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à la lisière de L’oasis, des éléments avancés.
A quiconque juge excessive cette réduction à l'extrême de l’occupation militaire, on fait observer qu’en cas de nécessité il serait possible de diriger de Tripoli sur certains points des raids de répression dans lesquels les fidèles askaris érythréens joueraient un certain rôle... Mais ne serait-ce pas en contradiction avec la volonté affirmée de renoncer à toute expédition dans l’intérieur?
Un spécialiste autorisé, le major Antonio Palumbo, justifiait ainsi, dans une récente brochure (1), la nécessité d’une organisation militaire : « Dans des régions vastes et sans limites, pauvres en ressources et habitées par des populations nomades toujours rebelles et promptes à la
TADJOURA (Photo C. Fidel.)
trahison, inaccessibles dans leurs campements, il est nécessaire de maintenir une organisation de contrôle prête à tout moment à l’emploi de la force. A ces exigences ne peut répondre qu’un organisme militaire, basé toutefois sur une conception très large de collaboration avec les indigènes. Cette impérieuse nécessité à laquelle les Turcs eux-mêmes se sont conformés dans notre propre colonie s impose à nous, à moins que nous ne préférions adopter un système de politique coloniale qui, basé sur des idées abstraites et ne tenant pas assez compte des réalités, serait d’une application difficile et périlleuse ».
Que le gouvernement de Tripoli soit décidé à se reposer sur les seuls chefs indigènes du soin d’administrer et de tenir l’énorme arrière-pays, c’est ce que prouve surabondamment le décret du 6 décembre 1920, nommant Ahmed ben Aiat mutassarif du Fezzan, Aboubaker El Gai caïmacan du caza de Ghat, Mohamed ben Lamin El Bouseifi caïmacan du caza de Ech-Chati, et douze autres notabilités indigènes moudirs des circonscriptions comprises dans ces immenses régions. Le même décret attribue à chacun de ces fonctionnaires le personnel administratif et « les gendarmes nécessaires pour assurer l’ordre et la sécurité des routes de caravanes » et leur donne
le « droit de hisser le drapeau italien en signe de souveraineté et de protection de l’Italie sur eux et sur le pays gouverné par eux ». Est-il rien de plus caractéristique que cetie mission confiée à des chefs arabes, assistés de quelques gendarmes indigènes, de gouverner au nom de l’Italie et de faire respecter son drapeau?
Quelle ont été les conséquences, directes ou indirectes de la démilitarisation ?
On se rappelle que la recrudescence de la rébellion, au début de 1920, sous l’impulsion de Ramadan Cheteui, le célèbre chef de Misurata, a imposé Tévacuation de cette localité et de Nalout et a entraîné la capture de plusieurs résidents militaires italiens, notamment celui de Garian, avec leurs petites garnisons. La mort de Ramadan, en août 1920, au cours d’un combat acharné avec ses ennemis les Orfella, a délivré les Italiens de leur adversaire le plus dangereux; mais le gouvernement tripolitaiu n’a pas profité de cette circonstance favorable pour rétablir son autorité compromise, et les négociations entamées avec Ahmed Cheteui, le frère de Ramadan, en vue de la libération des loO militaires italiens de la garnison de Sirte, détenus à Misurata, traînèrent en longueur, parce que ce dernier émettait la prétention de se faire reconnaître comme mutassarif. D’ailleurs, tandis que la lutte s’apaisait à l’est, elle se rallumait à l'ouest, dans le Djebel Nefousa et jusque vers la région côtière, entre les partisans de Khalifa ben Asker et ceux de Fkeni. Un simple rapprochement permet ici de mesurer le terrain perdu par le gouvernement local, en raison de son attitude intentionnellement passive, dans l’opinion des indigènes.
Les excès de Ramadan avaient provoqué, en juillet 1920, un congrès tenu à Azizia par les chefs qui lui étaient hostiles; les décisions de ce congrès avaient été interprétées, à tort ou à raison, comme une manifestation de loyalisme envers l’Italie. Or, un nouveau congrès des chefs tripolitains, réuni le 30 septembre à Azizia, sous la présidence de Ahmed el Mouraiet, chef des Tarhouna, auquel prirent part les chefs des Orfella, de Misurata, Msellata, Garian, Zavia, Djefara, Sorman, Agelat, mais dont étaient absents les représentants des populations berbères de la Tripolitaine occidentale, prit une attitude beaucoup plus indépendante : il nomma trois commissions chargées d’étudier les moyensde résoudre les différends entre les tribus et une autre commission chargée de préparer un troisième congrès à tenir peu après à Garian, pour se prononcer sur la loi constitutionnelle et sur son application et pour prendre des décisions politiques à l’égard du gouvernement italien.
Depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement, abandonnant radicalement la politique d’intervention dans les affaires des chefs indigènes, qui avait d’ailleurs assez mal réussi à ses prédécesseurs, se tient absolument à l’écart
fl) Antonio Palumbo. L’organizzazione dei territori sahariani.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
de toutes leurs dissensions et tractations. De temps | à autre, il adresse aux populations et aux chefs I des appels à la concorde empreints d'une haute élévation morale, mais dont les effets ne se sont pas encore fait sentir. A l’occasion du congrès de Garian, il a lancé une proclamation annonçant qu’il y demeurerait étranger, comme à celui d’Azizia, ajoutant seulement qu’il accepterait les décisions conformes au Statut et repousserait celles qui y seraient contraires.
Ce troisième congrès a eu lieu dans le courant d'octobre et de novembre 1920 et ses délibérations ont duré plusieurs semaines. Son importance ressort de cette appréciation de la Nuova ltalia, de Tripoli : « Le congrès de Garian constitue un essai du futur Parlement tripolitain, puisque, à part l’absence des métropolitains destinés, même au Parlement, en raison de l’inlime minorité où ils se trouveront, à n'avoir qu’un rôle de persuasion et de conseil — il représente la volonté de toutes les populations de la Tripolitaine. » Ce qui, toutefois, n'est pas absolument exact, les populations berbères de la Tripolitaine occidentale ne s’étant pas fait représenter au congrès de Garian. Une commission nommée par rassemblée a été chargée de se rendre à Rome, pour avoir, directement avec le gouvernement italien, un échange de vues sur la situation et lui présenter les vœux du congrès.
Une des principales décisions du congrès de Garian a été de demander la nomination d’un chef religieux arabe portant le titre d’émir, investi de pleins pouvoirs à l’intérieur de la colonie. Il s'agirait d’introduire en Tripolitaine quelque chose d’analogue au régime établi en Cyrénaïque par le récent accord entre le gouvernement italien et le cheikh senoussi Sayed Idriss; les partisans de cette création invoquent la nécessité de Valider par ce moyen les actes de la vie civile des musulmans. Mais par une proclamation, le gouverneur Mercatelli a fait connaître son opposition formelle à une extension de cette nature, et le ministre des Colonies, appelé à fournir devant la Commission parlementaire des Affaires extérieures et coloniales des explications sur la situation, a soutenu le même peint de vue. En effet, tandis qu’en Cyrénaïque le gouvernement italien a seulement sanctionné un état de fait préexistant, l’autorité spéciale exercée par le chef de la secte religieuse des Senoussi, en Tripolitaine il n’y a aucun chef de secte religieuse disposant d’une autorité incontestée. Bien plus, pour la désignation de cet émir, qui concentrerait entre ses mains la souveraineté effective en Tripolitaine et sur lequel le gouverneur n’exercerait qu’une sorte de haute surveillance, les chefs tripolitains ne s’accorderaient pas entre eux et certains ne consentiraient jamais à obéir au personnage choisi (1).
(1) On prétend que le gouvernement italien ne serait pas opposé à la création d’un émir pour le Fezzan, mais sans lui attribuer les pouvoirs souverains réclamés par le congrès de Garian pour « l’émir de la Tripolitaine >*. Ce n’est qu’une question de mots, la souveraineté italienne devant être, dans l’un comme dans l’autre cas, purement nominale.
D’ailleurs, tandis que l’on essaie de faire retomber sur le gouvernement la responsabilité des retards apportés à l’application du Statut, de faire croire qu’il s'agissait -seulement de belles promesses qui ne seraient jamais tenues, il semble au contraire démontré que les efforts du gouvernement local en vue de bâter les élections du Parlement et d’obtenir à cet effet l’établissement des listes électorales se soient heurtés précisément à la résistance des chefs indigènes, qui, par crainte de voir diminuer leur autorité et leurs prérogatives personnelles, font obstacle au fonctionnement d’un organisme destiné à représenter les besoins et les intérêts des populations. Cette agitation est entretenue par des agents bolchevistes et des nationalistes égyptiens, tels que le fameux Azzam, et reçoit son mot d’ordre de la « Ligue des peuples orientaux opprimés » qui fonctionne à Rome même! Elle a pris en janvier 1921 la forme d’une démonstration hostile de forces arabes contre la localité d’Azizia, qui a été bloquée pendant quelques jours; des rassemblements armés étaient même signalés à une dizaine de kilomètres de Tripoli.
L'absence d’autorité militaire s’est fait vivement sentir jusque dans la région côtière. Ne pouvant obtenir ni par des négociations ni par de pressantes proclamations la mise en liberté des 150 prisonniers italiens détenus à Misurata, le gouvernement de Tripoli a décidé le blocus de la côte orientale de la Tripolitaine parla suppression du service postal hebdomadaire. On peut se demander si c’est à ce moyen de contrainte très relative ou aux longues et difficiles négociations du capitaine Peluso qu’est due la libération des prisonniers, enfin effectuée en janvier 1921... à l’exception de douze officiers retenus comme otages.
De tout ce qui précède il résulte que la situation politique, sans avoir l’extrême gravité que certains journaux lui ont attribuée, est néanmoins assez sérieuse : elle est, du moins, considérée comme telle, puisqu’elle a motivé le voyage à Rome du gouverneur Mercatelli.
« 11 existe aujourd’hui en Tripolitaine, écrivait Yldea Nazionale (1) à propos des décisions du congrès d’Azizia, un gouvernement de fait auquel l'Italie est parfaitement étrangère et avec lequel elle n’a aucun contact, gouvernement qui peut devenir rapidement maître de tout l’intérieur qui domine et approvisionne la côte. Même si ce nouveau régime n’a pas, pour le moment, des intentions militairement hostiles à notre égard, il est évident qu’il met notre occupation survivante dans un état péniblement précaire, que ce soit au point de vue économique ou au point de vue moral et politique. » Ahmed el Mouraiet, le personnage qui a présidé le congrès de Garian, est devenu le chef d’un « Comité national » à tendances révolutionnaires dont le pouvoir s’étendrait sur tout l’intérieur de la Tripolitaine, et la plus grande partie du pays reste dans une attitude expectante de « défiance armée », sans avoir tou-
(1) 9 octobre 1920.
tefois — ce serait une grave erreur de le croire — le désir de se libérer de la présence italienne.
M. V incenzo Serio, de Tripoli, attirait récemment l'attention (1) sur le phénomène de groupement et de fusion des différents éléments démographiques qui se dessine à travers les congrès successifs et exprimait l’opinion qu’il appartiendrait à l’Italie de diriger ce mouvement pour éviter qu’il ne se tournât contre elle. En est-il temps encore ?