposition, qui n'est pas la seule admissible, ainsi que je l'ai fait voir plus haut (1), où le genre humain aurait commencé par un seul couple, il est évident que primitivement et par l'institution du Créateur, qui ne peut vouloir line chose mauvaise en elle-même, le frère aurait dû s'unir avec la sœur. J'en dirai au* tant de la supposition où le genre humain aurait commencé par plusieurs couples, placés isolément dans diverses régions du globe et trop éloignés les uns des autres pour pouvoir communiquer entre eux. Il n*j aurait pas dès lors d'empêchement de droit naturel dans la ligne collatérale. Mais, lorsque les familles se furent multipliées et que l'état social, en polissant les mœurs mais en éveillant et en excitant les passions, leur eut enlevé leur simplicité première, en même temps qu'il multipliait les rapports et compliquait les
(i) Noie de la page 82.
intérêts, on sentit qu'il importait que la loi civile établît des empêchements entre les premiers degrés, soit pour protéger la pureté des relations domestiques, soit pour obliger les familles, en vue d'un intérêt social et même d'une meilleure constitution physique, à se mêler davantage et à s'unir par un des liens les plus puissants. Le frère a dû se considérer alors comme le tuteur de la chasteté de la sœur aussi bien que le père de celle de la fille, et de là vient que l'affection fraternelle s'est heureusement associé un sentiment de pudeur, qui lui fait repousser toute pensée d'union sexuelle.
La loi civile peut -elle protéger par des prescriptions directes l'intégrité des mœurs conjugales? Je ne nie pas qu'elle ne puisse réprimer quelques désordres flagrants et qui s'affichent brutalement. Mais ces sortes de désordres ne sont pas la millième partie de ceux qui se commettent dans rom])re, avec prudence et, comme disent les gens de bon ton, avec décence. Or ceux qu'il faudrait surtout pouvoir prévenir sont ces derniers, qui se multiplient souvent à mesure qu'une société devient plus polie, et ce sont précisément ceux contre lesquels la loi humaine est le plus impuissante. J'en conclus que la morale religieuse seule a une autorité suffisante pour imposer et garantir la pureté du mariage.
Je ferai du reste sur le désordre des mœurs, soit dans le mariage soit en dehors de cette union, une remarque qui n'a point, tant s'en faut, pour but de rassurer sur la gravité du mal. La vanité y a souvent plus de part que les exigences impérieuses des sens, aux époques comme celle oii r iis vivons et où les sen-
timents égoïstes sont si développés. Pour ce qui regarde les femmes, beaucoup de gens, accoutumés à leur reprocher injustement cette coquetterie qu'ils excitent par tous les moyens, n'auront pas de peine à admettre cela; ils savent combien elles aiment à être flattées et à quels désordres ils les entraînent en s'adressant à ce côté faible de leur nature. Mais ils ne se doutent guère que c'est à eux-mêmes qu'ils devraient surtout appliquer cette vérité. Combien se font un déplorable jeu de leur libertinage! Avec quelle misérable vanterie on les voit faire étalage de l'habileté froide et calculée qu'ils déploient dans le métier de corrupteur de l'innocence des filles et de la chasteté des épouses ! Comme il est facile de voir que la plus triste vanité occupe dans leurs dérèglements une plus grande place que la passion, et combien par conséquent ne sont-ils pas plus coupables que s'ils pouvaient prétexter l'entraînement des sens! L'atmosphère artificielle dans laquelle vivent aujourd'hui les hommes surexcite sans cesse le sentiment du contentement personnel, le besoin de s'admirer au physique comme au moral, la disposition à croire que leurs semblables doivent ratifier le jugement complaisant qu'ils portent sur leurs propres qualités et leurs mérites. Ce sentiment exagéré de l'importance personnelle se traduit par toutes sortes d'excentricités et de sottises, non pas seulement dans les conversations et les actes, mais dans les regards, les allures, les moindres gestes de personnes mêmes qui ne sont point dépourvues d'esprit. On voit que tout se tient dans les causes des misères sociales comme dans celles du bien, et comme il importe aux bonnes mœurs de faire naître c ': d'entretenir, chez les jeunes
gens surtout, ces sentiments de modestie qui leur deviennent tous les jours plus étrangers.
Dans l'espèce humaine, les nombres des individus des deux sexes sont à très-peu près égaux. Si Ton trouve quelque diflférence quand on n'observe que des localités particulières ou de courtes périodes, on approche d'autant plus de l'égalité parfaite que les calculs statistiques sont établis sur une échelle d'une plus grande étendue soit dans l'espace soit dans le temps (1). Ce simple fait ne proclame-t-il pas que l'intention de l'auteur de la nature, qui se manifeste, du reste ici de bien d'autres manières, est que chaque homme ait une femme et qu'il n'en ait qu'une? Il est évident que, si un homme pouvait légitimement en avoir deux, une moitié des hommes pourrait légitimement les prendre toutes et qu'alors l'autre moitié serait condamnée au
(1) Pendant 34 ans, de 1817 à 1850 inclusivement, il est né, en France, 16,953,957 garçons et 15,972,905 filles. Le nombre moyen des naissances des garçons, pour cette période, était donc à celui des naissances des filles à peu près comme 17 est à 16. Mais, dans l'espace de ces mêmes 34 ans, il était mort un peu plus de garçons que de filles (Amuaire du Bureau des longitudes pour 1853). Dans les royaumes unis de la Grande-Bretagne il y avait, d'après le recensement de 1851, 13,537,051 hommes et 14,082,915 femmes. Le nombre des femmes était donc à celui des bommes dans le rapport de 25 à 24,03. Ces derniers chiffres indiquent approximativement mais non avec précision le rapport des naissances des deux« sexes, sur lequel je manque de renseignements. De ce qu'en 1851 il y avait, en Angleterre, 545,864 femmes de plus que d'hommes, on ne peut pas rigoureusement en inférer qu'il était né plus de femmes que d'hommes; car la différence pourrait venir de ce qu'il serait mort plus d'hommes que de femmes. V Annuaire du bureau des longitudes pour l'année 1856 porte le nombre des enfants nés à Paris en 1854 à 36,464, dont 18,381 garçons et 18,083 filles. C'est à peu près le rapport de 61 à 60.
célibat et par là même excitée à se jeter dans toutes sortes de désordres. Que serait-ce donc si, au lieu de deux femmes, un homme en possédait vingt, en possédait cent, en possédait mille ainsi que la Bible nous le raconte de ce roi Salomon qu'elle venait de glorifier comme le plus sage d'entre les mortels (1)? En vain essaierait-on de décliner cet argument, en disant que diverses causes s'opposeront à ce que beaucoup d'hommes usent de la faculté d'épouser plusieurs femmes, et qu'alors il n'arrivera jamais qu'une moitié d'entre eux soit réduite à s'en priver : d'abord les obstacles que l'on a ici en vue sont surtout la misère extrême et l'asservissement des classes inférieures dans les pays où la polygamie est en vigueur, et il serait étrange que l'on prétendît la justifier par les maux dont elle est une des causes principales; et puis, dans le cas même que l'on suppose, où beaucoup d'hommes se contenteront de prendre une femme, le résultat général de la polygamie ne s'en produira pas moins. Qu'importe, par exemple, que sur 10 hommes on en compte 8 qui n'aient qu'une femme, si le neuvième en a 4 et le dixième 8? Cela fera toujours 20 femmes pour 10 hommes seulement, et par conséquent 10 autres hommes seront condamnés à un célibat forcé. Du reste, c'est moins ici une question de nombre qu'une question de principe. N'y eût-il qu'un vingtième, qu'un centième des hommes que l'institution de la polygamie condamnât au célibat, la démonstration demeurerait dans toute sa force, puisque ces hommes, quelque peu nombreux qu'on voulût les supposer, seraient obligés
(1) 3« livre des Rois^ ch. 3, v. 42, et clT. M, v. 3.
de renoncer à un droit naturel par suite de cette institution même. Indépendamment du fait de répartition à très-peu près égale entre les deux sexes dans le nombre des naissances, fait qui frappe tous les yeux et qui démontre que la pluralité des femmes est opposée aux fins de la nature et par conséquent illégitime, il y a une autre raison générale, qui suffirait pour la faire repousser. L'asservissement des femmes est une conséquence forcée de la polygamie. Un homme qui à lui seul en possède plusieurs est obligé de les tenir en séquestre et de les traiter despotiquement, par la double impossibilité où il se trouve de satisfaire aux légitimes exigences de leurs sens, et de préserver autrement son inquiète et jalouse possession des poursuites et des embûches des autres hommes qu'elle prive de femmes qui leur étaient naturellement destinées. Ajoutez enfin cette dégradante mutilation d'un grand nombre d'hommes, qui est un des fruits les plus hideux de la polygamie. Je ferai remarquer du reste que les Occidentaux n'ont pas à se montrer trop fiers de l'avantage que la monogamie pourrait leur donner sur les Orientaux; car l'espèce de promiscuité que l'adultère et la prostitution établissent parmi eux est peut-être pire que la polygamie, qui au moins ne laisse pas les enfants sans père. S'il y avait nécessité d'opter entre les maux inhérents à la polygamie et ceux que causent chez nous le libertinage et le mépris du mariage, j'hésiterais à me prononcer : mais cette nécessité n'existe heureusement pas; car le libertinage n'est nullement une conséquence de la monogamie, mais résulte de tout autres causes et se montre aussi d'ailleurs dans des contrées où règne la polygamie.
3/i0 CHAPITRE VI
On ne voit pas toujours toutes les conséquences de la mauvaise conduite de la vie. Je ne serais pas surpris que plus d'un de ces hommes qui restent volontairement et si légèrement célibataires se dît, en lisant la réflexion suivante , qu'il n'avait pas encore pensé à ce côté coupable de sa personne. De la loi générale que je viens de constater et qui établit le fait, pris en masse, de l'égalité des nombres des individus dans les deux sexes, il résulte que le célibat, gardé librement, serait encore répréhensible lors même qu'il serait exempt des dérèglements signalés précédemment. En effet, si l'ordre naturel veut que tout homme s'unisse à une femme et réciproquement, un homme ne peut rester volontairement dans l'isolement du célibat' sans condamner par là même une personne de l'autre sexe à y demeurer également mais forcément, et à subir par conséquent les tristesses, l'abandon et tous les maux qui résultent habituellement de cet état contre nature, et qui sont particulièrement durs pour le sexe le plus affectueux et le plus faible. Que cet homme ne cherche pas à se dissimuler cette aggravation de sa culpabilité en disant que, s'il n'épouse pas la femme qui lui était destinée, il ne l'empêche pas de s'unir à un autre homme ; car cette excuse n'augmente pas plus le nombre des naissances de son propre sexe qu'il ne diminue celui de l'autre, et il est de la dernière évidence que si, dans les sociétés où la polygamie est justement interdite, sur une proportion quelconque d'hommes à qui la nature avait destiné ime égale proportion de femmes, un certain nombre demeurent célibataires, il restera toujours, quelque supposition que l'on fasse, un nombre égal de femmes condamnées à
demeurer dans un état solitaire, opposé à leurs goûts naturels et à leurs intérêts. Les célibataires sont donc causes volontaires des soufiFrances d'autant de personnes de l'autre sexe : parce qu'ils n'en sont pas toujours les témoins, ils ne s'en inquiètent point; mais ces souffrances n'en existent pas moins quelque part, et pour être cachées elles n'en sont souvent que plus cuisantes. On voit quelle responsabilité morale ils encourent, et cela sans même qu'on tienne compte du mauvais exemple que donne leur égoïsme et en supposant même qu'ils n'aient pas à se reprocher les désordres personnels qu'entraîne ordinairement le célibat libre, et qui étant le but vers lequel il tend , sont sa principale raison d'être. Ajoutons qu'ils se montrent en toutes rencontres les plus empressés à se moquer des ridicules, des inégalités d'humeur, des bizarreries de caractère, qui sont le triste produit du marasme et de l'atrophie morale autant que physique auquels ils condamnent de pauvres êtres, sans qu'il leur vienne jamais à l'esprit de se demander s'ils ne seraient pas les causes des misères qu'ils raillent si agréablement.
Le contrat de mariage n'a pas seulement pour but de garantir les intérêts mutuels des époux, mais encore ceux des enfants qui pourront survenir. On se demande dès lors si un père et une mère, qui ont à remplir en commun, à l'égard de leui*s enfants, de nombreux devoirs non-seulement de protection et d'éducation dans le jeune âge, mais encore de direction affectueuse s'étendant sur toute la vie, peuvent devenir étrangers l'un à l'autre. Il est évident que l'autorité morale, nécessaire à l'accomplissement de ces devoirs, sera sinon entièrement brisée au moins très-affaiblie dans son
principe par la dissolution du mariage* Comment en effet un père ou une mère, qui viennent de donner à leurs enfants le funeste exemple de la ruplure de leur union, oseront-ils leur parler des devoirs qu'ils auront à remplir quand ils seront à leur tour chefs de famille ou qu'ils ont peut-être à remplir déjà en cette qualité? Il semble donc que le lien conjugal soit de nature à ne pouvoir jamais être dénoué. Pourtant, il faut bien le reconnaître, il est des cas extraordinaires où la cohabitation des époux est devenue impossible et serait même contraire à l'intérêt des enfants. La loi doit alors intervenir avec mesure, en prononçant d'abord la simple séparation de fait mais sans rompre encore le lien conjugal. Tant que ce lien subsiste, le mal de la séparation peut se réparer. Quand on ne les a pas éprouvées on ne se fait jamais une idée exacte des souffrances et des humiliations qu'ont à endurer des enfants dont le père et la mère sont séparés. Mais, si l'épreuve préalable de la simple séparation, prolongée pendant un certain temps, est impuissante à amener un rapprochement, s'il s'agit enfin de ces situations extrêmes où la réunion des époux est décidément impossible, alors il n'est ni juste ni moral que celui des conjoints qui persiste à demander le divorce pour des causes définies et précises, d'une haute gravité et qui paraissent telles aux yeux du juge, soit condamné à la peine et aux dangers d'un célibat forcé. Dans ce cas, la loi peut prononcer la rupture du lien conjugal, comme on se décide pour le moindre de deux maux entre lesquels il y a nécessité d'opter. Mais alors même cette rupture n'en est pas moins un mal, surtout quand il existe des enfants. En admettant donc la faculté du divorce, la loi
civile doit se montrer sévère sur les causes qui peuvent le motiver, et prendre bien garde d'ajouter, par de coupables facilités, à tant de causes qui excitent déjà les époux à l'inconstance. On conçoit que je n'ai pas à traiter ici de tous les points de détail qui se rattachent à cette matière, Tune des plus délicates et des plus embarrassantes pour le législateur. Ce n'est pas une de ces questions où le droit se montre avec une telle évidence que le moraliste ne puisse hésiter à le reconnaître. Heureusement que là où Ton ne peut pas établir de préceptes rigoureux, il peut encore y avoir lieu à donner d'utiles conseils. Pour résumer en peu de mots mon opinion personnelle sur la faculté du divorce, je dirai que j'y vois beaucoup de dangers et peu d'avantages, et cela dans les cas mêmes où je ne puis en nier l'absolue nécessité (1).
Dire que les époux se doivent une fidélité réciproque, ce serait redire en d'autres termes ce que j'ai précédemment établi, que les rapports des sexes ne peuvent être légitimés que par le mariage. Ce devoir étant négatif, puisqu'il consiste à s'abstenir de tout acte contraire à l'engagement qu'ont pris les époux de s'appartenir exclusivement, n'engendre aucun droit.
L'époux est naturellement le protecteur de l'épouse. Ce devoir de protection donne naissance au droit d'exercer la première autorité dans la société conjugale, qui a besoin comme toute autre société qu'une volonté
(1) Les nouvelles réflexions qui m'ont amené à reconnaître que rintérèt même de la morale réclamait pour quelques cas extraordinaires la faculté du divorce ne me permettent plus de me prononcer contre cette faculté d'une manière aussi absolue que je Tai fait dans mon Cours de philosophie, 4» partie, ch. 6, n*»» 508-541.
3kk CHAPITRE VI
dernière décide et dirige. Insistons quelques instants sur ce sujet, puisque de funestes passions cherchent encore à Tobscurcir. Que la femme doive recevoir une éducation plus sérieuse et plus forte que celle d'aujourd'hui et acquérir par là une plus haute valeur intellectuelle; qu'elle doive, à mesure que les mœurs s'adouciront sans toutefois s'amollir et se dépraver, être plus considérée et plus respectée et obtenir une part toujours plus grande d'influence dans l'activité sociale; quel est l'homme vraiment sage qui pensera à le nier? Mais est-ce à dire pour cela qu'elle ait à remplir un rôle qui répugne à sa nature et qu'il faille la charger de ces fonctions extérieures que réclament pour elle des hommes plus femmes qu'elle-même ? C'est là une de ces extravagances qu'on ne croirait pas possibles si l'on ne vivait dans un temps d'aberrations extrêmes. Depuis surtout que le Saint-Simonisme et le Fouriérisme, non contents de demander que le progrès se fasse aussi sur ce point, sont venus se mettre en travers des idées que le bon sens des siècles avait consacrées, que de sottises ont été débitées et écrites et le sont encore aujourd'hui sur l'égalité ou l'inégalité des deux sexes! Quoi de plus vide que ces interminables discussions sur la supériorité ou Tinfériorité de l'un ou de l'autre? Que de peines pour embrouiller une question des plus simples et des plus élémentaires! L'homme et la femme ont chacun, au physique et au moral, une constitution propre et différente mais non pas opposée. Chacun d'eux r.eprésente plus particulièrement des éléments de sociabilité divers, et qui, se tempérant les uns par les autres, contribuent par leur combinaison à l'harmonie générale de la vie humaine. En un mot des aptitudes et des in-
capacités, des qualités et des défectuosités spéciales prédominent dans chacun des deux sexes, et lorsque Tun affecte les caractères distinctifar de l'autre, il ne réussit guère qu'à en prendre les défauts en perdant ses propres avantages. Les exceptions, quelque nombreuses qu'elles puissent être, ne font rien à la question. Sans aucun doute il y a beaucoup de femmes qui ont plus de force physique ou intellectuelle que certains hommes, comme il y a beaucoup d'hommes qui pourraient le disputer à certaines femmes en fait de beauté ou de sensibilité ou de douceur ou d'élégance ou de délicatesse ou* de finesse. Mais il n'en demeure pas moins évident qu'à prendre les choses en masse, ces dernières qualités sont plus spécialement l'apanage de la femme, et la force physique, la vigueur de l'esprit et la puissance de la volonté plus spécialement celui de l'homme. Maintenant, si c'est un fait palpable que les deux sexes ont, généralement parlant, une constitution physique et morale particulière et différente, ne serait-il pas absurde qu'ils fussent appelés à remplir les mêmes fonctions? Mais voici la pierre d'achoppement pour les étourdis de l'un et de l'autre sexe : à qui de l'homme ou de la* femme, a dû ètpe attribuée, dans la société conjugale, la première autorité? Si l'on ne veut pas que ce soit à l'homme, il faudra que ce soit à la femme; c'est-à-dire qu'alors le plus faible de corps et d'esprit devra ordonner et le plus fort obéir. Demander que les deux conjoints aient une autorité égale, ce n'est pas partager l'autorité, c'est la supprimer. Cela ira bien tant que les volontés seront en tout point concordantes, et en effet l'exercice de l'autorité devient sans objet là où l'unité règne dans les pensées, les désirs et les déter-
minationn. Mais, quand les volontés seront en désaccord, et cela arrivera plus d'une fois tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de nous faire une nature parfaite, il faudra bien qu'une volonté dernière ait raison de la résistance qu'elle rencontre, sans quoi la société conjugale sera frappée de paralysie ou condamnée à un état de guerre permanente. Donc c'est la volonté de l'un des conjoints qui doit l'emporter sur celle qui lui faisait résistance. Or demandez aux femmes sensées et vertueuses (elles le sont généralement et naturellement, leurs désordres d'imagination et de conduite étant presque toujours l'œuvre d'hommes légers ou pervers, qui se sont appliqués à les corrompre), demandez-leur, dis-je, ce qu'elles penseraient d'un sexe qui viendrait, non pas seulement dans un court accès de âèvre amoureuse mais dans un état de calme et de réflexion et avec persistance, abdiquer entre leurs mains le droit de commander et le soin de présider au gouvernement des choses de ce monde. Les émancipées elles-mêmes n'en exigent pas autant; elles peuvent bien le désirer, mais elles se contentent pour le moment de ne vouloir pas reconnaître la supériorité maritale. Donc, si la femme elle-même et surtout la femme raisonnable et digne ne revendique pas l'autorité première, il faut bien l'attribuer à l'homme (1).
(1) Je discutais un jour avec une femme d'esprit, qui écrit des livres dans le but de prouver l'absolue et parfaite égalité des deux sexes. Comme je lui ot)jectais ce fait de l'universelle acceptation par les femmes de leur infériorité, sauf les exceptions plus ou moins excentriques mais qui disparaissent dans l'immense généralité : tf Ahl s'écria-t-elle, les femmes sont bien bêtes! Ce n'est pas moi •t qui.., Pardon, répliquai^je ; c'est là une preuve de bon sens
Cela posé, qu'il soit parfaitement entendu que nous ne Tenons pas ici soutenir en faveur du sexe le plus fort un droit illimité de commandement. La tyrannie sous toutes ses formes nous est odieuse. Instituée pour le bien de la société dans laquelle elle s'exerce, l'autorité du mari doit être éclairée et affectueuse, comme aussi elle doit être empêchée dans certains de ses abus par la loi civile. Le meilleur moyen qu'elle ait de rendre son exercice facile et d'en faire sentir la légitimité, est de conserver toujours de son côté cette supériorité de raison et de sagesse, que le Créateur y a mise généralement avec la supériorité de force physique. Trop souvent l'homme ne garde que ce dernier avantage, qui dès lors se dénature et se convertit en désavantage réel, puisqu'il devient la source d'actes d'oppression qui fournissent à la femme une excuse ou au mohis un prétexte pour se soustraire à une autorité déréglée.
Les époux doivent élever les enfants qui sont les fruits de leur union. Cette éducation est, ainsi qu'on l'a vu plus haut, un des principaux buts du mariage et Tune des principales raisons de ce caractère de permanence qui lui est essentiellement propre. Si ceux qui ont donné le jour à de nouveaux êtres humains n'étaient pas tenus de les élever, encore moins cette charge pourrait-elle être dévolue à d'autres, et les enfants abandonnés périraient aussitôt que nés, ou, si par impossible ils
« et non de bfttise. Hais, en supposant que ce soit une preuve de a bêtise, vous proclamez alors de voire propre bouche la fausseté « de votre thèse; seulement il eût fallu le faire en termes moins « durs. »
vivaient physiquement, ils ne différeraient guère de la brute moralement. Or ce n'est pas pour cela que Dieu les a fait naître. Ici encore Finstinct vient en aide à la raison par cette tendresse naturelle que nous ressentons pour ceux dans lesquels il nous semble voir se multiplier notre être même. Généralement les soins que comporte l'éducation sont communs aux deux époux; mais ils sont particulièrement propres à l'un ou à l'autre selon leur nature et selon l'âge des enfants. La mère est plus spécialement chargée des soiij^ physiques et de l'éducation morale du premier âge. En déposant dans le cœur de l'enfant le germe des sentiments religieux, elle doit se préoccuper surtout de la crainte d'y mêler de fausses idées. On sait quelle est la force des premières impressions et combien les erreurs, reçues dans l'enfance, ont d'influence sur tout le reste de la vie. Au père appartient plus spécialement de pourvoir soit par lui-même soit par des secours extérieurs à l'éducation intellectuelle, religieuse, morale et professionnelle de l'adolescence.
La nature impose aux mères, j'hésite à dire le devoir, tant il est doux à remplir, de nourrir elles-mêmes leurs enfants lorsqu'elles n'en sont point empêchées par de sérieuses impossibilités, devoir qui est aujourd'hui si méconnu chez les peuples chrétiens ; car, sur vingt femmes, de celles qu'on appelle femmes du monde, qui abandonnent leurs enfants à des soins mercenaires, peut-être y en a-t-il à peine une qui puisse alléguer de véritables motifs de nécessité ; les autres prennent conseil de leur mollesse et sacrifient le devoir au plaisir et à des goûts frivoles. Avec quelle légèreté ces mères (méritent-elles le nom de mères?) affrontent la
responsabilité de tous les maux qui résultent ordinairement de leur coupable négligence !
Le devoir des mères, de nourrir elles-mêmes leurs enfants et de leur donner tous les soins que réclame le premier âge , engendre, pour les femmes des ouvriers, lesquelles composent la grande majorité, le droit au calme de la vie domestique et à l'exemption de ces travaux extérieurs et pénibles auxquels leur misère et la cupidité industrielle les mêlent tous les jours davantage, et qui répugnent également à leur constitution corporelle et à leurs inclinations morales.
Du devoir général de pourvoir à l'éducation des enfants découle l'autorité du père et de la mère, autorité la plus légitime et aussi la moins contestée. Lorsque toutes les autres sont tombées, soit par leurs propres excès soit parce qu'elles n'avaient point de bases solides, c'est la seule qui soit toujours demeurée debout, parce qu'elle repose sur des faits naturels de premier ordre et sur des nécessités d'une évidence palpable. Le droit d'autorité des époux sur leurs enfants n'étant, comme tous les autres droits, qu'un moyen d'accomplir un devoir, c'est aux conditions mêmes de ce devoir qu'il faut avoir égard pour déterminer comment et dans quelles limites le droit doit s'exercer. L'autorité paternelle a pour but de procurer le bien réel des enfants ; pendant tout le temps que ceux-ci sont incapables de se conduire par eux-mêmes, le droit des parents va donc jusqu'à leur imposer leur volonté. Mais ce droit se modifie par les circonstances nouvelles que le temps amène. L'autorité du père sur le fils étant en raison directe du besoin que celui-ci a d'être protégé et dirigé physiquement et moralement,
il est évident qu'elle diminuera à mesure que l'âge et l'éducation amèneront le développement des facultés corporelles et intellectuelles du jeune homme, et qu'il arrivera même un temps où ce dernier, devenu homme et ayant à ce titre la responsabilité de ses actes, devra prendre possession de lui-même. Quelque variable que puisse être pour les divers individus le moment, où ils sont enfin capables de se conduire eux-mêmes dans la vie, ou comprend que la loi positive a dû préciser un âge où cette capacité serait censée exister et où le fils devrait être déclaré indépendant du père pour tous les actes civils (1). Mais si, devant la loi humaine, un fils majeur est l'égal de son père en tant que citoyen, il ne l'est jamais devant la loi naturelle, qui réserve toujours aux parents un genre d'autorité s'exerçant par d'affectueux conseils, et auquel les enfants nourris dans des sentiments de vénération et de gratitude envers leurs ascendants ne refusent jamais de se soumettre toutes les fois qu'ils peuvent le faire sans manquer à des devoirs supérieurs.
La société domestique ne comporte pas toujours mais elle demande quelquefois un accessoire; je veux parler des serviteurs. Sans doute la mollesse des mœurs en abuse étrangement, et il serait à désirer que les familles apprissent à se suffire à elles-mêmes un peu plus qu'elles ne le font aujourd'hui, surtout quand il s'agit de ces services personnels qui ne sont guère de
(1) Noire code n'excepte que le mariage, qui ne peut être contracté par un fils âgé de moins de vingt-cinq ans ou par une fille mineure sans le consentement paternel; au-delà de ces termes, il institue, en l'absence de ce consentement, la vaine formalité de Vsijcie Ali respectueux, art. 488 et 148-153.
nature à s'acheter et qui semblent plutôt ne devoir être obtenus que de raffection et du dévouement. Maïs il faut reconnaître que, dans beaucoup de positions, le secours des serviteurs devient indispensable. SI Tesclavage proprement dit est radicalement illégitime, ainsi que je l'ai fait observer plus haut, il ne saurait en être de même de la domesticité temporaire, puisqu'elle se fonde sur un contrat de louage, dans lequel les deux parties contractantes, ayant en vue leur utilité commune, n'engagent qu'une portion de leur liberté, et se réservent la faculté de la reprendre aussitôt que les conditions du contrat ne leur agréeront plus. J'avoue que le spectacle de la domesticité, tel qu'il se montre trop souvent, a de quoi déplaire à un vrai philosophe. Ne compromettons pourtant pas par des exagérations insoutenables les réclamations que le philosophe peut avoir à faire à cet égard. Des écrivains ont été jusqu'à nier la légitimité de l'état de domesticité, considéré même au point où l'ont amené les idées et les mœurs modernes. Je ne les suivrai pas sur ce terrain. Sans parler de ces nombreuses situations solitaires de personnes âgées ou infirmes, qui ont indispensablement besoin de services étrangers, je me bornerai à faire remarquer que, dans un état de civilisation avancée où les rapports sociaux et les divers modes de l'exercice de l'activité de chacun sont si multipliés et si complexes, il y a impossibilité pour un grand nombre de s'occuper de tous les détails de l'économie domestique, en même temps qu'il y a avantage réel pour tous à ce que les travaux soient spécialisés, pourvu qu'ils ne le soient pas dans une excessive mesure. La morale ne s'oppose nullement à ce que je
charge un de mes semblables de me confectionner, moyennant un salaire librement débattu, un vêtement ou un meuble ou une habitation, toutes choses dont je suis incapable de me pourvoir moi-même, employant d'ailleurs mon temps à des travaux d'une utilité non moins évidente, qu'ils aient pour but de satisfaire aux nécessités de la vie matérielle ou à des besoins d'un ordre plus élevé. Pourquoi donc alors s'opposeraitelle davantage à ce que je convinsse, tout aussi librement des deux parts, avec une autre personne pouvant disposer de son temps et de son travail et n'ayant même souvent pas d'autre moyen de pourvoir à ses besoins ,- qu'elle se chargera d'effectuer dans ma maison certains travaux auxquels ni moi ni les autres membres de ma famille ne pouvons nous livrer, occupés que nous sommes d'autres travaux bons et utiles en euxmêmes î Est-ce que ces services, pour m'être rendus dans l'intérieur de mon domicile, prennent par cela seul un caractère d'illégitimité que n'ont pas ceux qui me sont rendus à l'extérieur? La théorie que je viens de combattre serait tout au plus admissible à l'égard de ceux qui se font servir pour demeurer complètement oisifs ou ne s'occuper que de leurs plaisirs. Je dis tout au plus, parce que, dans ce cas, ce serait pour leur oisiveté ou leur sensualité que les gens seraient blâmables et non pour le fait de payer des services que je suppose rendus librement et honnêtement. Ici comme en beaucoup d'autres choses, la responsabilité de la façon dont on use des droits naturels doit être laissée à la conscience de chacun. Tout cela étant bien entendu, je n'en regarde pas moins la domesticité, quand elle s'accompagne des vices qui s'y attachent
encore dans mie infinité de cas, comme un reste, adouci sans doute, de la servitude des temps anciens. Elle a d'ailleurs ce grave inconvénient d'être généralement un obstacle au mariage de ceux qui 7 sont Toués et par conséquent une des causes du désordre des mœurs. En attendant que le progrès de la moralité humaine 7 introduise de nouveaux adoucissements ou en diminue la nécessité en multipliant les unions conjugales et en faisant mieux comprendre les saintes obligations et mieux goûter les douces relations de la famille, le contrat qui lie aujourd'hui librement le seniteur et le maître, engendre des devoirs et des droits. Le serviteur doit régler ses actes sur les véritables intérêts du'maître; il lui doit fidélité et obéissance, en toutes choses justes bien entendu. Quant à l'attachement, cela dépend beaucoup moins du serviteur que du maître lui-même. C'est à celui-ci de se rendre digne d'être aimé. On n'entend que plaintes aujourd'hui sur le mauvais service des domestiques. Ceux qui gémissent le plus à cet égard sont ordinairement ceux qui en ont le moins le droit. Ils ne tarissent pas sur les défauts des serviteurs ; mais ils ne pensent point à en rechercher les causes pour 7 remédier. Ne serait-ce pas que jamais peut-être serviteurs et servantes n'ont eu plus qu'aujourd'hui à se plaindre du sot orgueil des maîtres et des maîtresses, de leur égoïste dureté et des mauvais exemples qu'ils en reçoivent ? Combien ne voit- on pas de gens qui, dépourvus de délicatesse naturelle autant que d'instruction et n'a7ant reçu qu'une éducation très-négligée quand elle n'a pas été nulle, pa7sans aisés ou citadins enrichis d'hier par le commerce ou par diverses industries plus ou moins honnê-
tes, traitent leurs domestiques avec cette grossièreté de paroles et de procédés qui traduit la bassesse de leur âme ! Et, dans les classes élevées, chez lesquelles une éducation plus soignée a poli le langage et les manières, combien n'en trouve-t-on pas qui tiennent leurs serviteurs à la distance où ils placeraient des êtres d'une nature autre que la leur, et les traitent avec cette morgue glaciale qui achève d'avilir les natures déjà portées à la servilité, et qui, pour les natures mieux douées, est souvent aussi blessante et aussi intolérable que la brutalité même dans le langage et les procédés ! Tout cela explique trop bien pourquoi la plupart des domestiques, leur défaut d'éducation aidant ainsi que les influences corruptrices du milieu social actuel, prennent leurs maîtres en mépris ou même en aversion, et contractent insensiblement à leur service l'habitude de tous les vices qu'on leur reproche î Ce n'est pas tout que de payer aux serviteurs le salaire convenu. En les introduisant au sein de nos familles, nous les en avons faits en quelque sorte membres et nous les avons pris sous notre tutelle; nous devons donc les protéger, les traiter avec bonté, veiller sur leur conduite morale et surtout leur servir de modèle ; nous devons envisager tout ce qu'a d'humiliant l'état de domesticité, et par conséquent adoucir par nos bons procédés ce qu'il y a de plus pénible dans ce genre de travail pour ceux qui sont obligés d'y avoir recours. Nous leur devons enfin, dans la maladie, la vieillesse et l'affliction , particulièrement à ceux qui nous ont donné des preuves de leur attachement et de leur fidélité en usant leur triste vie à notre service, tous les secours cor-
porels et tous les soulagements de Tàme ^ui sont en notre pouvoir.