III. — Sénégal ou Niger
Les possibilités d’établissement d’un système d irrigation utilisant le débit d’un cours d’eau résultent d'un ensemble de circonstances propices dans la topographie et l’hydrographie de la contrée D’abord, la pente de la vallée, doit être suffisante pour «pie les eaux captées dans le thalweg atteignent les terres à irriguer après un trajet pas-
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
sif aussi court que possible. Puis, la déclivité générale de ces terres doit permettre aux eaux d’arro- [ sage de circuler aisément dans les canaux.
En Egypte, pays plat, on a creusé des canaux dont la pente est aussi faible que 1/30.000. C’est une limite au-dessous de laquelle on ne saurait descendre sans compromettre le fonctionnement des ouvrages par colmatage et en élever d’une manière prohibitive les prix de revient et d’entre- 1 tien. En Afrique Occidentale, où l'hydraulique ! agricole est encore ignorée, nous ne pouvons nous j lancer dans des innovations téméraires et il sera j sage de nous fixer comme minimum cette pente , de 1 030.000 pour les canaux à établir dans les : vallées du Sénégal et du Niger.
Par ailleurs, les eaux de ces dérivations, avant d’atteindre le niveau des berges, devront effectuer un certain parcours qui dépendra à la fois des ; pentes respectives du fleuve et du canal et de la hauteur de berge à rattraper.
Pour la simplicité de la discussion, nous admettrons que, sur le Sénégal comme sur le Niger, des barrages annuleront cette hauteur et que, dans les profils en travers des deux vallées, les terres à irriguer sont horizontales.
Ces conditions, placées a l’extrême limite des. possibilités techniques, offrent le précieux avantage de permettre, au seul examen des profils en long du Sénégal et du Niger, une élimination immédiate des biefs de ces deux fleuves où l’établissement d’une prise d’eau et d’une dérivation est pratiquement irréalisable. 11 suffira de voir si la pente de ces biefs est égale on inférieure à 1/30.000. j
Les tableaux ci-dessous donnent les pentes du Sénégal de Kay es à la mer et du Niger, de Bamako à Korioumé, port de Tombouctou :
Sénégal.
Altitudes Distances l’entes
Kayes , .
Bakel
130 kil.
S aidé
Dagana
Saint, -I jouis
Dm. 00
Aiyc.r.
Altitudes
Distances
Pentes
Bamako
Koul'koro
68 kil.
Rapides
Ségou
Diafarabé
Kouenza
Korioumé
Sur le Sénégal, le manque de pente en aval de Bakel ne permet pas d’aligner un canal d’irrigation selon les règles admises dans les travaux modernes. Si l’on ajoute que de ce point à la zone de divagation du fleuve, la vallée est nettement concave, que les berges dans ce bief sont extrêmement hautes (10 à 12 mètres) ; si l’on remarque encore que dans la zone de divagation, les difficultés s’accumulent du fait de l’inondation périodique dont
il faut protéger les terres et des nécessités du drainage, on est amené à conclure qu’aucun système d’hydraulique agricole reposant sur le captage et la distribution de l’eau par gravitation ne peut être pratiquement établi sur le Sénégal en aval du confluent de la rivière Falémé
Le bief de Kayes fait exception. Il est de plus dominé par les rapides du Félon qui, le cas échéant, offriraient un emplacement favorable à une prise d’eau. Malgré l’allure tourmentée de la vallée dans les parages de Médine, il semble qu’une dérivation établie au Félon pourrait atteindre les plaines étalées de Kayes à Ambidédi, au pied des collines du Bambouk. Une rapide étude sur le terrain montrerait si cette idée qui résume toutes les possibilités d’utilisation de la vallée sénégalaise, est susceptible d’une éuite pratique.
L’hydraulique agricole, fort heureusement, rencontre le long du Niger des conditions .plus favorables.' La vallée, d’abord fortement concave dans la partie amont du bief Koulikoro-Ségou, s’élargit plus bas vers le sud en une plaine toujours exondée qui va jusqu’au Bani, puis à l’aval de Sansanding revêt tous les caractères d’un delta que submerge la grande crue annuelle; mais elle conserve partout une déclivité suffisante pouré que l’on puisse concevoir en toute sécurité son aménagement. Exception cependant doit être faite pour la région lacustre, vaste cuvette à fond horizontal qui règne du lac Debo à Tombouctou et dont les superficies utilisables, à quelques exceptions près, ne peuvent être irriguées que par pompage.
Les emplacements des prises d’eau sur le Niger- Moyen sont localisés en deux points: en tête du bief de Koulikoro-Ségou, où l’escalier des rapides de Sotuba et Kénié marque l'origine des systèmes d’irrigation desservant les hautes plaines; à l’aval de Ségou, dans la partie du fleuve dont la forte déclivité réduira au minimum la longueur passive des canaux du delta.
Dans l’ensemble, il y a entre Bamako et le lac Débo près de deux millions d’hectares de plaines susceptibles, d’une manière ou de l’autre, d’être irriguées.
La comparaison des régimes du Niger et du Sénégal n’est pas moins instructive. Les tableaux ciaprès donnent les débits de ces fleuves pendant la crue moyenne de 1919-1920. Ceux du Sénégal sont rapportés à l’échelle de Galongo en amont de Kayes, ceux du Niger à l’échelle de Koulikoro.
Crue
du Sénégal
Hauteurs d'eau
Périodes
Débits
6 mois
mètres cubes
Crue
du Niger
6 mois
mètres cubes
La période de sept mois doit retenir l’attention, car, nous le verrons plus loin, il faut compter 200 jours d’irrigation pour le coton du type égyptien.
En 1919-1920, année normale, cette période commence le 5 juin et finit le 5 janvier à Galongo. Elle va du 8 juin au 8 janvier à Koulikoro. La concordance est parfaite, mais le débit minimum du Niger en ce laps de temps (550 m 3) est près de cinq fois supérieur à celui du Sénégal (120 m3). On pouvait s’en douter à la seule inspection d’une carte des bassins supérieurs de ces fleuves, mais ce qui est plus grave et condamne, pour l'instant du moins, le Sénégal, c’est son caractère nettement torrentiel. A Galongo,- la courbe enveloppe des plus faibles débits à la décrue, tombe à l’étiage avant la fin de l’année. On a pu faire les consta-
tâtions suivantes :
Haut urs d eau
Débits
D;< es
5 Novembre
10 Décembre
A Koulikoro sur
le Niger, la même courbe a
tout autre allure :
Il au eu -s d’eau
1 oh ils
Dates
28 Novembre
24 Décembre
23 Janvier
31 Janvier
Or, la saison des pluies dans les hauts bassins finit en octobre-novembre. Même en années de sécheresse, la régulation naturelle de l’étage supérieur allonge de quatre mois la crue nigérienne. Pour le Sénégal, il arrive que le régime d’étiage s’établisse un mois au plus après les dernières pluies et le débit de basses eaux s’abaisse pendant de longs mois jusqu’à 5 mètres cubes à la seconde alors que, de 1907 à 1920, le Niger, et pour quelques semaines seulement, a accusé moins de 35 m3 De même, on peut remarquer que le maximum de
la crue du Sénégal à Kayes coïncide à quinze jours près avqc le maximum des pluies, tandis que le décalage sur le Niger à Koulikoro est de cinquante jours en moyenne.
Il résulte de ces faits que tout système d’irrigation un peu important, ayant pour but. la culture cotonnière, doit comporter sur le Sénégal une régulation artificielle et par conséquent la construction sur le haut fleuve de puissants réservoirs. Pour le Niger, et jusqu’à concurrence de plusieurs centaines de mètres cubes à la seconde, la régulation est naturelle et les réservoirs sont inutiles. Voilà pourquoi, entre autres raisons, il est préférable de commencer par le Niger.