III. — L’ EXPÉRIMENTATION AGRICOLE ET LA COLONISATION
Sur le rapport d’une commission spéciale envoyée en Tripolitaine en 1913, on institua en 1914 YUfftcio Agrario de Tripoli, qui fut dirigé pendant cinq ans par le professeur E. De Cillis, auquel succéda le Dr Leone, son directeur actuel. Le but de cette institution est double : d’une part, faire toutes études et prendre toutes mesures tendant à développer l’agriculture indigène (distribution de semences et de plantes et à encourager la colonisation par des agriculteurs italiens ; d’autre part mettre à exécution un programme» d’expérimentation agricole pratique. D’où la création de l’Institut expérimental agricole de Sidi Messri, dont l’œuvre à la fois technique et économique devait tendre à créer dans la colonie une agriculture plus intense et plus riche, en étudiant, pour les différentes plantes) cultivées dans ce pays, les espèces qui donnent le meilleur rendement, et à gagner à la production de nouvelles terres parmi les immenses étendues actuellement incultes.
Les travaux entrepris par l’Institut expérimental agricole peuvent être résumés de la manière suivante : 1° améliorations primordiales : a) défense du sol et des cultures par des haies et barrières de protection contre les vents, par la consolidation des terrains mouvants, b) irrigation; 2° choix et adaptation des cultures; 3° technique des travaux ; 4° technique des engrais ; 5° technique des soins à donner aux principales plantes cultivées; 0° parasites et maladies des plantes cultivées; 7° étude des races locales de bétail et introduction de nouvelles espèces (1).
En 1914 les locaux de l’Institut expérimental agricole (qui à la veille de l’occupation italienne devaient être affectés par le gouvernement turc à une école d’agriculture) étaient entourés d’une steppe absolument inculte et complètement dépourvue d’arbres. Actuellement ses jardins potaers, vergers et pépinières d’arbres et de plantes ’une variété infinie, traversés de longues allées ombragées, couvrent une superficie de 32 hectares; et outre les immeubles pour habitation et études, on y trouve une station zootechnique pour toute espèce d’élevage, avec des chevaux de selle, des chèvres et vaches laitières, des moutons, des porcs, des lapins, etc.)
Voici, d’après le professeur Nallo Mazzocchi- Àlemanni, directeur de Ylstituto AgricoLo Coloniale Italiano (2), les résultats obtenus après les trois premières années de fonctionnement par
(1) Prof. E. de Cillis. Cinque anni rli sperimentazione ag varia in Tripolilania ( L' Agricoltura Coloniale, Florence, 31 janvier 1920).
(2) Dott. Nallo Mazzochi-Alemanni. L’ Agricoltura nella polilica coloniale (Istituto Agricolo Coloniale Italiano . Florence, 1919. 2’ édition).
l'Institut expérimental agricole de Tripoli : expériences couronnées de succès en vue de l’application des règles du dry-farming à la culture des céréales et des plantes fourragères ; résultats encourageants donnés par la sélection et l’acclimatation des semences propres à la culture en terre sèche; succès des expériences de cultures arborescentes susceptibles d’opposer un obstacle à l’action destructrice du vent; fixation et utilisation des dunes mobiles; production de tabac à cigarettes ; constatation de la possibilité d’industries agricoles telles que la production de la soie qui prend déjà de l’importance; démonstration de l'opportunité d'introduire et d’améliorer les espèces fruitières, etc.
Jusqu’à présent, c’est surtout dans les terrains domaniaux que s’est développée l’œuvre de colonisation : elle a porté sur 20.000 hectares répartis en 07 lots qui ont été concédés en attendant des distributions ultérieures. Il a été fait aux concessionnaires des avances en argent, en prêts de semences et de machines agricoles, en distribution de plantes, en fourniture de main-d’œuvre, d’animaux et de force motrice.
On peut ajouter qu’il a été institué dans le courant de 1920 des cours pratiques de motoculture et qu’une école d’agriculture, annexée à l'Institut expérimental, ouvrira en 1921. Le gouverneur Mercatelli, comprenant que l’avenir de la Tripolitaine dépend surtout de la valorisation de son sol, consacre tout particulièrement ses soins au problème agricole. Une banque agricole est à l’étude.
Le professeur Mazzocchi-Alemanni signale l’utilité qu’il y aurait à créer, à côté de l’institution qui vient d’être décrite, un Office de colonisation, qui aurait dans ses attributions le lotissement des terrains domaniaux, l’étude et l’application des formes les meilleures de colonisation et plus spécialement des plans de colonisation au moyen d’Italiens et d’indigènes, à l’effet de développer une activité agricole intense. Cet office devrait naturellement avoir les rapports les plus fréquents et les plus étroits avec un des services de l’Office foncier (1), celui qui s’occupe de la détermination et de la délimitation des terrains domaniaux.
Dans leur rapport sur « la colonisation du territoire libyen » (2), MM. A. Corsi et Piacentini, admettant qu’en Cyrénaïque les conditions sociales, climatériques et agricoles peuvent permettre, du moins en principe, un mouvement d’immigration de colons italiens, expriment une opinion contraire pour la Tripolitaine, où, si l’on excepte certaines oasis du littoral, la mise en
(1) L ’Ufficio h'ondario, de Tripoli, est chargé de l'établissement et de la conservation des titres de propriété immobilière. Ses services procèdent à l’inscription des biens immobiliers de toute catégorie sur des registres ayant des effets de droit, après examen des preuves tendant à établir les diverses possessions et mutations pendant une période suffisante pour la garantie de la propriété. Cette mesure a été accueillie avec faveur par la population européenne et indigène.
(2) Relazione délia Vil Seztone délia Commissione del dopoguerra ( Quistioni Colvniali ), p. 267.
valeur ne pourrait être tentée que par un système d’association entre Italiens et indigènes.
Le D' Leone, directeur de YUfficio Agi'ario de Tripoli, croit aussi que la Tripolitaine est trop pauvre pour en faire un pays de peuplement ; d’après lui, il a été établi une centaine de colons italiens seulement, dans le voisinage de l’oasis de Tripoli (1). Le professeur Nallo Mazzochi-Allemanni essaie de mettre les choses au point (2) ;
« ... Il serait erroné et exagéré d’affirmer qu’il n’y ait pas dans nos colonies un champ d’activité ouvert à certaines formes d 'énergies colonisatrices de la nation, qu’il n’y ait pas de chances de succès pour une œuvre saine d’organisation en vue de leur mise en valeur, au moyen de nos nationaux, agriculteurs-industriels surtout , et aussi petits agriculteurs dans certaines régions, notamment en Libye... Il est nécessaire de donner la plus grande impulsion aux initiatives privées, en veillant à leur rigoureuse sélection; de les aider le plus largement et le plus promptement possiblede conseils et de concours techniques; de développer une œuvre active de propagande ; de distribuer des semences sélectionnées, des reproducteurs de race, du matériel agricole, etc. ; défaire un prudent usage du crédit agricole; de provoquer, d’encourager et de soutenir des initiatives nationales se proposant la collaboration avec l’élément indigène, la réalisation de programmes de colonisation associée. »
Le Dr C. Baseggio croit à l’efficacité de l’intervention de sociétés pourvues de gros capitaux pour effectuer les importants travaux d’aménagement devant précéder l’installation de petits agriculteurs (3).
Dans un rapport sur la valeur agricole de la Tripolitaine (4), le Dr Leone, a donné des indications sur les moyens propres à réaliser la mise en valeur de la Tripolitaine. D’après lui, ce pays no serait pas absolument rebelle à toute œuvre décolonisation, car l’on qualifie improprement dedésert des régions de steppes utilisables, en particulier les parties limitrophes des oasis, où l’on étend graduellement les cultures irriguées. Les étendues de sables, quelque considérables qu’elles soient, et celles des sebkhas ou terrains salés occupent dans l’ensemble une superficie assezr faible comparativement à l’immensité des ter^ rains utilisables. Ces terres ne sont pas .asse? riches en éléments fertilisants; mais elles sont énéralement profondes, conservent bien l’humiité et peuvent être facilement améliorées au moyen de fertilisants artificiels, auxquels elles montrent une extrême sensibilité. Cette opinion est basée sur des observations relatives à l’agriculture indigène et sur de nombreuses expé-
(1) Il y a eu différentes tentatives de colonisation européenne dans l'oasis de Tripoli, notamment celle de la maison Bongiovanni, qui a créé dès 1912 un vaste établissement agricole à buani eb Bey. Cet exemple a été suivi par d’autres Italiens qui ont pris à bail des jardins de l’oasis.
(2) Etude précitée'.
(3) Tribuna Coloniale, 6 novembre 1920.
(4) Dott. G. Leone. Il valore agricolo délia Tripolitania (Extrait du Bollettino d’Informazioni del Minislero delle Colonie, octobre 1919, n* 1).
RENSEIGNEM ENTS COLONIAUX
riences effectuées par XUfficio Agrario pour l’amélioration des cultures locales et l’introduction de cultures nouvelles.
En effet, même sans tenir compte des oasis, où l’irrigation rend possible la culture la plus intensive, ontrouvedans le pays de nombreux exemples de cultures arborescentes en terre sèche : oliviers vigoureux, amandiers, figuiers, mûriers, vigne, etc. ; d’autre part, l’emploi de modestes capitaux sous forme de travaux agricoles, usage d’engrais, soins aux plantes, plantation d’arbres destinés à arrêter les sables, etc., a montré la possibilité de mieux utiliser le sol qu’avec les méthodes employées par les indigènes.
Sur le nombre considérable d’espèces arborescentes jusqu’à présent cultivées en terrains irrigués et soumises par XUfficio Agrario aux essais de culture en terre sèche, les essences suivantes ont particulièrement réussi : eucalyptus, acacias, tamaris, pins, cyprès, etc. Avec les eucalyptus et les tamaris, notamment, on a constitué en deux ans de véritables murailles de protection pour le verger de l’établissement, surgi en pleine steppe. Le succès des cultures fruitières est, en effet, subordonné à cette condition essentielle, trop négligée par les indigènes et par les colons italiens, la défense contre les vents, plus redoutables dans ce pays que la sécheresse, surtout lorsqu’ils sont chargés de sable. Par conséquent, les premiers arbres à planter doivent être ceux qui pourront constituer les meilleures barrières de protection.
Si l’on satisfait à cette exigence, nombreux sont, le long de la côte et à quelques kilomètres vers l’intérieur, les terrains se prêtant à l’établissement de vergers analogues, produisant les agrumes, la pêche, l’abricot, la poire et la pomme. D'excellents résultats ont été obtenus aussi avec le caroubier, précieux pour l’alimentation du bétail.
On signale qu’une grande activité est déployée par les agriculteurs des circonscriptions de Tripoli et de Nouahi-el-Arbaa dans la plantation des arbres; l’Institut expérimental a distribué environ 40.000 plantes. D’autre part, l’administration des chemins de fer locaux, dans le but de pouvoir obtenir dans la suite du bois pour les traverses, a fait planter en eucalyptus de larges zones sur les terrains domaniaux.
En ce qui concerne les cultures herbacées en terre sèche, étant donné l’importance de la culture de l’orge et celle que pourrait prendre la culture du froment, XUfficio Agrario étudie une technique spéciale capable de donner à la cnlture des céréales une extension bien supérieure à celle obtenue jusqu’à présent, en la rendant moins dépendante des précipitations hydriques de l’année. Il s’agit d’appliquer à la colonie les méthodes du dry farming , tendant à mieux utiliser l’eau de pluie, à. emmagasiner et conserver l’humidité du terrain pour la mettre à la disposition des plantes à cultiver. Les expériences déjà faites ont prouvé que les terrains de la Tripolitaine se prêtent fort bien à la mise en pratique du dry
farmingy à la condition d'adopter des instru ments de culture perfectionnés. L ’Ufficio Agrario s’occupe aussi de développer la culture de certaines plantes fourragères dans les régions de steppes; d’autre part, l’utilisation des eaux de Tauorga pourrait permettre d’étendre les champs de luzerne.
La question s'est posée aussi de l'introduction en Tripolitaine de cultures nouvelles, sans que ce fût au détriment des cultures existantes, qui doivent au contraire être étendues par des méthodes scientifiques et améliorées. Le professeur Borzi, directeur du Jardin colonial de Palerme, recommande la culture industrielle de plantes grasses particulièrement adaptées aux terres sèches, telles que l'agave sisalana, introduite déjà avec de bons résultats en Tripolitaine, le long des talus de chemin de fer, et dont on connaît l’importante utilisation comme produit textile et pour la fabrication de la cellulose (1). Il croit aussi à la possibilité d’introduire avec succès en Tripolitaine l’arachide qui réussit en Sicile, et le coton, qui est largement cultivé dans l île, à condition d’adopter pour ce dernier des variétés hybrides résistant à la sécheresse, du genre de celles qui sont cultivées au Jardin colonial de Palerme (2). Toutefois, cetle opinion n’est pas partagée par le Dr Leone, d’après lequel, en raison des vents chauds et du manque d’humidité de la Tripolitaine, les plantes introduites de Sicile n’ont pas donné de bons résultats.
Quoi qu’il en soit, les études expérimentales faites jusqu’à ce jour ont mis en lumière l’importance primordiale du problème de l’irrigation en Tripolitaine. En novembre 1920, M. Pecoraro, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, a conféré à ce sujet avec M. Bertini, son collègue aux Travaux publics. L’entretien a porté sur un vaste et important projet qui remonte à l’époque du gouvernement du général Ragni et qui devait alors être mis à exécution par le génie militaire, d’accord avec le génie civil; mais le changement continuel des titulaires responsables des services publics, les graves répercussions de la guerre mondiale en Libye, et même après la guerre la persistance des troubles dans la colonie ont retardé la réalisation du programme. Le gouverneur Mercatelli, bien que depuis peu de temps en fonctions, a fait au gouvernement italien un rapport détaillé d’où il ressort que la Tripolitaine, convenablement irriguée, est capable de fournir des ressources non négligeables, même pour la subsistance alimentaire de la métropole. Il a été décidé d’envoyer à Tripoli un haut fonctionnaire du ministère des Travaux publics, M. Prezioso,
(1) A. Borzi, Il problema (Jell'utilizzazione agraria e forestale délia steppa in Tripolitania ( Bollelino del Giardino coloniale di Palermo, vol. V, 1919, fasc. I-II).
(î) A. Borzi, Zone agrarie délia f.ibia (Monografie e Fapporti coloniali , n” 8, mars 1912.)
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
qui devra compléter et mettre au point les études faites antérieurement par le génie civil et le génie militaire (1).