IV. — Politique coloniale et politique générale
On peut se demander si les conditions locales — particulièrement défavorables — de la Tripolitaine suffisent à expliquer l’accentuation récente, de la part du gouvernement italien, de cette politique de désintéressement dans laquelle des journaux d’opinions les plus diverses, depuis VIdea Nazionale jusqu’à YAvanti, ont voulu voir un abandon partiel ou total de souveraineté.
L’argument tiré de l’exemple des pays voisins n’est nullement probant. On a vu précédemment ce qu’il convient de penser de la comparaison entre les libertés politiques restreintes accordées par la France à ses musulmans d’Algérie et l’institution en Tripolitaine et en Cyrénaïque de Parlements essentiellement indigènes et de caractère nettement musulman. On a prétendu aussi que l’Italie avait voulu imiter en Libye la politique dite « des grands caïds » appliquée avec succès par la France dans le Sud-Marocain. Mais tandis que la France, dont la puissance militaire est directement et solidement établie sur tout le nord et le centre du Maroc, utilise provisoirement, pour sa pénétration dans le sud du pays, les forces des grands caïds, qui, entièrement dévoués à sa cause, étendent de plus en plus loin sa domination, au contraire en Tripolitaine, où l’occupation militaire italienne reste confinée à quelques points de la côte, les chefs indigènes maintiennent leur propre autorité et non pas celle du gouvernement métropolitain. Tout au plus peut-on admettre une certaine analogie entre les deux politiques dans le cas de la Cyrénaïque où le gouvernement italien, par un récent accord a conféré au chef des Senoussi Sayed Idriss l’administration autonome des oasis de l’intérieur : il s’agit toutefois d’une indépendance qui, pour être déléguée par le gouvernement italien, n’en est pas moins absolue en fait.
L’exemple de l’Egypte n’est pas plus convaincant, Outre qu’il y a une différence fondamentale entre le peuple égyptien, d’une haute culture et d’une civilisation ancienne, habitué depuis de longues années à se gouverner lui-même, et les indigènes de Libye, considérés comme les plus arriérés des peuples de l’Afrique du Nord et par conséquent n’ayant pas la maturité nécessaire pour comprendre la portée des droits politiques illimités qui leur sont conférés, et à plus forte raison pour en faire usage, il est certain que la Grande-Bretagne, même si elle se décide à recon-
naître l’indépendance de l’Egypte, conservera dans ce pays des garanties essentielles à la sauvegarde de son Empire, qui font un contraste saisissant avec le désintéressement politique de l’Italie dans ses colonies méditerranéennes.
La supposition — émise autant par des Italiens (jue par des étrangers — qu’il était habile pour l’Italie, par une politique ultra-libérale, de créer des embarras à la France et à la Grande-Bretagne dans leurs possessions musulmanes, ne mérite guère de retenir l’attention : il s’agirait en effet d’une arme à double tranchant susceptible de se retourner contre celui qui l’emploierait, surtout lorsque sa situation est moins solide que celle de ses voisins. « Il ne semble pas, écrit M. Ferraris(I), que la Tunisie, l’Algérie, le Maroc soient en révolte et que les chefs indigènes de ces pays capturent les fonctionnaires français; il ne semble pas que l’Egypte ait intensifié son mouvement de rébellion depuis la proclamation des Statuts libyens; nous savons seulement que des agitateurs égyptiens, absolument semblables aux agents d’Abdul-Hamid et des Turco-Allemands, sont en Tripolitaine dans le but d’y accomplir le même travail ruineux et délétère pour nous qu’accomplissent en Italie les agitateurs russes. »
Il faut donc chercher autre chose pour expliquer d’une manière absolument satisfaisante, concurremment avec les raisons tirées de la situation locale, la nouvelle orientation de la politique de l’Italie en Libye. Certains spécialistes autorisés des questions islamiques la rattachent à la politique musulmane générale de cette puissance, laquelle semble pouvoir maintenant se résumer en cette formule : pas de domination militaire ou politique et simple pénétration économique en pays d’Islam ; appui donné au mouvement des peuples musulmans en vue de leur émancipation. Mais cette politique elle-même, en contraste frappant avec des revendications territoriales qui ne sont pas encore si lointaines, apparaît comme la conséquence directe de l’évolution extraordinairement rapide de l’opinion publique italienne dans les questions extérieures, dans le sens de la modération, sous l'influence des transformations économiques et sociales survenues dans la Péninsule pendant l’année 1920.
La désillusion provoquée en Italie parles obstacles qu’ont longtemps rencontrés ses aspirations dans l’Adriatique, les difficultés presque insurmontables qu’opposait à la reconstitution économique de ce pays si éprouvé par la guerre le manque des matières premières les plus indispensables, l’accroissement formidable du coût delà vie dû à la nécessité d’acquérir ces matières premières à un prix d’autant plus élevé que la monnaie nationale se dépréciait de plus en plus : ces différentes circonstances contribuèrent bien vite à faire tomber l’exaltation patriotique produite par la guerre et par la victoire. Le mécontentement
(I) Article précité.
populaire se manifesta aux élections de 1919 par l'envoi à la Chambre des députés de 156 socialistes sur 508 élus; et si l’on considère que parmi les éléments qui constituent ordinairement la majorité ministérielle figurent 101 membres du parti populaire, parti d'ordre certes, mais à tendances sociales également avancées, et que les éléments nationalistes, « combattants », etc., ont subi une défaite complète, on comprend qu'une telle situation parlementaire ne pouvait manquer d’exercer une influence profonde non seulement sur la politique intérieure, mais aussi sur la politique extérieure du pays.
L’aggravation de la situation économique créait en Italie un état social particulièrement favorable au succès de la propagande bolchcviste qui s’exerça avec une intensité particulière pendant l’été et l'automne de 1920 et réussit à provoquer en septembre de cette même année les troubles graves qui accompagnèrent 1’ « occupation » des usines par les ouvriers. Or, par concours de circonstances déplorable pour les intérêts italiens, les troubles sociaux de la Péninsule ont précisément coïncidé avec la recrudescence de l’agitation en Tripolitaine, la révolte des Albanais contre les troupes italiennes, et la solution de certaines questions de la Méditerranée orientale dans lesquelles l’Italie était directement intéressée.
Les désordres provoqués dans plusieurs ports italiens par l’opposition socialiste à l’envoi de renforts en Albanie ne furent sans doute pas sans influence sur la conclusion de l’accord de Tirana, lequel, outre l’indépendance de l’Albanie, consacre l’évacuation par l’Italie du territoire de Vallona, sauf quelques points stratégiques. Vers la même époque furent signés : 1° l’accord italogrec par lequel l’ Italie abandonne à*4a Grèce — à l’exception de Rhodes — les îles du Dodécanèsc qu’elle détenait depuis la guerre italo-turque ; 2° l’accord franco-anglo-italien relatif aux sphères d’influence en Asie Mineure, par lequel l’Italie obtient en Anatolie une sphère d’influence économique, alors qu elle avait longtemps espéré figurer parmi les héritiers directs de T « Homme malade ». Quant aux soulèvements indigènes en Tripolitaine, ils fournissaient au parti socialiste le prétexte d’intensifier, notamment dans X Avanti, la campagne en faveur de l’abandon de la Libye [via dalla Libia!) et de « la mise en jugement des auteurs responsables de l’engloutissement de 12 milliards dans cette entreprise désastreuse » !
Sans attacher à ces manifestations plus d’importance qu’elles n’en méritent, on doit néanmoins reconnaître que l’occupation des usines a eu pour conséquence la présentation d'un projet de loi comportant l’établissement du contrôle ouvrier dans l’industrie et que l’occupation par les paysans des terres incultes, notamment en Sicile, a été réglementée par décret. Le gouvernement a appuyé nettement les revendications des travailleurs et, si la majorité de l’opinion s’est ressaisie et a manifesté sa réprobation pour les actes de violence, elle s’est cependant montrée
satisfaite de la conclusion d’arrangements entre patrons et ouvriers constituant en réalité une victoire incontestée pour ces derniers. Certains Italiens compétents soutiennent, non sans raison, que l'Italie est peut-être le pays le plus à l'abri d’une véritable révolution, parce que c’est là que l’évolution, dans le sens de l'association entre le capital et le travail, tend à se réaliser le plus complètement et le plus rapidement, et le souci de protéger les intérêts des travailleurs se retrouve dans les actes principaux du gouvernement -- d’accord en cela avec la majorité delà nation — et notamment dans sa politique d’émigration. Un tel état d'esprit, éminemment favorable à l’émancipation des masses prolétaires, ne pouvait s’accommoder, à l’extérieur, d'une politique d’annexions et de conquêtes violentes, et les idées libérales et généreuses dont il a imprégné la politique étrangère et coloniale de l’Italie sont venues, avec une singulière opportunité, modifier radicalement l’interprétation défavorable donnée à des incidents qui n'apparaissent plus dès lors comme des échecs politiques et militaires, en permettant de les présenter — non sans vraisemblance — comme les manifestations d'un plan d’action voulu et mûrement réfléchi.
Un an plus tôt, l’abandon de Vallona eût soulevé une tempête d’indignation patriotique dans toute l’Italie : il est d’autant plus intéressant de voir comment le brillant journaliste Giuseppe Piazza, rédacteur en chef de la Tribuna , naguère le porte-parole des revendications coloniales italiennes, interprète cet événement historique. Après avoir déclaré que l’amité italo-albanaise rétablie par le protocole de Tirana et consolidée par d’importantes conventions économiques résoudra mieux que des fortifications d’une valeur discutable le problème des exigences stratégiques de l’Italie dans l’Adriatique, il ajoute (1) : « La répercussion du protocole de Tirana sera très grande et bienfaisante, non seulement en Albanie, mais dans tout le monde oriental et musulman, où l’Italie a, pour sa gloire et fortune, une si grande part dans la direction des consciences. L’Italie n’a pas attendu la présente et fervente résurrection de la conscience orientale qui caractérise le nouveau siècle pour courir à sa rencontre et abandonner complètement l’ancienne conception nationaliste expansionniste qui caractérisait la vieille Europe. Après les statuts libyens, voici le protocole de Tirana : l'Italie, par ces deux actes de son histoire, a jeté hardiment à la vi eille ferraille tous les anciens systèmes de politique expansionniste à l’égard des nations voisines ou lointaines moins civilisées, avec lesquelles sa destinée l’a mise en contact; et elle leur a immédiatement substitué courageusement, même dans ses colonies de domination, des formes claires de collaboration et de liberté, dans lesquelles son rôle hors de ses frontières se réduit désormais uniquement à ceci : aider activement
(1) Tribuna Coloniale, laoiïtl(>20.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
les populations mineures à atteindre leur maturité et la maîtrise absolue d’elles-mêmes. Quant à la tâche coloniale proprement dite, même ainsi réduite, au bout d’un certain temps elle grandit et rayonne. 11 n’y a pas d'œuvre plus grande et plus belle pour occuper nos prochaines générations; il n’y a pas de gloire plus digne do couronner nos fronts, coïncidant davantage avec notre intérêt. Malheur à la nation vieillie et décadente qui ne sera pas capable de ces adaptations grâce auxquelles l'Italie ne meurt pas... »
« L’Italie est parmi les nations victorieuses, écrit de son côté le professeur G. Sanarelli, député (I), la seule qui ait une sincère vocation arabophile, la seule qui puisse, épouser la cause de la race arabe et des nations arabisées, au point de la fondre pour ainsi dire avec sa cause propre : c’est là le véritable fondement de sa primauté civile en Afrique ».
Ces théories aussi généreuses que préoccupantes pour les puissances musulmanes voisines sont parfaitement d’accord avec le programme socialiste en matière de politique indigène, avec cette différence que ce dernier veut étendre sa protection et sa tutelle à toute l’humanité, dont font partie les indigènes de toutes les régions. Or, par une coïncidence vraiment remarquable, un des plus brillants théoriciens du socialisme en matière coloniale se trouve être le haut fonctionnaire qui dirige actuellement la politique italienne en Tripolitaine, le bras droit du gouverneur Melcatelli, l’avocat Guglielmo Ciamarra.