III. — Le RÉGIME SCOLAIRE
Si l’on voulait une preuve de plus du désir du gouvernement de favoriser la formation d’une nationalité arabe, on la trouverait dans sa nouvelle politique scolaire.
Les règlements scolaires pour la Libye, en date du 15 janvier 1914 et du 17 octobre 1915, prévoient les écoles gouvernementales suivantes pour les indigènes : a) des écoles italo-arabes destinées à servir de préparation aux écoles élémentaires;
b) des écoles élémentaires entièrement italiennes par la langue d’enseignement, les programmes et lesprofesseurs (sauf un cours facultatif d’arabe);
c) des écoles secondaires, entièrement italiennes, avec un cours obligatoire d’arabe à l’usage des non-musulmans; d) des écoles italiennes d'arts et métiers, d’agriculture, etc.; e) une école supérieure de culture islamique, destinée à préparer les cadis et les muftis (2).
Le professeur Nallino, dans un rapport sur « l’instruction dans les colonies » (3), critique vivement ces règlements scolaires « basés sur le préjugé de l’opportunité et de la possibilité d italianiser les musulmans ». Il se déclare nettement opposé à cette tendance « italianisatrice », comme étant mal vue par les indigènes, inutile et nuisible pour eux, parce qu’elle ne tient pas compte du milieu familial et social où ils vivent, où ils ne peuvent trouver des carrières correspondant à leurs études italiennes. D’autre part les besoins de culture intellectuelle sont bien moindres en Libye qu’en Egypte, en Syrie, en Tunisie et en Algérie, où il y a de grands centres urbains.
« Puisque tous reconnaissent, écrit-il, que la
II) Il Tempo, 4 janvier 1921.
(2) Voici la liste des écoles existant actuellement en Tripolitaine :
1° Ecoles royales de type italien : — Institut tecnico commercial; gymnase royal; école élémentaire complète de garçons « Roma » avec cours populaire; école élémentaire de garçons « Pietro Verri », jusqu’à la 4"- classe, avec cours populaire; école élémentaire complète de tilles « Regina Elena », avec cours professionnel; école élémentaire de filles « Margherita di Savoia », jusqu’à la 3e classe, avec asile ; école élémentaire mixte « Trieste » ; école élémentaire mixte « Niccblo Tommaseo » ; asile « Principessa Iolanda » ; asile « Principessa Mafalda »; — Homs : école élémentaire « Edmondo de Amicis ».
2° Ecoles pour indigènes -. — THpoli: école italo-arabe; école professionnelle de filles italo-arabe (avec cours de broderie et de fabrication des tapis); section italo-arabe de l’école d’arts et métiers; cours post-scolaire; — Mencha (oasis de Tripoli) : école italo-arabe; — Tadjoura : école italo-arabe ; — Zuara : école italo-arabe; — Homs : école italo-arabe;
3° Ecoles privées : école de garçons de la mission franciscaine à Tripoli; écoles des sœurs franciscaines; écoles de l’Alliance Israélite Universelle, etc.
(3) Relazione délia VU Sezione délia Commissione del Dopo- Guerra, Rome, 1919, p. 125.
fusion de l’élément musulman et de l'élément européen est une utopie; la principale raison de substituer notre langue à l'arabe dans des pays très islamisés vient donc à manquer... L’école élémentaire doit employer la langue du pays, si l’on veut qu’elle soit réellement utile ». D’après lui, en instituant les écoles italo-arabes en Libye sur le modèle des écoles franco-arabes d’Algérie, le gouvernement italien n’a pas pensé à l’énorme différence qui existe entre l'Algérie, colonie de peuplement européen, et la Libye, où il n’y a rien de semblable. « Rien d’étonnant, déclare-t-il, que ces hybrides écoles italo-arabes n’aient pas donné de bons résultats en Tripolitaine », et il demande que l’on crée pour les indigènes des écoles élémentaires et secondaires avec l’enseignement dans leur langue et des programmes très différents de ceux destinés aux élèves italiens.
Les idées de l’illustre arabisant ont triomphé. En effet, le Statut tripolitain, dans son article 11, dispose : « Pour les musulmans, toutes les matières de l’enseignement primaire et les matières scientifiques de l’enseignement secondaire seront enseignées en langue arabe. Dans toutesles classes on devra enseigner la langue italienne, sauf dans les trois premières classes élémentaires où cet enseignement sera facultatif. »
Conformément à ce texte législatif, on a mis à l’étude, à Rome, un projet tendant à supprimer les écoles italo-arabes et à les remplacer par des écolespurement arabes où l’italien serait enseigné seulement dans les classes supérieures.
Il est à noter toutefois que cette perspective inquiète même les milieux arabophiles de Tripoli. Dans le premier numéro (juillet-août 1920) de la nouvelle revue illustrée L' lia lia in Oriente , particulièrement enthousiaste de l’orientation nouvelle, le professeur Emilio Mirante écrit, dans un article consacré aux écoles de la Tripolitaine : .< Il est évident que rendre facultatif l’enseignement de l’italien dans une école élémentaire tenue par des indigènes et fréquentée par des indigènes, incapables de comprendre la portée et les besoins de la culture, cela revient à le supprimer. Or nous ne devons pas négliger d'aider les musulmans à se rapprocher de notre culture et de notre civilisation. »
Ces derniers mots résument tout le débat.
Mais il est un autre aspect de la question dont il ne parait pas avoir été tenu compte dans l’élaboration du Statut ni dans l’orientation de la politique scolaire. Comme on l'a vu au début de la présente étude, les travaux ethnographiques publiés en 1917 ont montré que « I élément berbère détient la prépondérance absolue dans la constitution ethnique des populations de la Tripolitaine ».
Dans ces conditions, bien que la langue arabe ait sur les dialectes berbères l’avantage d’être une langue littéraire et écrite, on est bien obligé de reconnaître que décider l'enseignement en arabe revient à imposer cette langue aux populations berbères, en d'autres termes à tenter de les arabiser. Et si l’on considère la langue arabe
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
comme un « véhicule de civilisation », quelle supériorité incontestable possède sur elle, à ce point de vue, la langue de la puissance européenne dominante ou protectrice!
La question s’est posée, bien entendu, dans les possessions^françaises de l'Afrique du Nord, où les deux éléments ethniques sont fortement représentés, et l’écueil de l’arabisation a pu y être évité par une large diffusion, avec la langue, de la culture française.