DE 1910 A
J’ai déjà fait connaître (1) la progression des travaux géographiques officiels à Madagascar, depuis la campagne de 1895 jusqu’à la transformation du Bureau topographique de l'Etatmajor en Service géographique de Madagascar. Bappelons brièvement les grandes lignes de cet historique.
De 1896 à 1906, le Bureau topographique, aidé au début par des officiers envoyés en mission par le Service géographique de l’armée, avait accompli une tâche considérable-en mesurant de toutes pièces un réseau de triangulation semi-expédiée, suffisant pour l’établissement de la carte de reconnaissance; ce réseau s’était étendu en dix ans sur un pays grand comme la France et la Belgique réunies, et où les travaux scientifiques avaient dû marcher de pair avec la pénétration et la pacification.
A la fin de 1906, le nouveau Service géographique était tout naturellement amené à porter ses efforts du côté de la^fopographie régulière, et entreprenait une carte au 1/100.000°, qui devait demander pour être menée à bien de longues années de travail.
Cette tâche a été poursuivie depuis lors, uniquement par des officiers de l'armée coloniale, avec le plus remarquable esprit de suite, bien qu’au milieu de fortunes diverses. Le Service géographique de Madagascar est resté, dans cette colonie, le seul organe outillé et qualifié pour les travaux sur le terrain comme pour ceux d’impression, et nous ne croyons pas qu’en dehors de cette carthographiè officielle, aucun travail digne de faire date soit sorti de l’initiative privée. La guerre a fortement ralenti, mais non complètement arrêté, l’activité de cet organe : il a néanmoins continué à fonctionner avec un personnel très réduit, assurant ainsi la tradition et la continuité des vues (2); de sorte que, à la fin de cet immense bouleversement, le Service se trouve prêt à reprendre ses travaux, dès que la métropole pourra distraire, des œuvres essentielles de reconstitution nationale, le personnel technique nécessaire.
Organisation du Service géographique de Madagascar. — Cette organisation, expérimentée de 1907 à 1909, n’a pas subi de modification profonde, et est restée sensiblement telle que nous l’avions esquissée (3).
(1) Ed. de Mabtonne, la Cartographie de Madagascar (Annales de Géographie, tomé XIX, 1910, p 49-69).
(2) En A. O. F., le Service géogi aphique qui venait à peine d'être ouvert, a été fermé durant toute la guerre. La reprise de ses travaux, récemment décidée, s’annonce comme entourée de difficultés qu’une permanence , même presque passive, eût évitées.
(3) Ed de Mahtonne, art.cité, p. 65.
Pour l’emploi du personnel, les principes n’ont pas changé : personnel de direction militaire, personnel d'exécution partie militaire (pour les travaux sur le terrain), partie civil (pour les travaux de dessin et d’impression).
Le corps des « Commis indigènes du Service géographique », comprenant des dessinateurs et des graveurs, a reçu au mois de juillet 1913 une organisation définitive, par un arrêté du Gouverneur général définissant leur nombre, leur recrutement et leur hiérarchie. Depuis lors, sous la direction d'un nombre très restreint d'Européens, ce corps modeste a fait ses preuves : il s’est signalé autant par sa conscience et son exactitude, que par une qualité de plus en plus rare à notre époque : le respect de sa tâche et l'intérêt qu’il porte à son travail. Il a réalisé un ensemble de productions cartographiques digne des plus grands éloges.
Les résultats obtenus à Madagascar par l’emploi presque exclusif de la main-d’œuvre indigène dans les travaux d’art et de précision méritent une mention spéciale. Dans la cartographie coloniale, les travaux de Tananarive occupent une des premières places pour le caractère
artistique et le fini de l’exécution. Or, les ateliers de dessin, de photographie et de gravure ne comprennent exclusivement que des Malgaches, avec un chef d’atelier européen ; les machines lithographiques Voirin, mues pendant longtemps à bras d’homme, dotées en 1914 d’un moteur à pétrole, et en 1915 de l’électricité, sont également dirigées par un seul Européen : à part lui, pointeur, margeur, receveur sont des indigènes, exécutant scrupuleusement et minutieusement ce qui leur a été enseigné, et dont les salaires modiques feraient sursauter plus d’un syndiqué. Ces machines exécutent, de façon continue et sans accroc, les plus forts tirages en six ou huit couleurs, avec un repérage presque toujours impeccable.
C’est dans les moyens pécuniaires mis à la disposition du Service géographique que se sont produites, au cours des années qui nous intéressent, les plus fortes fluctuations, au point de mettre en question, l’existence même de cette institution si utile.
Le tableau ci-après indique les sommes consacrées à la cartographie de la Grande Ile depuis les origines jusqu’en 1919.
Budget
Budget local
Recettes
Année
des Colonies
de Madagascar
diverses
Total
De 1898 à 1905, c’est-à-dire pendant toute la durée du commandement du général Gallieni, le Service est entretenu partie par la métropole, partie par une subvention inscrite au budget local de la colonie. Dès le départ de ce grand administrateur, cettte dernière subvention est complètement supprimée pendant trois ans, puis reprise en 1909, mais avec une somme insignifiante. En 1912, c’est le budget colonial qui se désintéresse brusquement de la topographie à Madagascar, et nous assistons alors faute de crédits à la fermeture complète du Service, le 31 décembre 1 91 1 (1).
(1) Cette suppression, « sans exemple dans l’histoire delà cartographie militaire », fut très utilement signalée par les Annales de Ge'ographie, n” 116 du 15 mai 1912, p. 180
On a peine à croire qu’une institution modeste certes, mais dont l’utilité ne saurait être mise en doute, soit sujette à de pareilles fluctuations : il suffit en effet que, lors de l’établissement ou de la discussion du budget annuel, la nécessité impérieuse de faire des réductions à tout prix vienne primer l’urgence de certain ordre de travaux, pour faire réduire ou même supprimer le crédit mis à la disposition d’un Service, qui alors se trouve subitement réduit à néant, sans que personne soit à proprement parler l’auteur responsable de sa suppression.
C'est ce qui venait de se produire. Heureusement la colonie de Madagascar ne tardait pas à s’apercevoir, comme il était dit dans les Annales ,
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
« qu'elle n’avait plus de Service géographique, et qu’une carte au 1/500. 000e est insuffisante dans un pays où l'on étudie des tracés de route et de chemins de fer ». Un crédit modeste, inscrit au compte du budget local, permettait le 6 février 1912 la réouverture des ateliers. Depuis lors, le fonctionnement du Service géographique a été assuré uniquement par la subvention de la colonie, maintenue même pendant la guerre, et le Service est devenu un organe civil d’intérêt général, dont — pour des raisons de compétence — la direction est assurée par un officier (1).
Marche générale. — La carte régulière au 1/1 00.000e est restée la tâche principale du Service géographique de Madagascar.
Le tableau d’assemblage de cette carte comprend 508 feuilles de 30 X 48 centimètres, ayant chacune une superficie de 1.440 kilomètres carrés. Ces chiffres montrent qu’on ne peut songer, avant de longues années, à lever la totalité de la colonie ; il faut donc commencer par les régions les plus importantes, tant au point de vue militaire qu’au point de vue de la colonisation et des travaux publics, savoir : la côte Est, l’Emyrne et le Betsileo et les régions parcourues par le chemin de fer et les grandes routes. D’ici longtemps, une carte de reconnaissance sera largement suffisante pour les régions presque inhabitées du Sud et de l’Ouest, qu'on peut évaluer aux deux tiers de la superficie totale.
Rappelons que la projection adoptée est le canevas conventionnel de Boune ou projection de Flamsteed modifiée, et que les axes de projection sont 50g longueur Est et 21B latitude S, qui passent à peu près par le centre de figure, non loin de Tananarive. Cette projection s’adapte très bien à l’île, à cause de sa forme elliptique, et déforme très peu ses contours.
La carte est levée sur le terrain directement à l’échelle du 1/100.000°, suivant les procédés employés par les brigades régulières du Service géographique de l’armée, c’est-à-dire à la planchette déclinée et en employant l’alidade holométrique et la mire. La gravure sur zinc est faite dans les ateliers du Service à Tananarive, exclusivement par des indigènes, ainsi que le tirage en couleurs.
Le levé de détails nécessite préalablement une triangulation de complétage très serrée, exécutée chaque année par des officiers géodésiens, dans la région destinée à être levée l’année suivante. Celte triangulation de complétage s'appuie elle-même sur le réseau géodésique de premier ordre, œuvre des dix années 1897-1906, et qui comprend trois chaînes méridiennes complètes et plusieurs transversales plus ou moins complètes. Etant données les circonstances dans lesquelles il a été mesuré, la surface de terrain couverte et les instruments employés, ce réseau n’a lui-même que la valeur d’une triangulation semiexpédiée. Nous verrons plus loin, dans l’étude détaillée des travaux géodésiques, les efforts qui
(1) Capitaines Wacquez 1906-1910, Carrier 1911, Carbonnier 1912-1913, De Martonne 1914-1913, Valentin 1916-1920.
ont été faits pour perfectionner cet état de choses.
Résultats acquis en 1910. — Tels sont les principes directeurs qui ont été suivis depuis treize ans dans l’exécution de la carte de la Grande Ile. Avant d’aborder la période décennale qui nous occupe spécialement aujourd’hui, voyons ce qui avait été réalisé au cours des trois premières années.
De 1907 à 1909, la géodésie' avait effectué le complétage des dernières feuilles à cheval sur la route de Tananarive à Tamatave et le chemin de fer, et commencé celles englobant la route de Tananarive à Majunga. La topographie avait levé douze feuilles au 1/100.000° régulier, terminant également de son côté une large bande englobant la région Tananarive-Tamatave. La cartographie avait publié quatorze feuilles à la même échelle.
D’autre part l’atelier de dessin venait de commencer la rédaction d’une nouvelle carte de reconnaissance au 1/200.000° comprenant les régions où les levés réguliers au 1/000.000° ne paraissent pas nécessaires d’ici longtemps. Cette carte est dressée en utilisant tous les croquis expédiés, levés d’itinéraires, etc... fournis parles officiers du corps d’occupation; sans être comparable avec le 1/100.000°, elle peut néanmoins comporter plus de détails que la carte générale au 1/500.000° en vingt feuilles, laquelle n’en est pas moins l’objet de révisions et de rééditions aussi fréquentes qu’il est nécessaire.
Enfin une première édition d’une brochure donnant les coordonnées des points géodésiques de toute l’île, destinée à rendre les plus grands services aux travaux publics, aux mines et à la colonisation, était sortie des presses du Service.
La géodésie de 1910 à 1914.
La triangulation de complétage commencée en 1908 et 1909 dans la région comprise entre Tananarive et Andriba avait été obtenue par le développement d’une chaîne de triangles partant de Tananarive, et constituant un demi-circuit qui tournait vers l'Est à hauteur d’Andriba pour se fermer sur la méridienne centrale. Ces opérations avaient révélé l’urgence d’établir une chaîne méridienne de premier ordre très sérieuse entre Tananarive et Majunga. L’avance prise pendant ces deux années 1908-1909 par le complétage géodésique sur le levé topographique allait permettre de consacrer une campagne géodésique entière à réaliser ce travail de précision.
La phase nouvelle dans laquelle nous voyons entrer en ce moment les travaux géographiques de la Grande Ile, se retrouve dans le développement des travaux de cet ordre dans tous les pays nouveaux. Dès les débuts de l’occupation, le besoin qui se fait sentir de la façon la plus urgente est celui d’une carte de reconnaissance à petite échelle, englobant la totalité du pays, suffisante pour en donner une idée d’ensemble et pour situer les renseignements, encore restreints
qui y sont approximativement relevés. C’est ce qu’avait parfaitement compris le général Gallieni. et c’est pourquoi il avait consacré, de 1898 à 1905, des subventions importantes à l’établissement d’une géodésie expédiée, couvrant toute la surface de l'ile, qui avait permis d’en asseoir les grandes lignes ainsi que la configuration générale et de réaliser ainsi la carte générale à 1/500.000®.
Avec le développement de la sécurité, l’extension de la colonisation et des travaux publics, se fait sentir au besoin d'une carte à plus grande échelle. C’est alors que nous avons assisté à la conception, immédiatement suivie d’exécution, de la carte au 1/100.000% qui sous la direction du capitaine Wacquez (1) avait été sciemment commencée en utilisant une géodésie non parfaite au point de vue de la science pure : ceci dans le but louable de produire au plus tôt.
Dès que ce travail est convenablement mis en train, il faut songer non seulement à étendre, mais à perfectionner la triangulation. C’est dans ce but que dès 1909, concurremment avec le complétage géodésique des premières feuilles englobant la route de Tananarive à Majunga, avait été exécutée la reconnaissance d’une chaîne de premier ordre destinée à relier ces deux villes, en même temps qu’étaient commandés en France des instruments plus précis que ceux utilisés jusqu’à ce jour pour la triangulation semi-expédiée.
En 1910 ces instruments étaient toujours attendus : la géodésie dut changer de direction et se consacra, en conservant les méthodes antérieures, au complétage des premières feuilles immédiatement au Sud de Tananarive en direction de Fianarantsoa : feuilles n° 260, 272, 273, 283, 284. Il paraissait toutefois possible d’amorcer en même temps, avec les instruments déjà existants, l’important travail de révision et de coordination du réseau existant. C’est dans cet ordre d’idées que fut effectuée par le lieutenant Carrier la mesure d’un azimut au poste optique de Tananarive.
Celte opération avait pour but de trouver une valeur définitive pour l’azimut du côté Tananarive- Lahavoritra O. Ce côté de départ, commun à la chaîne méridienne centrale et à la transversale Tananarive-Tamatave, s’était vu attribuer pour son azimut des valeurs légèrement différentes, d’une part dans la triangulation du capitaine Gros (1898) et les chaînes subséquentes: l'un des opérateurs avait jugé bon, pour des raisons dont il n’avait pas été gardé irace, d’attribuer plus de poids à l’une de ses propres déterminations et d’éliminer les autres, tandis que l’autre opérateur avait pris la moyenne de plusieurs valeurs différentes. La nouvelle détermination fut faite dans de très bonnes conditions, à l’aide de la lunette méridienne installée sur un pilier placé dans la cour du poste optique, au point le plus élevé de la haute ville, àTannanarive. Elle donna une nouvelle valeur, très peu différente de celle
de Gros, qui fut adoptée depuis lors dans les calculs de compensation générale du réseau dont nous reparlerons plus loin.
Cependant les instruments atlendus arrivent en 1911. Les opérations géodésiques de cette année, faite par le lieutenant (puis capitaine) Carrier assisté du lieutenant Garnier, laissent délibérément de côté le travail de complétage. Elles com-
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prennent d abord la mesure d une base de 9.462 mètres aux environs de Tananarive, et l’amplification de cette base; ensuite la mesure d’un azimut astronomique, pour le côté de départ de la chaîne de premier ordre devant relier Tananarive à Majunga ; enfin les observations de cette chaîne (1).
Ces travaux, entrepris dans des conditions matérielles difficiles et sous un climat sévère, comptent parmi les plus importants qui aient été réalisés non seulement à Madagascar, mais
(1) Cf; Capitaine Carrier, line mission géoaèsique à Madagascar. La Géographie, Tome xxvm, N* 1, 15 juillet 1913, p. 1 à ?.6.
(1) Tué à l'ennemi en septembre 1913 comme lieutenant-colonel.
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dans l’ensemble des colonies françaises, comme géodésie de haute précision, et font le plus grand honneur aux opérateurs (1). En raison de leur valeur au point de vue particulier de la cartographie malgache, comme à celui de la science géographique en général, il nous parait utile d’entrer à leurs sujets dans quelques détails techniques.
Base de Tananarive. — La mesure de cette base avait pour but de donner un point de départ aussi exact que possible à la chaîne Tananarive-Majunga.
L’emplacement de la base est situé dans la vallée de la Sisaony, affluent de l’Ikopa,: c’est une longue étendue de rizières à LE. de la Rivière Sisaony et au S. du pont suspendu d’Anosizato. Le terme N. est à un kilomètre et demi environ au N.-O. du village d’Ambohitsoa, le * terme S. à l’intérieur du village de Lohanosy.
Deux mires furent installées aux termes de la base, puis cinq mires intermédiaires pour faciliter l’alignement des trépieds porte-repère. Les repères des termes de base sont constitués par des plaques carrées en bronze, scellées au plomb fondu dans des dalles de granit reposant sur des piliers maçonnés ; une fois la mesure de base finie, ces repères ont été recouverts d’un signal en pierres sèches.
La base fut mesurée à l'aller et au retour dans les plus rigoureuses conditions de précision, à l’aide de deux fils Invar de 24 mètres, portant les numéros 341 et 342, récemment reçus après étalonnage au Bureau International des poids et mesures ; ces fils furent ensuite renvoyés en France, et leur certificat de réétalonnage revint au mois de juillet 1912. La longueur à adopter en tenant compte de ce qui précède, est de 9.462 m. 3.637.
Aussitôt la mesure de base terminée, un enchaînement d’amplification fut étudié pour rattacher la base au côté de premier ordre Vohinambo-Lohavohitra O., côté de départ de la chaîne Tananarive-Majunga. Les observations furent faites à vingt séries, avec le théodolite réitérateur Chasselon donnant les 25 secondes centésimales à l’estime.
La même année 1911 eut lieu, à la lunette méridienne, la mesure de X azimut astronomique du côlède départ : Vohinambo Lohavohitra ouest, mesure qui devrait être complétée l’année suivante par celle de l’azimut inverse.
Chaîne méridienne Tananarive-Majunga. — Cette chaîne de grand premier ordre part de Tananarive, qui est le point de croisement des deux grandes chaînes qui suivent pour ainsi dire les axes de File, savoir la méridienne centrale Diego- Tananarive -Fort-Dauphin et la transversale Est- Ouest de Tamatave au cap Kimby; elle aboutit par un enchaînement excellent à Majunga, où elle se raccorde avec les travaux des ingénieurs hydrographes. De plus, on s’est arrangé pour la rattacher, au moins par deux sommets communs,
(1) Le lieutenant (depuis commandant) Carrier s’est fait connaître par la suite par ses travaux géographiques en Bolivie; a été depuis professeur de topographie à Saint-Gyr.
avec toutes les chaînes voisines : avec la triangulation du capitaine Roux dite « vallée de la Mahavavy 1901 », par le côté Tsitondroïna-Ambatoroby, et avec celle du lieutenant Simon « Mandritsara à Majunga 1905 », par le côté Katsepe-Ambalika. Cette nouvelle chaîne a donc des côtés communs avec six triangulations antérieures.
La comparaison des résultats obtenus a porté, d’une part, sur la longueur des côtés, d’autre part, sur les coordonnées des points communs.
La nouvelle chaîne a le côté Tananarive- Lohavohitra Ouest commun avec la méridienne centrale, dont le tronçon Nord est compris dans la chaîne dite « Tamatave à Ambatondrazaka et Tananarive », capitaine Durand 1897, et dont le tronçon Sud est formé par la chaîne dite « Ihosy à Tananarive », capitaine Gros 1898. Nous trouvons comme logarithme de ce côté -commun (1) :
Capitaine Duraud 1897 .. 4.61610 A — -j- 11
Lieutenant Carrier 1911. 4.61599
Capitaine Gros 1898 .... 4.61613 A = -f- 14
Avec la transversale dite « Tananarive au cap Kimby », capitaine Jung 1900, la nouvelle chaîne a trois côtés communs :
Log. côté Lohavohitra O. — Ambohimanga.
Carrier 1911.,... 4.64253 59 ) , . ,
Jung 1900 4.64256 ) ' 1 1 2
Log. côté Ambohtmanga-Kasigié.
Carrier 1911 4.68621 54 ) , f »
Jung 1900 3.68628 ) h ’
Log. côté Kasigié-Ambohipolalina.
Carrier 1911 4 62975 31 t > 4 «
Jung 1900 4.62976 5 | ^ ^
Enfin avec les travaux du capitaine Roux et du lieutenant Simon, la comparaison donne les résultats suivants :
Log. côté Tsitonclroïnu- Ambatoroby .
Carrier 19U 4.54374 86 j
Roux 1901 4.54363 >
Log. côté Katsepe-Ambalika.
Carrier 1911 Simon 1905.
Les différences indiquées ci-dessus pour les longueurs des côtés entraînent nécessairement des différences pour les coordonnées, différences de plus en plus fortes à mesure qu’on s’éloigne de Tananarive, origine des coordonnées.
Ces différences varient de — 5 - ‘31 à — (— 7 ‘ *72 . Il ressort nettement de là qu'il est nécessaire de procéder à un calcul général de compensation du réseau.
Avec les ingénieurs hydrographes (2), les signaux communs sont Makamby et Ivatsepe. Si l'identification du phare de Ivatsepe n’offrait pas de difficulté, il n’en fut pas de même à Makamby,
(1) Pour les côtés d'environ 40 kilomètres, une unité de la cinquième décimale correspond sensiblement au mètre : on déduira facilement les écarts en longueur des côtés communs.
(2) Majunga et baie de Bombetoke, triangulation de M. Dribncourt, 1903-1904. V. Annales hydrographiques, 1906.
EENSEIGNEMENTS COLONIAUX
où aucune trace ne fut retrouvée de l’ancien signal : le nouveau ne put être construit qu’à l’emplacement approximatif de l’ancien.
Katsepe.
Carrier 1911
Latitude. . .
Longitude..
Makamby.
Latitude. . .
Longitude.
4So 4173" 89
Les deux écarts en latitude sont voisins et acceptables, surtout en raison de ce qui a été dit au sujet de l’identification de Makamby. Quant à l’écart en longitude, il était prévu, car il correspond à la différence de 3 ‘42“ entre les valeurs adoptées pour l’origine des longitudes par le Service hydrographique de la marine d’une part, et le Service géographique d’autre part (1).
Le calcul des différences de niveau a été fait en prenant pour point de départ l’altitude du feu du phare de Katsepe au-dessus du niveau moyen des mers, données par les Annales hydrographiques. On a trouvé pour le faîte du toit du palais de la reine à Tananarive : 1.474'“26, alors que le capitaine Durand, parti de Tamatave en 1897, avait trouvé 1.468'"70. Bien que la nouvelle chaîne soit notablement plus longue que celle venant de Tamatave, la première altitude doit être préférée à l’ancienne, d’abord à cause de la meilleure construction des signaux visés, lesquels sont tous des signaux réguliers au lieu d’arbres qui avaient été utilisés par le capitaine Durand; de plus, les observations ont été faites à un plus grand nombre de séries et avec un instrument plus précis, en l’espèce le grand théodolite Brunner à verriers.
A la suite de ces opérations de précision, le retour au programme général de complétage géodésique était prévu pour 1912. A ce moment intervient fàcheusementla modicité des ressources mises à la disposition du Service géographique, à la suite de sa fermeture momentanée que nous avons relatée plus haut. Les opérations de cette campagne se bornent, d’abord à la mesure de l’azimut Loliavohitra-Ouest- Vohinambo, azimut inverse de celui déterminé l’année précédente; celle mesure, effectuée également à la lunette méridienne par deux opérateurs, complétait, en lui donnant plus de poids, celle de 1911. Par ailleurs, si le complétage en vue du 1/1 00 . 000° n’est pas perdu de vue, il est fortement réduit et porte seulement sur une feuille et demie, au Sud de Tananarive (feuilles n° 294 et 295, moitié Ouest). Démarquons qu’à partir de ce moment, et conformément du reste aux suggestions venues du gouvernement général, les travaux de route et de chemins de fer entrepris au Sud de Tananarive font passer au premier ordre d'urgence la
(I) Au s-.ijt t de cette différence, Cf : Eu. de Mautonne, art. cité Note de la page 38 ; ainsVque dans l’ouvrage, dont il sera parlé plus loin : Tableau des coordonnées des points géodésiques, 2' édition 1916, note de la page 22.
zone d’Ambositra et Fianarantsoa, alors que, dans la direction de Majunga, la portion d’Andriba à Majunga est remise à plus tard.
En 1913, est effectuée la mesure d’une base complémentaire, sur la digue d’Amboditsiry. au Nord de Tananarive, et son rattachement à une triangulation de détails très serrée, destinée à asseoir le levé de détail à grande échelle et les travaux de cadastre des environs de la capitale. Le travail de complétage apparaît un peu réduit au bénéfice d’opérations d’une utilité moins urgente : il porte toutefois sur trois feuilles du 1/100.000®, entre Antsirabe et Ambositra (feuilles n° 305, 316, 306 moitié Ouest et 317 moitié Ouest).
En 1914, le même travail n’est plus commencé que dans une feuille et demie (n° 328 et moitié 339) au Sud d’Ambositra. Il est du reste interrompu par la mobilisation : seules la reconnaissance et la construction des signaux ont été effectuées, et l’on peut être assuré qu’il n’en reste pas grand chose à l’heure actuelle.
Citons enfin certains travaux d’un intérêt moins immédiat, ébauchés au cours de ces deux années 1913-1914 : la reconnaissance d’une chaîne transversale complémentaire entre Ambositra et Midongy, chaîne qui ne devait jamais être même commencée, mars dont la reconnaissance fut accompagnée, à titre d’exercice, de quelques déterminations de longitude à l’astrclabe et de latitude; — puis la mesure d’une différence de longitude entre Tamatave et Tananarive par coïncidences téléphoniques. Le projet de rajeunir, par l’emploi de l’astronomie de campagne et de la T. S. F., ou tout au moins de compléter la triangulation au théodolite employé jusqu’alors à Madagascar, était fort dans le goût du jour. Mais la guerre ne devait pas permettre de déterminer dans quel mesure il pouvait être fait appel au concours de ces procédés, qui bénéficiaient alors dans les sphères scientifiques d’un renouveau de faveur.
Nous avons vu précédemment que les travaux de précision du lieutenant Carrier, destinés à asseoir définitivement le réseau des triangles en grandeur et en orientation, avaient démontré la nécessité d’une compensation générale de ce réseau, en planimétrie et en nivellement. Ces travaux de calcul furent poursuivis de 1911 à 1914, notamment par le lieutenant Labarbe ; ils ne portèrent que sur les triangles du premier ordre, mais permettent, pour toutes les chaînes dans lesquelles ils ont été terminés, d’avoir un ensemble offrant des garanties d’homogénéité qui n’avaient pas encore été obtenues.
Les résultats de ce travail de coordination figurent dans le deuxième édition du Tableau des coordonnées des points géodésiques (1), ouvrage très important qui contient les coordonnées, le descriptif et l’altitude de 2.410 points, provenant à la fois des travaux du Service géographique, du Service hydrographique de la marine et du Service topographique des Domaines,
(1) Tananarive, Imprimerie du S. G. 1916, 1 vol. in-S° de 388 pages.
■ BULLETIN DU COMITE DE L’AFBIQUE FBANÇAISË
précédé d’un avertissement et terminé par un répertoire alphabétique qui facilite beaucoup les recherches.
Cet ouvrage présente véritablement la somme des connaissances géodésiques sur Madagascar au début de la guerre, ensemble évidemment perfectible, mais déjà des plus honorables. Aucun renseignement nouveau n’est malheureusement à y ajouter aujourd'hui, car la guerre a complètement arrêté l’essor de la géodésie à Madagascar. Le personnel militaire faisant défaut, les travaux sur le terrain ont été, même en topographie, presque complètement arrêtés. Seuls les travaux de dessin et d édition ont été poursuivis avec fruit.
La topographie de 1910 à 1920.
Nous avons insisté, dans l’historique de la géodésie, sur certains travaux qui nous ont paru mériter d’être connus par le détail, en raison de leur importance.
Dans la progression de la topographie, étayées sur les données géodésiques précédemment acquises, nous rencontrons une marche régulière dont l’exposé nécessitera moins de détails, et sans autres à-coups que ceux provenant de la guerre mondiale.
L’année 1909 avait permis de terminer les levés sur le terrain des dernières feuilles de la région Tananarive-Tamatave. L’année 1910 suffit à lever au 1/100. 000e régulier les feuilles englobant la route de Tananarive à Andriba, qui avaient été triangulées l’année précédente (Feuilles n° 194, moitié 0., 208, 222 et 235); en même temps, une révision planimétrique était effectuée dans trois feuilles de la côte Est, levées en 1897 (N° 239, 240 et 253), en vue de permettre leur réédition.
La continuation entre Andriba et Majunga étant à ce moment — comme nous l'avons dit plus haut — passée au second ordre d’urgence, les trois demi-feuilles 180, 181, et 193, situées au Nord et à l’Ouest d’Andriba, sont remises à plus tard, et le levé topographique progresse, de 1911 à 1913, à l’Ouest et au Sud de Tananarive jusqu’à Ambositra, avec cinq opérateurs la première année, trois les années<suivantes. Des campagnes de révision sur le terrain se poursuivent en même temps, de façon qu'une feuille près d’être épuisée soit remise à jour avant réédition : précaution indispensable dans ce pays où les grands travaux publics modifient si rapidement une région et où l’habitat indigène lui-même est 1res peu stable.
La mobilisation interrompt la campagne topographique 1914, au cours de laquelle les opérateurs étaient arrivés autour d’ Ambositra, et il faut attendre l’année 1918 pour assister à l’achèvement, par des opérateurs improvisés, des feuilles n° 30j et 3 1 G qui avaient été commencées en 1914.
En 1919, le recrutement des officiers topographes est encore difficile : on effectue néanmoins le levé de deux demi-feuilles (n° 295 et 317) triangulées en 1912 1913.
Au début de 1920, il ne reste plus comme
champ ouvert à l’activité topographique, que quatre demi-feuilles : la demi-feuille 306 dans la région d’Ambositra, triangulée en 1913, et les trois demi-feuilles 180, 181 et 193 dans celle d’Andriba, triangulées en 1909. Elles représentent une superficie totale de 2.750 kilomètres carrés'.
A l’heure actuelle, le Service géographique de Madagascar est tout prêt à sortir de la période d’attente, dans laquelle il a du mérite à ne pas être resté complètement inactif. S’inspirant des directives suivies depuis 1907 et sans se laisser distraire, par' des besognes d’un intérêt moins immédiat, de la continuation de la carte régulière au 1/100. 000e, qui reste sa tâche principale, il se prépare, dès que des officiers opérateurs auront été envoyés par la métropole ou dressés sur place, à effectuer une campagne géodésique importante, destinée à fournir matière aux travaux topographiques de l’année prochaine.
Les résultats cartographiques.
Les travaux de tout ordre qui précèdent n’ont d’autre but que de fournir les éléments nécessaires pour dresser la carte d’un pays. A Madagascar comme partout ailleurs, géodésie et topographie ont comme aboutissement pratique la cartographie, c’est-à-dire l’établissement et l’édition de cartes à différentes échelles. C’est avec sagesse que l’on a écarté au début, dans ce pays neuf et très étendu, les travaux de science pure, pour se consacrer à une tâche, peut-être plus terre-à-terre, mais qui du moins a été poursuivie avec cette continuité de vues qui est la hase de toute institution sérieuse : l'adoption d'un programme unique, même imparfait, donne dans toutes les entreprises humaines des résultats que ne permet pas la dispersion des efforts et les changements nécessités par la recherche de 'a perfection absolue.
Nous avons dit que, pendant les années qui précédèrent la guerre et pendant la guerre même, l'activité cartographique du Service géographique de Madagascar ne s’était pas ralentie. Largement approvisionné depuis longtemps en papiers et fournitures, dotés dès 1913 d un cadre de commis et employés indigènes qui n’a pas été modifié durant la crise mondiale, il a été la grande maison d’édition artistique que le Gouvernement général de la colonie était heureux de trouver à sa portée, pour soutenir auprès des indigènes l’idée de la force et de la grandeur françaises : affiches et tracts de propagande, portraits de grands hommes, journaux illustrés, sont sortis de ses presses par centaines de mille. Ceci n’est évidemment qu’un des à-côté de sa- tâche, mais en raison des circonstances il n’a pas été des moins utiles.
Quant à la production cartographique proprement dite, nous n’en donnerons pas le détail au jour le jour. Les échelles fondamentales sont restées le 1/100.000® régulier, le 1/200.000® de reconnaissance, le 1/500. 000®et le 1/100.000®. On
sait déjà que, dans chaque série, les feuilles sont rééditées dès que le tirage est près d’être épuisé, après une révision qui, pour le 1/1 00.000e, est exécutée sur le terrain et pour les autres échelles, faite à l’atelier de dessin à l’aide des documents nouveaux. Nous allons donc présenter en un tableau d’ensemble l’état de la cartographie officielle à Madagascar au début de 1920.
La carte régulière au 1/100000 % gravée sur zinc et imprimée actuellement en six couleurs, a actuellement 33 feuilles en vente, dont les éditions sont échelonnées entre 1909 et 1920. Ces feuilles assemblées forment un panneau de 2m90 sur 3 mètres de haut, dont la surface n’est pas entièrement couverte. La région cartographiée comprend la côte Est, depuis le Sud de Foulpointe, jusqu'à l’embouchure du fleuve Mangoro, la zone du chemin de fer et de la route de Tamatave à Tananarive, la moyenne vallée du Mangoro jusqu’à Ambatondrazaka, la route de Tananarive à Andriba, l’Emyrne et le Sud de Tananarive jusqu’à Amhositra : soit une superficie de 42.000 kilomètres carrés.
Les principales villes et leurs environs ont fait l’objet de plans ci grande échelle : Tananarive au 1/10.000° et ses environs au 1/30.000% dont les dernières éditions datent respectivement de 1917 et 1919, Diégo-Suarez aux mêmes échelles, parues en 1912 et 1913.
La carte de reconnaissance au 1/200.000 * est publiée en coupures de la même dimension que le 1/100.000°. Gravée sur zinc et imprimée en quatre couleurs, la feuille se distingue du 1/100.000° par les couleurs et les signes conventionnels adoptés, ainsi que par la disposition du titre et des écritures; de plus le numérotage de l’ensemble des feuilles est différent. Suivant que la connaissance plus ou moins grande du pays le permet, le relief est représenté par des courbes de niveau, purement figuratives, ou par un simple estompage. Douze feuillesont été éditées de 1910 à 1919, couvrant sans interruption la partie Sud- Est de l’île, de Fianarantsoa à Fort-Dauphin; elles forment un panneau de lm45 de large sur 2m 1 0 de haut.
La carte générale au 1 /500.000e couvre la surface totale de l’île, ainsi que l’archipel des Comores, en 21 feuilles gravées et tirées en cinq couleurs ; le relief y est rendu par un estompage en bistre. Les feuilles mesurent 0m36 sur 0m50, et l’ensemble forme un panneau de 3"'23 de haut sur lra50 de large. Les éditions des différentes feuilles s’échelonnent entre 1903 et 1919, savoir : six feuilles entre 1903 et 1906, quatre entre 1911 et 1916, onze feuilles rééditées au cours des années 1917 à 1919.
La carte d'ensemble au millionnième , complète en six feuilles tirées en cinq couleurs, tut l’objet d’un remaniement complet en 191 5 et a été rééditée en 1916. Le relief y est également rendu en estompage; de plus, elle comporte des renseignements d’ordre administratif : bureaux de poste, limiles de province et de district, etc..., qui en font un des meilleurs documents donnant une vue
d'ensemble de la colonie. Très maniable en raison de ses dimensions (0m90 sur lro65 au total), elle forme un document qui a été hautement apprécié au cours de ces dernières années.
Lacarteau millionnièmeestdoublée d’une carte des étapes à la même échelle et dans les mêmes coupures, éditée en 1919. Cette dernière donne également des renseignements d’ordre administratif, ainsi que le kilométrage de toutes les routes, pistes et sentiers sur toute l’étendue du pays.
Enfin plusieurs cartes à très petites échelles donnent la totalité delà colonie, chacune en une seule feuille. lien existe une série déjà ancienne, au 1/3.500.000°, comprenant la carte orographique, la carte hypsomélrique, administrative, etc.... dont les dates d’impression s’échelonnent entre 1 905 à 1 91 5, et une série|toufe récente au 1/2.500.000°, parue en 1919-1920, qui comprend jusqu’à présent une carte d'ensemble, une carte administrative, une carte des étapes et une des communications postales.
Telle se présente la série des documents cartographiques réalisés à ce jour par le Service géographique de Madagascar. On a pu remarquer combien cet ensemble présente d’homogénéité et comme il est parfaitement gradué ; chacun des documents a été établi de façon à ne comporter que la somme de renseignements compatible avec l’échelle adoptée. De plus, il faut signaler avec quel soin chaque type a été jalousement suivi, depuis les origines jusqu’aux dernières rééditions, quant à l’uniformité du cadre, des écritures, des teintes et des signes conventionnels.
On peut conclure que, telle qu’elle vient d’être résumée, la cartographie de Madagascar forme un tout des plus honorables, dont la valeur scientifique avait déjà été signalée, mais dont il faut louer également la continuité, la probité et la haute tenue artistique.
Commandant En. de Martonne.
LE SENEGAL DE 1817 A 1854 0
Dans l’opinion courante, le moderne Sénégal est une création de Faidherbe, comme l’Algérie une création de Bugeaud et le Maroc une création de Lyautey. L’histoire de la domination française au Sénégal s’offre généralement comme divisée en deux parties: avant la Révolution, c’est la traite des esclaves qui en constitue la trame; à partir du gouvernement de Faidherbe, la mise eii valeur commence; mais, depuis la reprise de possession en 1817 jusqu’à Fai dherbe, la colonie cherche sa voie sans la trouver.
Cette manière de voir n’est pas absolument fausse; elle n’est pas absolument vraie non plus. Nul ne songe à diminuer le mérite de Faidherbe ; mais un personnage historique, pour apparaître comme un grand homme, n’a pas besoin d’être pré-
(1) Georges Hardy, La mise en valeur du Sénégal de
1871 k 1854. Paris, Emile Larose, 1921, in-8° xxxiv, 376 p.
BULLETIN DU COMITE DE L’AERIQUE FRANÇAISE
senté comme un magicien. Au témoignage des contemporains et de Faidherbe lui-même, la solution qu'il a apportée avait été préparée par trente sept années fort actives et fort bien remplies.
C’est cette période « préfaidherbienne », si peu connue, et à laquelle l 'Histoire du Sénégal du regretté Cultru ne consacre qu’une vingtaine de pages, que M. Georges Hardy a voulu faire revivre, d’après les documents des archives des Colonies, de la Marine et du Gouvernement général de l’Afrique occidentale Française. Il a montré que cette période mérite mieux que le dédain qu’on lui réserve d’ordinaire: « Trente-sept années d'histoire française, dit M. G. Hardy, ne s’accomplissent pas, dans un pays neuf et en un temps où nulle tentative d’expansion ne devait être engagée à la légère, sans qu’il se pro'duise des initiatives intéressantes, sans qu’une voie d’action se fraie au travers du tumulte apparent ou de la trompeuse stagnation des événements, sans que la vie profonde du pays intéressé et ses rapports avec le reste du monde se modifient en quelque mesure. »
Le Sénégal, tel qu’il nous était rendu par les traités de 1814-1815, n’était pas une colonie, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Ce n’était que des « établissements », qu’on jugeait bons seulement à servir de centre d’échanges. Or, par une manœuvre à la fois philanthropique et politique des Anglais, le Sénégal allait se trouver privé du plus important de ses éléments de trafic, la traite des nègres. Le problème colonial se posait donc dans des termes nouveaux; il s’agissait d’amener le Sénégal à mettre au jour ses ressources propres, à développer ses cultures, à créer des articles d’exportation destinés à remplacer le bois d’ébène.
Deux gouverneurs, qui ont attiré l’attention de M. Hardy, et dont il a été tracé de vivants portraits, furent successivement chargés de l’application du plan de rpise en valeur: Schmalz (1817-1822) et Roger (1822-1831).
C’est une intéressante et sympathique figure que celle du colonel Schmalz, Alsacien d’origine, et qui avait longtemps vécu à Java. — « Ce n’est, dit M. G. Hardy, ni un aventurier, ni un fonctionnaire de profession, ni un pur militaire, mais un vrai colonial, un homme que son éducation et ses goûts destinaient aux colonies et aux yeux de qui les entreprises de mise en valeur prendront toujours le pas sur les exploits héroïques, les scrupules administratifs et lçs faits d’armes. Un optimisme persistant le soutient dans ses pires épreuves. Les difficultés lui apparaissent, selon sa propre expression, comme une jouissance des âmes fortes, et il est persuadé qu’on peut toujours sortir d’embarras quand on le veut fortement et longuement. » Le colonel Schmalz s’aventurait parfois à la légère, mais il savait revenir sur ses erreurs; son activité, sa volonté de réalisation corrigeaient les écarts de son enthousiasme. Il eût fallu lui faire confiance et comprendre que l’homme le mieux doué ne peut., en quelques années, transformer un pays misérable en un Eldorado. Or, dès 1821, la politique d’expansion résolue et systématique disparaissait avec le ministère Richelieu-Portal.
Le gouvernement demeure cependant partisan d’une exploitation méthodique de nos domaines africains. Il en charge le gouverneur Roger, un des hommes les plus marquants de toute l’histoire du Sénégal. Roger a tout à fait un tempérament de chef, au sens le plus large et le plus élevé du mot : « Il est courageux et a toutes les formes de courage : courage civique, résistance aux mouvements d’opinion ou aux décisions d’en haut qui lui paraissent
dangereux pour l’avenir de la colonie; courage militaire aussi ou plutôt colonial, tête haute devant les dangers du climat ou du pays, sang-froid pour rassurer ses collaborateurs en temps d’épidémie, longues randonnées sans précautions militaires dans des régions mal connues. » Son activité est ordonnée et continue; il fournit un labeur considérable; il voit juste et vite; ses idées portent la marque du bon sens le plus ferme et sont adaptées au milieu et aux circonstances. Pour parvenir, selon lui, à faire évoluer sans brusquerie les sociétés indigènes, il importe avant tout d’améliorer leur existence matérielle, de les enrichir, de développer leur agriculture, seule ressource réelle et solide du pays, qui a vécu jusquelà presque exclusivement d’un commerce routinier et sans' avenir. « Le titre d’agriculteur, écrit-il à un de ses collaborateurs, est notre plus beau titre à nous. »
Au premier rang des agents techniques qu’il emploie, figure le îardinier Richard, chargé de la direction du Jardin d’Essai qui porte son nom, Richard fol, et que Roger considère comme un des organes essentiels de son œuvre de colonisation. Des recherches techniques sont entreprises sur les cultures qui paraissent les plus productives et les plus faciles ; son attention se porte particulièrement sur le coton, l’indigo, le riz. l’arachide. Mais, en 1831, l’œuvre de Roger est liquidée comme l’avait été celle de Schmalz ; les plans de colonisation sont abandonnés par le Ministère, l’encouragement aux cultures cesse de préoccuper le gouvernement local, les plantations sont désertées par les habitants. Le Sénégal redevient ce qu’il était avant la reprise de possession, un simple lieu d’échanges, un comptoir uniquement adonné au commerce de la gomme.
Le « roman » de la colonisation a pour suite une pauvre histoire d’efforts incohérents: en 23 ans, 27 gouverneurs se succèdent, pour la plupart méritants, mais dont le séjour au Sénégal fut trop bref pour qu’en général leur personnalité laissât quelque trace. Cependant, les essais de cultures, s’ils ont manqué les buts précis qu’ils s’étaient proposés, ont du moins attiré l’attention sur la possibilité de revenus agricoles, créé une tradition, et la renaissance agricole qui s’est produite en 1854 a manifestement bénéficié des expériences antérieures. Mais, avant de mettre en valeur le Sénégal, il fallait le conquérir et le pacifier. Dès 1844, le lieutenant de vaisseau Bouet- Willaumez formulait le programme que Faidherbe eut le grand mérite de réaliser: « Protéger nos sujets et nos alliés, écrivait-il, incorporer nos îlots de civilisation dans fin pays vaste et libéré de tutelles ruineuses, telles sont; les deux conditions indispensables à la vie et au développement du Sénégal. »
Si l’étendue des progrès réalisés en 1854 ne correspond pas à la somme des efforts dépensés, ce ne sont pas les gouverneurs du Sénégal qu’il faut incriminer. Leur instabilité, l’insuffisance des moyens mis à leur disposition, les interventions du pouvoir central dans les détails de l’administration et de la politique locale, telles sont, comme à toutes les époques de notre histoire, les vraies causes de la médiocrité des résultats, qu’on a eu tort d’ailleurs de présenter comme constituant un échec total. On ne saurait assez méditer les propos tenus par le gouverneur de Sierra-Leone, Mac-Carthy, et que rapporte M. Hardy : « Le gouvernement anglais, disait Mac- Carthy, aura à se repentir d’avoir rendu à la France la seule possession de la côte d’Afrique susceptible de former une grande colonie; j’ai fait, quant à moi, tous les efforts imaginables pour m’v opposer; pourtant, j’espère que la trop grande économie de la
France l’empêchera de tirer tout le parti possible des ressources qui lui ont été trop légèrement abandonnées. » Et le gouverneur Roger fait écho: « Faudra-t-il encore, disait-il, faire longtemps violence aux Français pour leur donner une colonie? »
M. Georges Hardy, dans sa préface, indique avec juste raison que l’expérience directe des faits coloniaux est très utile pour s’occuper d’histoire coloniale : « Sans parler de la connaissance du milieu géographique, si différent de nos pays tempérés, ni de la connaissance des sociétés indigènes, il semble bien qu’on ne puisse aborder les études de politique ou de mise en valeur coloniale sans avoir sans cesse présents à l’esprit quelques traits de l’action européenne sous lés tropiques : par exemple, la disproportion très accusée des efforts et des effets, la rapide évolution des idées et des systèmes, la recherche constante de la doctrine, le développement de la personnalité et le rôle éminent de l’individu, la part énorme de la chance, de la réclame et du caprice de l’opinion dans l’appréciation des résultats, la différence entre ce qui se fait et ce qui se sait- » — M. Hardy a joint l’exemple au précepte; il a vécu en Afrique occidentale, et c’est pendant son séjour dans cette colonie qu’il a écrit l’ouvrage que nous venons d’analyser et par lequel il a remplacé une thèse de doctorat ès lettres sur le cardinal Fleury, disparue pendant la guerre; il y a joint une autre étude sur l’enseignement au Sénégal pendant la même période 1817-1854. Comme directeur de l’enseignement en Afrique occidentale française, M. Hardy a montré d’éminentes qualités, en même temps qu’avec, l’appui du regretté Clozel il fondait ce Comité d’études historiques et scientifiques de l’A. 0. F. que nos lecteurs connaissent. Il a résumé le résultat de ses réflexions et de ses expériences sur l’enseignement indigène dans un livre tout à fait remarquable, que les coloniaux ne sauraient assez méditer (1).
Le maréchal Lyautey, qui a reconnu en M. Hardy un vrai colonial et un homme d’action, a su s’attacher ce précieux collaborateur, qui -poursuit actuellement au Maroc une œuvre du même ordre que celle qu’il a accomplie en Afrique occidentale, mais plus importante encore. Là aussi, il a fondé 17nstitut des Hautes-Etudes Marocaines, centre de travail et de recherches. Là aussi, il apporte toute son intelligence et tout son cœur à la tâche qui lui incombe. L’enseignement indigène a été trop souvent conçu par des esprits systématiques et bornés, aveuglément confiants dans la vertu mystique de l’école, alors qu’elle est, suivant la manière dont elle est comprise, la meilleure ou la pire des choses. Nul n’est mieux préparé que M. Hardy à aborder et à résoudre ce problème de l’éducation des indigènes, dont l’importance est si grande pour l’avenir colonial de notre pays.
Augustin Bernard.
(1) 6. Hardï, Une conquête morale : l'enseignement des indigènes en A. 0. F. Paris, 1912, 1n-8“, V. aussi Les deux routes, conseils pratiques aux jeunes fonctionnaires indigènes, Goriée, 1919.
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