‹ Renseignemens sur l'AmériqueChapitre 19 sur 43 · SS · texte numérisé non relu

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qui habite ce pays, C est un peuple prodigieux j mais plus fait , selon moi , pour être admiré de loin , que pour qu’un homme paisible aille résider dans son sein. Il est vrai , pour parler leur langage, qu’ils sont a la hauteur de leur situation mai, l’objet de mes recherches c’est le bonheur dans le sein de mes pareils et de mes amis , dans des lieux où les liens particuliers de la société soient inviolables ; où je puisse déraisonner et obtenir mon pardon ; différer impunément de mon voisin , en religion et en politique , et avoir le tems de revenir de mes opinions erronées , sans l’intervention orthodoxe de la guillotine , ou de la corde. Tous ces avantages pourront être un jour ceüx de la France , mais je crains que ce nç soit pas avant que la génération actuelle ait dispiru.

En Amérique même, la fin de la guerre fut une époque extrêmement désagréable, pour l’étranger qui auroit voulu s’y fixer. On y vit dominer pendant quelque teins , de violens préjugés politiques ,

1 intolérance des opinions, les animosités personne'des et particulières, des mœurs féroces, le peu de sûreté des droits ? la pauvreté individuelle et nationale , des contentions politiques sans fin, parce qu il se formoit autant de partis qu’on pouvoii faire de subdivisions dans chaque question politique 3 i’inju$tiçe dans la taxation des émigrans

et tous les maux d’un gouvernement non encore établi. A présent il n’en reste que peu ou point de traces. Mais les Américains sont un peuple beaucoup plus froid que les Fj^nçois; et je crains que tous ces maux ne régnent bien plus longtems chez les derniers. De plus , quelque bien consolidé que fût l’état de la France, quelqu’exçellent que pût être son gouvernement , et quand même ses habitans se feroient autant aimer qu’admirer ; cependant , pour un homme qui vise à l’établissement futur de sa famille, l’Amérique, et non la France , seroit encore , selon moi , le pays qu’il faudroit choisir. L’égalité des conditions et la presqu’égalité des fortunes parmi les François , seront de grands obstacles à ce qvu’on y établisse d’autres manufactures que celles de première nécessité. Je ne regarde pas cela comme un mal pour le pays , car je détçste le système des manufactures , à cause de la fausse prospérité qu’il introduit , de son instabilité et de ses mauvais effets sur les moeurs et le vrai bonheur du peuple. Une grande partie de ce peuple doit, en effet , dans ce système , être changée en pures machines, rester dans l’ignorance, s’adonner à la débauche et à la brutalité, afin que le profit de son travail pendant douze ou quatorze heures de la journée, passe dans la bourse des riches capitalistes commerçans et maoufacturiers , et

Serve a alimenter leur luxe. Je déteste ce système , et je suis fâché qu’un homme aussi estimable que M. Hamilton , dans son rapport sur les manufactures américaines, puisse aiîéguer en faveur de leur établissement, que les enfans même y trouvent à être employés. J’espère voir le tems, ou non-seulement l’enfance , mais la jeunesse des plus pauvres habitans de ce pays, tant d’un sexé que de 1 autre , sera consacrée à la culture des facultés intellectuelles , d’après quelque système d éducation, nationale , et où ces deux âges ne travailleront que par des raisons d’agrément et de santé. Le travail est fait pour l*âge viril, mais lion pas, selon moi, un travail sans relâche; comme je ne crois pas non plus que les efforts d’une induilrie sans relâche' contribuent au bonheur de 1 humanité. L’imperfection de nos connoissances et de l’état actuel de la société , peuvent rendre de pareils efforts nécessaires ; mais jespere que, par l’anéantis entent universel de 1 ignorance absolue , parmi nous , on parviendra , avec le tems,a faire des progiès essentiels, dans les moyens d’opérer le bonheur des hommes. Un travail modéré procurera les commodités et les agremens de la vie, au lieu que' les anciens systèmes de gouvernement ont été, jusqu’ici, les principaux soutiens d’une stérile industrie et des dépenses inutiles du luxe.

Maïs revenons : en supposant donc? que les François ne deviennent pas une nation manufacturière , je pense que ce pays , purement agricole, sera bientôt trop peuplé, pour qu’une famille puisse y former un établissement honnête, aussi facilement qu’en Amérique. Par exemple , la France, à raison de 24,800,000 habitans , en contient 152 par mille quarré, selon Zimmermann , dont le calcul étoit évidemment trop foible pour le tems. Le docteur Jameson , dans ;ses e cellentes tables de géographie politique , compte, en France , 1^7 habitans par mille quarré ; mais c’ étoit avant la guerre. Peut - être à la paix, le calcul de Zimmermann s’accorderat-il avec la vérité. Un mille quarré contient 640 acres , ce qui ne donne guère plus de 4 acres par tête. Par conséquent , en peu d’années , la terre sera probablement rare et chère en France, et, après tout, nous vivons de ses produits. L’Amérique , au contraire , a des terreins qui seront encore déserts pendant des siècles ; et , a présent , la plus grande population des états de l’Amérique ne va pas à plus de 65 personnes par mille quarré, nombre que je suppose au Connecticut. Les habitans de cet état se trouvent déjà trop resserrés et émigrent annuellement , pour chercher des positions moins chères. La Pensyl-

vame contient , à présent, environ n personnes par mille quarré.

Ayant donc pour bit une société pour ma vie , et l’établissement facile de mes enfans , je choisis l’Amérique et non la France , et j’imagine que, si vous émigrez, vous agirez d’après mes idées.

Vous me demandez encore quels conseils j’ai à vous donner, pour votre voyage , en cas que vous preniez le parti- de vous déplacer?

Supposez que vous n’ayez aucune raison particulière de débarquer plutôt dans une partie de F Amérique que dans l’autre, je vous conseillerois d’aborder en Virginie , dans le Maryland , ou à Philadelphie , si vous partez au printems, ou à une époque quelconque, depuis les derniers jours de février jusqu’aux derniers jours de mars. Si vous partez en été , débarquez plutôt à Boston ou a New- York que dans les provinces méridionales , a cause des chaleurs de l’automne.

Les passagers qui vivent à la chambre, paient depuis 25 guinées jusqufe 30 livres sterlings ; pour ce prix on les fournit de tout, excepté de lits et 4e linge. Ils trouvent des provisions fraîches, du vin, des liqueurs spiritueuses , du porter, embarques en abondance, pour leur usage. Les passagers du commun paient 8 à 10 livres

3îerïings, et sont nourris des provisions de l’équipage. Dans les deux cas , les en fans au dessous de dix ou douze ans , ne paient que la moitié du prix. Les passagers des deux classes doivent se fournir eux-mêmes de linge et de lits. Une traversée de printems sera froide, et par conséquent •on fera bien de se pourvoir d’un lit de plumes , qui coupé en deux fera un double service. Un matelas arrangé de même sera plus agréable en été. Dans le printems munissez -vous d’un pal teau ( ou habit-veste ) de drap , avec des pantalons de la même étoffe ; en été il vaudra mieux •avoir deux ou trois palteaux d’une étoffe plus légère , de nankin , par exemple , et trois ou quatre pantalons de même. Une cravatte noire vaut autant à bord qu’une blanche.

Il faut calculer sur une traversée de dix semaines , partant de Londres (une semaine de plus que si vous partiez- des ports de l’ouest de la Grande Bretagne. ) Î1 est cependant probable que vous ne tiendrez pas la mer plus de sept ou huit semaines de port à port; mais ce calcul, si vous arrangez votre linge en conséquence, vous évitera beaucoup d’embarras ; vous aurez vos rechanges totn prêts , sans avoir besoin d’ouvrir vos malles.

Faites , par exemple , pour chaque semaine , un paquet de linge contenant deux ou trois che-

mises, deux ou trois mouchoirs, autant de paire* de bas et une ou deux serviettes. Ayez dix de ces paquets, et vous uverez cette disposition beaucoup plus'commode que de courir à votre portemanteau , toutes les fois que vous voudriez changer.

Ayez soin que le capitaine soit muni d’une pierre à filtrer , ou de quelqu’autre machine servant au même usage, pour les passagers de la chambre. Si , malgré cela , votre eau contractoit une odeur désagréable , ce qui peut arriver en été , vous pourrez y remédier avec de la poudre de charbon de bois. S’il n’y a point à bord de pierre a filtrer, vous pourrez clarifier l’eau, et faire précipiter les particules de matière grossière, en mettant , dans une pinte d’eau , environ une cuillerée a café de dissolution d’alun. Cet effet sera produit dans un quart-d’heure , l’eau deviendra trèsclaire et sa salubrité n’en sera point affectée.

Faites provision de citrons, de pommes et d’autres fruits qui se conservent ; vous les trouverez fort agréables, sur- tout après les attaques du mal de mer. Ce mal n’est pas dangereux, et il est plus facile de s’y soumettre que de l’éviter. Il passe plus aisément quand on fait de l’exercice sur le pont et en plein air , que si l’on se tient en bas dans la chambre. On le guérit mieux en

«e lavant modérément l'estomac que par dès re* medes préservatifs ou spécifiques , ou par un exces de nourriture. En débarquant , vous ne vous porterez que mieux , pour avoir été malade de la mer. Cela est au moins aussi vrai pour les femmes que pour les hommes.

Ce mal et le manque d’exercice sont propres à constiper. Vous vous en préserverez par les laxatifs auxquels vous êtes accoutumé , le séné, Féïectuaire lénitif. Je jalap , la rhubarbe et le calo-r mel* Ce qui contribue encore à resserrer , c’est le grand usage de la viande, du porter et même celui de vin en quantité ordinaire. Les Anglais sont trop sujets à vivre dans les pays chauds et dans les climats du midi , comme ils le font pea, dant les hivers froids et pluvieux de leur patrie.

Vous serez bientôt ennuyé du biscuit de mer ; fournissez - vous en conséquence de tranches de pain cuites une seconde fois ; précaution dont vous aurez l’obligation au docteur Franklin.

Un voyage par mer est ennuyeux. Prenez donc avec yplis des livres , des cartes , des échecs et des damés , si vous jouez à ces jeux.

Quant aux choses à votre usage qu’il vaut la peine d’emporter en Amérique , je crois qu’en général , il faut prendre avec vous tout ce qui peut s emballer dans un coffre ou dans une malle,

et garder l’inVentaire de leur contenu. Vous pou-* vez même emporter vos glaces et votre Vaisselle. Fournissez-vous abondamment de linge , mais ne vous chargez pas trop des autres choses qui servent à l’habillement. Prenez - en cependant assez pour vous durer au moins un an.

N’oubliez pas votre bibliothèque ; faites relier tous vos livres ; établissez avec quelques amis urt échange de papiers-nouvelles , et formez un commerce de lettres régulier. |

Les productions potagères de l’Amérique sont , en total , supérieures à celles de l’Angleterre ; mais les fruits sont inférieurs , excepté les pêches, les melons, les cerises et les corinthes (i). La noix y est petite, huileuse et rance ; la châtaigne est plus délicate, mais plus petité que chez vous ; le pavie n’y est pas beaucoup cultivé *, je n’y ai pas vu d’avelines , et au Sud de Long - Island les groseilles sont assez rares. Les espèces de prunes que nous nommons green - gage , magnum bonum et Orléans ne sont pas communes. La prune de Damas est plus abondante. Si , par conséquent , votre' intention est

(i) En anglois currants : c’est une espèce de groseille que je crois fort rare en T rance. ( Et. du T. )

d’habiter

«^habiter la campagne, vous ferez bien de ras* sembler une collection de noyaux de ces différent fruits.

Par la même raison , vous ferez bien aussi d’apporter quelques graines de fleurs de jardin. Les Américains préfèrent tellement l’utile à l’agréable, que des objets de ce genre, communs parmi vous, ne se trouvent que difficilement dans nos campagnes.

Il ne sera peut - être pas inutile de dire à un agriculteur qu’on ne se sert que fort peu, en Amérique , de la charrue à semoir ; à l’exception du Timothy-hày (i), qui est d’un grand secours dans lés provinces du milieu, on n’a que peu , ou point de prairies artificielles ; et l’on en" est encore à 'savoir si la luzerne et le sainfoin, la vesc® et la chicorée seront de quelque utilité.

Je crois avoir à présent répondu à la plupart dé vos questions. Je vous ferai bientôt passer les nouvelles informations qui pourront me parvenir et que je jugerai pouvoir vous être agréables.

Je suis, etc.

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