DANS LES PAYS ÉTRANGERS
Dans son essence, la politique du document cidessus s’accorde avec les conclusions auxquelles, pour les raisons déjà exposées, nous étions arrivés lors de notre départ d’Egypte. Mais à la suite de nos discussions avec Zaghloul pacha et ses collègues, nous étions disposés à présent à aller un peu plus loin. Le point le plus important sur lequel nous avons été conduits par leurs arguments à modifier nos idées primitives est l’un de ceux auxquels le Mémorandum a donné une place prépondérante, soit : le droit de l’Egypte de nommer des représentants auprès des pays étrangers. A notre avis, il existe et il existera toujours un principe fondamental, c’est que les relations étrangères de l’Egypte devraient être soumises à la direction générale de la Grande-Bretagne. Tous les Egyptiens sensés, si nationalistes qu’ils soient reconnaissent l’immense valeur comme garantie de sécurité qu’une alliance avec la Grande-Bretagne leur procurerait. Mais il est évidemment impossible d’escompter que la Grande-Bretagne assumerait de défendre l’intégrité et l’indépendance de l’Egypte contre tout danger possible, si
ce pays était libre de poursuivre dans ses relations extérieures une politique personnelle, qui serait inconciliableavec la politique dp la Grande- Bretagne, ou lui serait préjudiciable. Aucun des Egyptiens avec lesquels nous avons eu affaire n’a jamais tenté de contester cet axiome. Ils étaient tout à fait résolus, dans un traité d'alliance, à donner toutes les garanties nécessaires en vue d’exclure la possibilité d’une action quelconque de la part de l'Egypte qui pourrait causer des ennuis à sa grande alliée. Il n’existait certes aucune divergence d’opinion sur ce point au cours de notre discussion et les termes du Mémorandum qui s’y rapportent, nous semblent démontrer assez clairement l’entente parfaite qui existait à ce sujet. Car, à ce propos, comme à d’autres égards, il ne faut pas oublier qu’en rédigeant le Mémorandum nous n’avions nullement l’intention de rédiger un traité, mais simplement d’exprimer en langage courant les idées qu’un traité à négocier ultérieurement exposerait aveç plus de détail et en termes plus précis.
La véritable question n’était pas de savoir si l’Egypte serait libre de suivre une politique étrangère indépendante de la Grande-Bretagne, (on ne contestait pas l’impossibilité où nous étions d’y consentir) mais, de savoir si le principe ci-dessus exposé impliquerait nécessairement que la conduite de toutes ses relations extérieures dût rester entre les mains de l’Angleterre.
U est un point sur lequel nous étions arrivés à une conclusion définitive même avant toute discussion avec les Egyptiens. D’après nous, le contrôle britannique devait se borner aux relations politiques de l’Egypte. Lesintérêts égyptiens commerciaux ou autres à l’étranger, sans caractère politique, devaient être laissés aux mains des h gyptiens. Ces intérêts sont multiples et sans cesse croissants. Le développement du commerce et des communications, le nombre de plus en plus élevé des Egyptiens qui voyagent ou résidentactuellement à l’étranger, spécialement dans l’Europe occidentale, et les multiples relations qu’ils entretiennent là-bas, rendent nécessaire un certain degré de protection officielle. Si la tâche de veiller aux intérêts privés de tous les Egyptiens continue à retomber sur les agents diplomatiques et consulaires anglais, elle deviendra un fardeau trop lourd. Et le manquement fatal à s’acquitter de ce devoir à la satisfaction des Egyptiens sera une source continuelle de griefs. Pour ces motifs il nous a paru dès le début qu’il serait éminemment désirable que l’Egypte désigne dans les pays étrangers, ses propres représentants.
Mais nous avions tout d’abord envisagé que ces représentants égyptiens n’auraient qu’un rôle consulaire et non diplomatique. C’est sur ce point qu’au cours de nos discussions à Londres nous en sommes venus, non sans hésitation, à admettre un point de vue différent. Les Egyptiens étaient absolument unanimes à soutenir, que priver les représentants de l’Egypte de tout caractère diplomatique viciait l’idée d’une alliance et rendrait
inacceptable pour leurs compatriotes l’arrangement que nous envisagions. Nous pensons que cette assertion était fondée. En effet, même en Egypte, nous nous étions déjà rendu compte que tous les Egyptiens, y compris le sultan et ses ministres, s’ils étaient divisés sur d’autres points, étaient unis dans le même désir d’avoir une représentation diplomatique de leur pays à l’étranger. Il leur avait été à tous pénible lorsque nous avons déclaré le Protectorat, que nous nous soyons passé d’un ministre égypiien des Affaires étrangères, et que nous ayons mis sous la main du haut commissaire, le département des Affaires étrangères dont on ne pouvait pas se passer. Chacun espérait que lorsque viendrait le moment de fixer définitivement les relations entre l’Angleterre et l’Egypte, nous laisserions le ministère des Affaires étrangères avoir de nouveau un titulaire égyptien, et que les représentants des pays étrangers pourraient être, comme par le passé, directement accrédités auprès du souverain de l’Egypte. On escomptait de même que, maintenant que la suzeraineté ottomane avait disparu, les représentants égyptiens dans les pays étrangers où il semblerait nécessaire d’en envoyer, jouiraient d’une situation identique à celle des représentants de l’étranger en Egypte.
Nous ne doutions donc pas qu’à ce sujet les délégués égyptiens parlassent au nom de tous leurs concitoyens. Ils déclaraient d'ailleurs très nettement que, si nous ne nous entendions pas sur ce point, il n’y avait aucune chance de régler, par un accord, les relations futures entre l’Angleterre et l’Egypte. D’autre part, la reconnaissance de ce statut de l’Egypte causerait, affirmaient-ils, une telle satisfaction à la fierté nationale qu’elle rendrait facile l’acception de toutes nos autres conditions. Qu’avions-nous à craindre, demandaient-ils? Nous reconnaissions que l’Egypte avait dans les pays étrangers des intérêts propres sur lesquels des Egyptiens étaient les mieux à même de veiller. Il n’y avait pour l’Angleterre aucun intérêt à refuser à ceux à qui la garde de ces intérêts serait confiée, le rang d’agents diplomatiques. Car ils ne pourraient agir en violation des intérêts anglais ou en opposition avec la politique anglaise, sans rompre le Traité, lequel devait être rédigé de façon à éviter la possibilité de tels agissements, comme il avait déjà été convenu entre nous. Au surplus, le nombre des agents diplomatiques égyptiens à l’étranger serait très réduit. L’Egypte n’avait ni le désir ni les moyens d’avoir de tels représentants que dans quelques pays. Le fait que partout ailleurs les intérêts égyptiens seraient confiés aux soins de la Grande-Bretagne indiquerait le caractère spécialement intime des relations entre les deux pays.
Nous étions obligés de reconnaître que ces considérations avaient un certain poids. D’autre part, il était évident, comme nous l'avons instamment fait valoir, que la présence de diplomates égyptiens, même dans un petit nombre de capitales européennes et d’agents diplomatiques étrangers
BULLETIN DU COMITÉ DE
au Caire, pouvait entraîner des intrigues donnant lieu à bien des désagréments. Le même fait que ces diplomates n’auraient, au point de vue politique, rien à faire pourrait les tenter de justifier leur existence 'en dépassant les vraies bornes de leur mission. Mais les délégués ne voulaient pas admettre la possibilité d un tel danger. Leur opinion était que, satisfaits de la situation acquise par l’Egypte en vertu du Traité, les Egyptiens seraient les derniers à favoriser les intrigues qui pourraient donner aux autres nations étrangères l’occasion d'intervenir dans leur pays, en commençant par les brouiller avec l’Angleterre La meilleure sauvegarde que nous pensions avoir contre de telles machinations était le fuit que les Egyptiens eux-mêmes seraient ardemment en faveur d’une alliance qui reconnaîtrait pleinement leur statut national et ménagerait leur dignité.
Tels sont les arguments qui nous ont poussés à revenir sur notre opinion sur cette question du privilège diplomatique En le faisant, nous n ignorions pas, et nous l’avons franchement déclaré aux délégués, que cette concession était de nature à alarmer l’opinion publique en Angleterre, et à mettre en péril 1’acception de l’accord dans son ensemble par le peuple britannique. A en juger parles commentaires peu favorables que cette proposition a déjà fait surgir de divers côtés, il est évident que nous ne nous trompions pas en prévoyant quelle rencontrerait une sérieuse opposition Néanmoins nous sommes restés d’avis que la balance >les arguments était définitivement en sa faveur Tant que dureront les sentiments d’amertume et les frictions entre l’Angleterre et l’Egypte, nous resterons exposés à l'hostilité des Egyptiens dans les pays étrangers Des associations travaillent activement depuis un certain nombre d’années à organiser une propagande anti-anglaise en Sui-se, en France, en Allemagne et en Italie A cela il ny a point de remède, sauf de restaurer les relations amicales et nous comptons sur la politique que nous proposons ici, pour y parvenir Si ce résultat est atteint, il y aura eu d’après nous, un réel avantage à accorder le privilège diplomatique aux représentants égyptiens à l’étranger. Car, si, comme on doits’y attendre, il subsiste un certain nombre d’irréconciliables pour continuer la campagne contre la Grande Bretagne, les représentants officiels de l’Egypte seront tenus de chercher à les en empêcher. Un ministre égyptien qui ne désapprouverait pas les agissements de ses compatriotes à l’encontre de l'alliée de 1 Egypte, manquerait à ses devoirs et s'exposerait à être rappelé.