LA QUESTION BERBÈRE
— La politique française devant la question berbère est un des gros problèmes du Maroc. Il a été abordé avec une sage prudence et avec la directive générale de ne pas arabiser ce qui est berbère. Le respect des costumes berbères a été l’un des premiers dogmes du Protectorat (dabir du 11 septembre 1914) et la formation d’un corps de berbérisants s’en est suivie. Ce qu’on pourrait appeler « l'Ecole berbère » française de Rabat a pris déjà une très grande importance grâce aux travaux des savants continuateurs des travaux déjà classiques de Hanoteau, Duveyrier, le P. deFoucauld, Motylinski, René Basset (1).- Quel rôle l’enseignement doit-il jouer dans notre politique berbère? C’est une question capitale, puisqu’elle peut se poser sous cet aspect : « Faut-il enseigner aux enfants berbères comme deuxième langue l'arabe ou le français? » C’est ce qu’étudie M. Le Glay, contrôleur civil, avecsa compétence reconnue et spécialement connue des lecteurs de Y Afrique française (2), dans un article publié par le très vivant Bulletin de l'Enseignement public du Maroc (août 1921, n° 33 bis). Après avoir signalé l’importance du fond berbère
(1) Augustin Bernard, La littérature des Berbères, Afrique française , 1920, p. 324.
(2) Bu Glay, Les populations berbères du Maroc , Afrique française, 1916, Ber, s. Col, p. 141.
du Maroc, M. Le Glay expose ainsi ses idées sur la question de l’enseignement :
Le Maroc, donc, c’est la Berbérie, sans plus, dont la race subsiste à peine modifiée par des apports extérieurs arabes, juifs, soudanais.
Dans cette Berbérie existent des villes, des tribus arabisées de langue et de religion, formant une sélection ralliée au gouvernement chérifien, très en avance comme civilisation et progrès, dans ia norme de l’Islam, sur le reste de la population.
Ce reste, qui est d’ailleurs la plus grande part, comporte des tribus demeurées foncièrement berbères de sang, de langue, de coutume que des circonstances historiques, I des motifs géographiques ont plus ou moins, jusqu’à l’arrivée des Français, libérées de l’obédience à la dynastie. Dans cette plus grande part de la Berbérie il y a lieu de distinguer, en vue des traitements qu’ils nécessitent, deux groupes distincts. L’un comporte toutes les tribus du Maroc Central jusqu’au Sahara par-dessus l’Atlas et quelques tribus du Grand Atlas, de l’Anti-Atlas. Ces gens se distinguent par des caractères physiques supérieurs, une grande rudesse de mœurs et de pensée, peu de souplesse, une islamisation relative. L’autre groupe comprend toutes les tribus berbères d’origine et le plus souvent de langue, mais plus profondément islamisées, qui peuplent la plus grande partie de la région de Marrakech. Sur ces données, il est possible, pensons nous, de baser le programme d’éducation cherché.
Beprenons pour cela le résumé, par point.
Le Maroc c’est la Berbérie. De cet aphorisme découle la certitude d’une évolution facile, rapjde, et la nécessité de s^en inquiéter pour en être maîtres.
Le premier groupe, villes et tribus arabisées, est pour le moment très en avance sur les autres. C est celui qui a l’Islam pour base et tradition, Quaraouiyne pour pôle et pour foyer. Venu le premier à notre contact, uni par le dogme, par la pensée et l'histoirç au reste du monde musulman, il devait aussitôt retenir notre attention. Ses aspirations vers le progrès, servies par cette faculté d’adaptation qu’il tient de l'origine berbère, méritaient de ' notre part une prise en main immédiate. Elle est faite. La politique scolaire du Protectorat, au regard des masses musulmanes, est définie. Elle se développera normalement, c’est-à-dire selon les nécessités que sa marche fera apparaître. Actuellement elle a pour organes les écoles urbaines franco-arabes, les écoles de fils de notables, les collèges musulmans. Nous laissons d’ailleurs de côté cette partie de la question en raison même de son caractère spécial qui la rend très différente, quant aux moyens, de celle qui nous occupe ici.
Et nous voici en présence de ce que l’on appelle le monde berbère, le vrai en sa rusticité puissante et tenace, race dont la pérennité ctonne, dont nous effare la résistance aux ouragans de peuples qui depuis vingt-cinq siècles ont inondé, balayé, submergé son sol et en ont reflué lassés, entité formidable qu’une science politique et militaire sans pareille pouvait seule, durant la dernière crise mondiale, contenir, dissocier, soumettre, matière neuve, en ce vieux monde restée jeune, bien propre à tenter les modeleurs que nous pouvons être. Tout de suite disons, pour suivre le schéma ci-dessus, qu’il y faut distinguer la masse imprégnée forlemeut d’Islam et quelque peu des tendances arabes — étrangères — qu’il porte avec soi A celle-là, située comme nous l’avons indiqué dans la région de Marrakech, il faudra, sans doute, pour le travail d’éducation que nous cherchons, employer les moyens de captation et de direction déjà en œuvre dans les milieux musulmans. Mais il reste l’énorme et fruste population qui, sur de vastes espaces montagneux et compliqués, couvre le Maroc, des portes de Meknès à la Moulouya vers l’est et vers le sud, par-dessus le Moyen Atlas, celle aussi qui habite, jusqu’ici la limite où 1 homme peut vivre, les vallées, les plateaux, les monts et les steppes du Grand Atlas, de la mer aux palmeraies de Figuig, formidable repaire dont l’histoire humaine est moins connue que la géologie. Et ces peuples ont même sang, même nom que ceux qui cultivent la plaine de Meknès et campent autour de Fez la Sainte, gravitent sur les contreforts du Moyen
Atlas, de la Mamora au haut Oum er Rebia, Zaers, Zemmonrs, Zaïanne. Béni Mtir, Iguerrouane, Ait Ouarraïne et tant d’autres Raisonner sur ces groupes connus sera poser, sans crainte d’erreur, la question pour tout l’ensemble, quelles qu’en soient, géographiquement, l’étendue et la profondeur. Car toutes ces fractions du peuple berbère ont même origine, mêmes caractères physiques, même mentalité.
Ici, le terrain offert à notre entreprise est singulièrement attrayant de netteté. Ces peuples sont de langue berbère et ne possèdent de l’arabe que ce dont ils ont besoin pour leurs relations avec le commerce, le gouvernement chérifien... et nous — car nous ignorons le berbère. Et ils savent d’autant moins d’arabe qu ils sont plus distants du commerce, du Maghzen... et de nous. Sans erreur de principe on peut dire que l’enfant sous la tente paternelle n’entend parler que le berbère. Le père sauraitil l’arabe ne s’en sert pas chez lui, puisque les femmes l’ignorent. Son fils l’apprendra plus tard s’il est nécessaire ; il le saura toujours fort mal et comme il a, en bon paysan, la tète dure, il apprendrait mieux et plus vite une langue plus facile, le français par exemple. Le montagnard sachant imparfaitement l’arabe ou l’ignorant ne sait de l’Islam que peu de chose et très mal. C’est aussi le propre du Berbere d’accommoder à sa guise et à sa mentalité les religions qui passent. II est aujourd’hui musulman sans doute de la même façon, très païenne, dont il fut jadis chrétien ou mosaïste. Sa pensée n’a point de dogme pour appui, sa loi ne découle pas d une religion et cet homme, s’il lui agrée d’être appelé musulman et de se soumettre parfois, disons rarement, aux règles extérieures de l’Islam, néglige ou repousse son emprise la plus certaine, le chraa et, par conséquent, le qoran législateur. De là, ces différences profondes qui distinguent dans leur manière de vivre, dans leurs actes et leur compréhension du monde extérieur les Marocains arabisés de ceux restés berbères. La condition des femmes dans l’un et l’autre groupes, ici réglée par le chraa, là, par la coutume (1), est un des exemples les plus frappants de tout ce qui sépare la vie arabe de la vie berbère. C’est là un sujet dont l’exposé nous retiendrait trop longtemps. Pourrions-nous le condenser ainsi? L’arabisé cache sa femme, le Berbère la montre. Du point de vue religieux pourrions-nous également marquer d’un trait les caractères? Pour exprimer que son fils devient un homme, le citadin vous dira : « Il jeûne cette année le Ramdane » ; le montagnard, pasteur ou guerrier, vous renseignera sur le même sujet par ces mots : « Mon fils commence cette année à monter à cheval ».
Par une erreur regrettable où il faut voir l’effet déformant d’un orientalisme de commande, nos officiers, nos administrateurs ont toujours considéré qu’il convenait de parler arabe à tous indistinctement en Afrique du Nord. Il nous a fallu quarante ans d’Algérie pour discerner les Kabyles e*t comprendre la faute qu’il y aurait à leur imposer la civilisation arabe. Au Maroc, la distinction s’est faite plus vile. Mais on n’était pas préparé à mettre en œuvre un régime nouveau. La soumission du Berbère est d’ailleurs à peine entame'e. La parole est encore un peu partout au canon et les fractions soumises sont dirigées par des arabisants à défaut d’un personnel suffisamment nombreux et connaissant les dialectes autochtones. Enfin, certains esprits ancrés dans l’antique formule orientaliste ont retardé la décision en parlant encore du stade d’arabisation, première étape civilisatrice préconisée à l’usage des peuplades primitives. Ils y voyaient surtout un moindre effort, Il faut y voir une erreur redoutable qui conduirait à l’islamisation parfaite, définitive du berbère, à la création au Maroc et par nos propres soins, ce qui serait absurde, d’une masse musulmane homogène sans contrepoids... Car lorsqu’on est musulman on le demeure et, malgré tout notre respect pour l’Islam, nous n’avons pas à nous en faire les fourriers. Cette pernicieuse théorie a donc vécu. Si le Marocain berbérisant apprend l’arabe, ce ne sera pas de notre fait. Nous ignorons certes ce que l’avenir fera de ces masses énergiques. Le souci profond et
(1) M. Bruno, docteur en droit, qui fut longtemps mon collaborateur en pays de montagne, professe à l’Ecole supérieure de Langue berbère, à Rabat, un cours de coutumes berbères.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFBIQUE FRANÇAISE
légitime de notre cause exige que l’évolution des montagnards se fasse en langue française, véhicule de notre pensée. La population berbère apprendra le français, sera administrée en français.
Le principe posé, comment en fera-t-on l’application pratique? Sur les vastes étendues plus haut délinies, dans le Maroc Central, le Moyen Atlas et la plus grande partie du Grand Atlas, le terrain est tout préparé d'abord par l’absence d’islamisation profonde, puis par ce fait qu’en raison du pays et du caractère de ses habitants nous progressons dans ces régions par la force. Nous allons laisser de côté, si vous le voulez bien, toute question de sentiment, nous garder d’amoindrir d’idéologiques formules l’oeuvre précise de notre armée. Nous sommes là chez des gens dont la soumission nous a coûté, nous coûtera encore beaucoup de sang, bien des millions. Ces Berbères n’ont pas d’idée préconçue, leur primitive nature ne s’encombre d’aucun dogme. Ils ont au plus haut point le respect du vainqueur. Celui-ci leur imposera sa langue sans nullement s’attarder à des combinaisons politiques absolument inutiles puisque nous ne sommes pas ici sur terrain religieux. Il faudra donc que le montagnard fasse avec nous ses affaires en français et par conséquent que nous lui procurions les moyens de l’apprendre. Il est avéré d’ailleurs qu’il l’apprend vite et facilement.
Ceci nous conduit à cet effort prodigieux de couvrir au plus tôt le monde berbère d’écoles françaises. II ne s’agit plus d’écoles arabes-françaises et c’est intentionnellement que nous écrivons école française tout court. Mais quel budget, objectera-t-on, y pourrait suflire? Il suffira, répondrons-nous, de s’entendre. Il ne s’agit, pour le moment, en effet, que d’écoles primaires des plus simples à l’usage de ces simples que sont nos montagnards. Nous parlerons tout à l'heure du personnel. En attendant, il nous faut une bonne douzaine d’apôtres pour mener l’affaire. Est-ce trop demander à cette immense armée d’apôtres qu’est le corps enseignant français? Est-il besoin de rappeler ce que la même cause a trouvé de missionnaires laïques en Kabylie ? Ceux-là donc constitueront l’étatmajor. Comme en 1914, ils retourneront vivre avec les soldats auprès des postes militaires de la zone administrée et, au besoin, de la zone en guerre. De là, rayonnant avec l’appui même des autorités, ils surveilleront, dirigeront les maîtres d’écoles. Ils auront fort à faire ces pédagogues militants, pour éduquer, soutenir, encourager leur personnel. Ne sentez-vous pas' que cela va être comme une nouvelle armée lancée à la rescousse de notre avance en pays berbère? C’est une armée qui sera faite de volontaires, une coalition de bonnes et ardentes volontés. Où les trouvera-t-on? Partout. Chez les soldats d’abord. C'est leur rôle. « Rappelez-vous que je suis un grand instituteur », écrivait en 1898 le colonel Lyautey, alors à Madagascar, dans une lettre où il exposait la façon dont il enseignait le français aux Madécasses (1). Que l’on veuille bien nous croire. Le soldat instituteur, c’est, à la période où nous sommes, tout à fait ce qu’il faut en région berbère. Mais il n’y aura pas que des militaires. Tout le monde doit s’en occuper; c’est un devoir national. Vous, Monsieur, qui, à l'orée des monts, vous efforcez d’industrialiser l’exploitation bûcheronne, vous vous devez et aussi à votre pays de distraire un de vos employés et de monter une école auprès de vos chantiers. Vous aussi, éleveurs qui prenez pour champ d’expérience les ravins de Tafoudaït, les plateaux à graminées de Mint ou de Guelmous, placez une école auprès de vos parcs moutonniers, comme il y en aura une à chaque station du tortillard forestier.
Mais cet effort ne sera pas confié aux seuls auxiliaires bénévoles. Il y aura des maîtres aussi, tant qu’on en pourra trouver, car il faut une méthode et une impulsion que seule peut donner la Direction générale de l’Instruction publique au Maroc. La liaison avec l’Alma parens se
(1) Lettres du Tonlcin et de Madagascar, édition A. Colin ; mais aussi les quelques Lettres Inédites qui viennent de paraître dans la Revue de Paris , numéro du 1er juillet 1921. Relire aussi et propager la circulaire du maréchal Lyautey aux chefs des régions civiles et militaires (N° 1862, du 18 juin 1921) sur les moyens de répandre l’enseignement du français.
fera précisément par les douze apôtres pédagogues militants.
Et que faudra-t-il apprendre à vos Berbères? souffle un esprit inquiet. Tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit en français. C’est là votre métier et non le nôtre. Toute confiance vous est faite. On ne s’effarera même pas d’entendre les pasteurs Ait Mgild ânonner : Nos ancêtres furent les Gaulois... car c’est après tout bien possible. Personne ne sait au juste d’où viennent ces gens-là. Et voici précisément devant nous un grand chef zaïan, Ou el Aïdi. Il a une tête d’Auvergnat ; il en possède l’âme rude et l’esprit retors. Son gendre Miami ressemble d’une façon impressionnante à M. X..., l’un de nos plus actifs colons. S’ils venaient soudain à parler français, la chose paraîtrait toute naturelle.
Il faut qu’elle se réalise. On doit cesser en tout .lieu de parler arabe, d’écrire, de commander en arabe à des gens qui sont astreints pour nous comprendre ou nous répondre d’emprunter des tolbas aux Zaouîas du voisinage, foyer d’islamisme irréfléchi, retardataire et souvent hostile. Pour y atteindre, on fera le plus grand nombre possible d interprètes de langue berbère à l’usage des autorités de contrôle. Mais dans la grande œuvre dont l’édification nous échoit par devoir, droit de conquête et surtout par nécessité, c'est le corps enseignant français qui aura la maîtrise. Il est avéré qu’il en est digne.
Le Glay.
Juillet 1921.
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L’enseignement public de Géodésie et d’Astronomie de position créé au Service Géographique de l’Armée en 1904 par ordre du Ministre de la Guerre avait été interrompu pendant la guerre. Cet enseignement a repris durant l’hiver 1920-21 et sera continué durant l’hiver 1921-22. L’ouverture des cours a été fixée au 17 novembre.
Ces cours ne s'adressent pas seulement aux officiers de toute sorte appartenant ou non au Service Géographique de l’Armée. Les explorateurs, géographes, géomètres, étudiants en science, etc., les suivront avec intérêt. Ils y acquerront, outre des connaissances théoriques indispensables à un géodésien, la pratique des méthodes et des instruments sur le terrain.
L’enseignement de première année sera conduit dans un esprit essentiellement pratique. Il aura pour objetde former des observateurs capables d’opérer sur le terrain suivant des méthodes rigoureusement scientifiques.
L’enseignement de seconde année permettra par contre aux auditeurs de se familiariser avec des matières d’ordre plus élevé. Il sera professé par le colonel Perrier, Chef de la Section de Géodésie, et traitera en particulier des systèmes de projection, compensation des erreurs, intensité de la pesanteur, méthodes générales d’exploration et de délimitation, historique des opérations géodésiques, etc.
Il est prévu en outre la visite d’une quinzaine d'établissements scientifiques.
Renseignements et programme détaillés sur demande adressés au Chef de la Section de Géodésie, 140, rue de Grenelle. Inscriptions reçues à la même adresse pour tout l’enseignement ou l’une quelconque de ses parties.
Le Gérant ;J. Legrand.
PARIS. — SOC. Gu D’IMF. ET D’ÉDIT., 17, RUE CASSETTE.
ET
PUBLIÉS PAR
le COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE et le COMITÉ DU MAROC
SOMMAIRE
LE TERRITOIRE DU TANGANYIKA SOUS LE MANDAT BRITANNIQUE. — Camille Martin t 277
LE CERCLE DES TAGOUANAS {suite el fin). —
A. Chartier i 282
LA CARTOGRAPHIE DE MADAGASCAR DE 1910 A 1920. — Commandant Ed.de Martonne 290
LE SÉNÉGAL DE 1817 A 1854. — Augustin Bernard .-. 297
La situation des colonies anglaises de l’Afrique tropicale 299
Table spéciale des « Renseignements Colo niaux » de 1921 300
CARTES
Le territoire du Tanganyika 279
Etat d avancement des travaux de la cartographie à Madagascar 293
Le territoire du Tanganyika 279
Etat d avancement des travaux de la cartographie à Madagascar 293
Le Territoire du Tanganyika