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VI. — La question de la pénétration économique

La nouvelle orientation politique permet-elle le développement des intérêts existant déjà en Tripolitaine, et la création de puissants liens économiques italo-arabes pourra-t-elle compenser le relâchement des liens politiques?

Pour la mise à exécution de la pénétration économique, qui paraît être le but pratique de la politique italienne en Tripolitaine et dont elle attend d’heureuses conséquences au point de vue de la pacification du pays, on peut faire état de la colonisation européenne, de l’association entre Européens et indigènes et de la colonisation indigène. Il y a lieu en même temps de résoudre la question des voies de communication et celle de l’irrigation.

S’il y a actuellement à Tripoli et dans d’aufres localités côtières plusieurs milliers d’Italiens, ce sont surtout des commerçants, des artisans, des ouvriers, des fonctionnaires, des personnes exerçant des professions libérales et diverses; par contre le nombre des colons agricoles est infime (on en signale une centaine dans le voisinage de l’oasis de Tri poli;. Cette situation s’explique par deux ordres de causes. Au point de vue économique, l’établissement actuel de colons italiens ne pourrait être envisagé que dans la zone irriguée : or la superficie des oasis de la région côtière est presque entièrement occupée par de petites propriétés indigènes extrêmement morcelées. Quant à l’établissement de colons italiens dans les zones de steppes limitrophes des oasis, on ne peut y songer avant d’avoir dépensé des sommes considérables en travaux hydrauliques, planta-

(1; Rens. Col., 1921, p. 17 et 47.

tions d’arbres destinés à protéger les cultures contre les vents, etc. Mais d’autre part la colonisation par les Italiens de terres situées en dehors des oasis côtières — parfois même dans l’intérieur de ces dernières — pose la question de la sécurité. Il y a quelques années, une première expérience de colonisation par concessions en Tripolitaine, inaugurée sous d’excellents auspices, a dû être abandonnée au bout de plusieurs mois, à cause de la révolte des indigènes.

On peut faire une comparaison saisissante : au Maroc, la zone de sécurité — c’est-à-dire celle où la colonisation européenne peut être encou- I • ragée — a été reportée jusqu’à des distances variant. suivant les régions, entre 100 et 200 kilomètres de la côte; en Tripolitaine, la zone de sécurité cesse à une dizaine de kilomètres du littoral. Et l’absence de protection résultant de l’évacuation militaire de l’intérieur du pays est

OASIS DE TRIPOLI Souk-el-Djouma.

(Photo C. Fidel.)

encore aggravée — comme on l’a vu précédemment — par l'infériorité où le nouveau Statut place l’élément européen par rapport à l’élément indigène. « Si les Italiens sont peu nombreux, écrit M. Lionel lo De Benedetti (1), il était d autant plus nécessaire d’éviter qu’à leur infériorité démographique vînt s’ajouter, à leur détriment, l’insuffisance de protection de nos propres lois: cette circonstance, même en supposant le retour de conditions plus favorables au peuplement européen, s’opposera à la propagation démographique de l’élément italien et en même temps à notre pénétration civile. »

On semble compter, il est vrai, sur les bons résultats que peut donner, au point de vue économique comme au point de vue politique, l’association entre Européens et indigènes. C’est dans les concessions accordées pour la pèche du thon que l’on trouve actuel lemeut la manifestation la plus nette de la collaboration économique italo-arabe. On cite aussi le cas d’une coopérative

(1) Lo Statuto délia Tripolitania e délia Cirenaica (Rivista Politica e Parlamentare, 10 juillet 1920).

mixte d’agriculteurs indigènes et européens ayant pour but une importante application de 1 énergie électrique au soulèvement de l’eau d’irrigation dans l’oasis de Tripoli. Les associations en participation entre Italiens et indigènes où les premiers apportent les capitaux, les machines, les semences, et les seconds la main-d’œuvre, sont vues avec faveur dans les milieux officiels, et l’on encourage les initiatives nationales se proposant la collaboration avec l’élément indigène pour l’exécution d'un programme de colonisation associée : de fait on voit actuellement en Tripolitaine des entreprises et des particuliers disposés à exécuter, en pleine association avec l’élément indigène, des travaux d amélioration agricole. Mais en attendant que cet intéressant mouvement ait pris une plus grande extension, c’est sur le développement de l’agriculture indigène que l’on semble compter le plus, non seulement pour hâter la mise en valeur du pays, mais aussi pour y ramener le calme.

Dans la conclusion d’tin rapport sur « l’intensification culturale du territoire tripolitain » adressé au ministre des Colonies en 1917, le gouverneur de la Tripolitaine écrivait : « La réalisation pratique d’un programme de protection et de développement des intérêts économiques de la population indigène — dont les agriculteurs représentent la partie de beaucoup la plus importante — est la condition de la conquête la plus sûre et la plus solide de notre colonie méditerranéenne ». De son côté,- dans une intéressante brochure précitée (1). le Dr Nallo Mazzocchi Alemanni, directeur de 17 slituto Agricolo Coloniale Ita/iano, écrit : « Tout indigène que nous saurons fixer à la terre, tout nomade que nous pourrons transformer en agriculteur sera un élément gagné à la pacification du pays, à l’organisation civile de lacolonie, en un mot, un rebelle vaincu ». Et dans le même ouvrage, l’éminent professeur précise ainsi sa pensée : « Le fellah qui a un propre champ à cultiver, qui tire de sa propre terre la subsistance de sa famille, surtout s’il a la garantie de pouvoir se livrer tranquillement à son travail, est un élément conservateur par excellence; et il est très facile, même avec une capacité administrative et politique élémentaire, de le préserver des folles tentations de révolte ».

Il résulte de ces opinions autorisées que c’est sur 1 action essentiellement conservatrice des agriculteurs indigènes que l’on compte le plus pour pacifier la colonie : mais comme cette œuvre économique ne pourra se développer qu’à l’abri d’un régime tutélaire, qui — pour le moment du moins — fait défaut, on tourne dans un cercle vicieux, qui apparaît encore plus nettement si l’on passe à la question des travaux publics nécessaires pour la régénération agricole et commerciale du pays : les travaux d’irrigation et l’établissement des voies de communication,

fl) V Aqricoltura nella politica coloniale ( Istitulo Agricolo Coloniale llaliano, Florence. 1919. 2* édition).

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lesquels comportent l’emploi de capitaux considérables et d’une nombreuse main-d’œuvre européenne.

Se demandant s’il y a lieu de construire des chemins de fer ou des routes pour automobiles, M. Spartaco Murgo écrit (1) : « Les chemins de fer, plus que les routes, déterminent un phénomène de la plus haute importance sociale pour l’avenir des lerres qu’ils traversent : le ruban ferré favorise la colonisation en attirant à lui graduellement les nomades qui finissent par se iixer dans le voisinage des staiions. Le chemin de ferdonne une prodigieuse impulsion à la création de communautés permanentes, qui construisent sur son parcours des habitations, des villages, permettant ainsi la mise en valeur des terres traversées ». On peut même ajouter que ce phéno-

mène bienfaisant, que l’on a pu vérifier partout et notamment en Afrique, fait déjà sentir ses effets le long du chemin de fer de Tripoli à Zuara, ouvert à l'exploitation sur tout son parcours au début de 1920 seulement.

Considérant toutefois que la construction de voies ferrées ne peut résoudre tout le problème des communications en Libye, le même auteur préconise, pour des raisons d’ordre technique, économique et financier, concurremment avec la construction des voies ferrées projetées, l’établissement d’un réseau de routes praticables aux camions automobiles pour le transport des voyageurs et des marchandises. « La création de tels services, écrit-il, serait le moyen le plus efficace d’accélérer la résurrection agricole, industrielle et commerciale de toute la Libye. Ce réseau de routes faciliterait notre graduelle et pacifique pénétration et prise de possession de Yhinterland, mettrait les tribus de l’intérieur sauvages et pillardes en contact rapide et quotidien avec la zone de civilisation côtière et les tribus et populations de celle ci, plus évoluées, laborieuses et pacifiques. Le contact avec un monde plus civilisé restreindrait graduellement et ferait disparaître le phénomène séculaire du nomadisme, pour le plus grand profit du développement agricole et de la sécurité de la colonie ».

(1) Tribuna Coloniale, 20 novembre 1920.

Mais la réalisation d’un programme à la fois si séduisant et si raisonnable suppose, sinon la pacification préalable de tout le pays, du moins la possibilité et la volonté d’en protéger l’exécution, condition qui ne semble pas actuellement réalisable. Il ne faut pas oublier que les travaux de construction de voies ferrées ont été interrompus pendant plus de quatre ans (1915-1919) par la révolte générale; aujourd’hui, sans être aussi critique, la situation est encore trouble. Or, pour la construction, devant être commencée prochainement, du premier tronçon du chemin de fer d Aïn-Zara à Homs, on a abandonné le tracé traversant la bande côtière désertique et l’on a adopté celui qui emprunte à ses débuts la fertile vallée du Megenin, de direction d’abord Nord- Sud, et ensuite Ouest Est, par conséquent pénétrant nettement dans l’intérieur. Si ce tracé se justifie pleinement au point de vue économique, la construction de la ligne ne présentera pas moins d’intérêt au point de vue politique, à la suite des troubles qui ont entravé l’exploitation du chemin de fer de Tripoli au Garian.

On met en avant — aussi dans cet ordre d’idées — la coopération italo-arabe. La J\uova Italia a signalé 1 intérêt que présenterait, pour la pénétration pacifique en Tripolitaine, la constitution d’un syndicat italo-arabe pour l’exploitation des chemins de fer libyens, avec la participation d’Italiens et d’Arabes, qui seraient ainsi intéressés à la sécurité des lignes, à la rémunération des capitaux nécessaires pour les prolonger, à l’utilisation de la main-d’œuvre indigène pour tous les travaux, à l’intensification du trafic. Les travaux pourraient être dirigés par les entrepreneurs de Tripoli, où l’on trouve les établissements industriels et les matériaux nécessaires.

Ce serait évidemment la formule rêvée de la pénétration économique par l’association entre Italiens et indigènes. On a même tiré de cette « fraternité italo-arabe », basée sur l’identité des intérêts, des conséquences bien plus grandioses ; la thèse du professeur G. Sanarelli, député, mérite d’être signalée ici (1) : « ... Le véritable programme, écrit-il, qui donnera à la Libye toute sa valeur comme puissance musulmane, sera celui de la lutte contre le désert, qui restituera aux nationalités arabes d’Afrique leur puissance originaire... Aujourd'hui, 1 Italie suscite chez les populations africaines dégradées et ruinées par l’avance du désert les plus vastes espérances et les plus grands idéals religieux, patriotiques, civils et humanitaires que l’on puisse concevoir en Afrique musulmane... L’orgueil de race des Anglais et des Français ne leur permettra jamais de concevoir quelque chose de semblable à la tutelle de la liberté arabe que nous avons promise en 1911 et

(1) Illustrazione Coloniale, août 1919.

qu'aujourd’hui, finalement, nous avons commencé à réaliser : le Parlement italo-arabe qui s'ouvrira à Tripoli en fournira la preuve. La Tripolitaine est la plus dégradée parmi les régions africaines envahies par le désert : aussi a t elle plus que tout autre pays le droit et le devoir de se placer à 1 avant-garde dans la lutte contre le désert. . Ce qui devra unir les deux nations, italienne et arabe, ce sera le programme politique, vraiment islamique, de la lutte contre le désert (au moyen de grands travaux hydrauliques consistant à dériver vers le Nord, par un nouveau Nil, l’eau des lacs équatoriaux). Lorsque ce programme aura été consacré par le Parlement de Tripoli comme droit public des races africaines, il ne pourra être contrecarré ni par les Anglais, ni par les Français. Le caractère domanial arabe des lacs équatoriaux, affirmé par les citoyens de notre Libye dans l’intérêt général des races africaines, protégé par le Coran et la Sounna, valorisé par la science hydraulique, géologique etagricole italienne, sera approuvé avec enthousiasme par. tout le monde musulman et favorisé par la nation égyptienne elle-même, qui doit sa vie au Nil fécondant. L’idée-force de la fraternité italo-arabe pour la rédemption hydrique de la Libye et, en énéral, des terres africaines mortes ou frappées 'anémie hydrique, dana l’intérêt réciproque des deux races et nations, est antérieure à notre occupation de Tripoli : elle lut la vraie cause déterminante de notre entreprise : en effet, laconquête de la Libye, déjà devenue depuis 2.0<)0 ans, impropre à la colonisation par suite de l’avance du désert, ne pouvait être un but en soi pour un pays comme l’Italie qui a un besoin urgent et absolu de terres humides, c’est-à-dire aptes à la reproduction de l’agriculture italienne... »

En présence de visions d’une telle envergure, combien mesquins apparaitronl les elforts de l excellent et bien intentionné Ufficio Agrario de Tripoli, se bornant à vouloir prolonger de deux ou trois kilomètres la zone dus oasis! Lne opinion. italienne aussi, nous ramène à la froide et moins séduisante réalité : « Nous soutenons depuis longtemps cette thèse — et c'est notre conviction — qu’aucune pénétration pacifique n'est appelée à un succès certain dans les colonies si la puissance pénétrante ne prouve pas qu’elle dispose, en cas de besoin, d’une force suffisante et imposante pour accomplir ses devoirs civilisateurs et exécuter ses engagements envers les populations fidèles ». Ces lignes sont... de la Tribun a; mais elles étaient écrites le 7 janvier 1919, plusieurs mois avant la proclamation du Statut tri poli tain. Aujourd'hui, le mot d'ordre n est plus le même.

« On ne s attache pas les indigènes des colonies, écrit l’illustre écrivain colonial Aldobrandino Malvezzi (1), par les mailles de fer de l’occupation militaire de leurs territoires, mais parcelles bien plus ténues d’un réseau d intérêts matériels ». Et l’espoir est affirmé en haut lieu, avec un solide optimisme, que « la pénétration économique

<1 Aumjbr *ndino Malvezzi : L'Accordo llalo-Senussita, Nuova Antologia , 16 décembre 1920.

| ayant lieu dans l’intérêt des indigènes s’effectuera I sous leur sauvegarde ». Les vrais amis de l’Italie souhaiteront sincèrement que les résultats répondent à cette attente...

L’opinion est assez fréquemment exprimée chez nous que les indigènes de la Libye préféreraient peut-être moins de liberté et un peu plus de prospérité matérielle, leur fût-elle imposée. Voici ce que répond, à ce sujet M. Ernesto Vas sallo, député, spécialiste autorisé des questions musulmanes et orientales (1) : « On pourra nous objecter que notre conception n’est pas réaliste, mais visionnaire, basée sur une connaissance inexacte de la mentalité, des intentions et des défauts des indigènes, auprès desquels ne comptent que la force- et 1 obligation de réformes administratives et économiques nécessaires pour l’utilisation de leur activité et la mise en valeur de leur pays. Nous répliquons que chez les musulmans d Afrique s’est produite et s'intensifie une transformation psychologique rapide et profonde qui leur fait condamner la méthode de l’obligation au profit prédominant ou exclusif des colons européens et qui promet plus de succès à ceux qui les aident à se transformer sans les contraindre et sans les exploiter ».

• Vil; La COMPENSATION’ ORIENTALE.

Un point qui semble tenir à cœur à nos alliés, plus peut-être que la pacification de la Tripolitaine.estcelui desavoirsi les renoncements d’ordre militaire auxquels ils semblent résignés dans leurs colonies méditerranéennes et les abandons d’ordre politique consentis par eux dans d’autres pays musulmans, notamment en Albanie, ne serontpas amplement compensés pour eux par un accroissement de leur influence morale et économique dans l ensemble des pays de 1 Orient musulman, dont les populations seront sans doute favorablement influencées parleur attitude désintéressée et exempte de buis de domination.

Cette séduisante possibilité est àprement contestée par certains esprits réalistes, imbus des anciennes théories coloniales, auxquelsla situation politique précaire de l’Italie en Tripolitaine inspire des phrases empreintes d'un amer désenchantement.

« Il était opportun, dil-on, de nous mettre à la tête des libertés arabes? écrit M. L. Ferraris (2). Laissons là les phrases et l'idéologie qui se retournent toujours contre nous. Les libertés arabes? Nous ne parvenons pas à comprendre ce qu’on veulentendre par là. S’agit-il de 1 application orientale des principes du prophète américain, ou des requêtes des Egyptiens ou des Jeunes- Tunisiens, ou du nouvel impérialisme de l'émir Faïçal, ou du nationalisme de Iveinal pacha, ou de la Guerre Sainte du fanatisme musulman, ou de la barbarie de Hamadan Cheteni? A quel moment ont existé des libertés arabes? Tandis

(1) Echi e Commenti, Rome, 3 février 1921.

(2 Luigi Firraris, Politica Coloniale Italiana ( La Vil a lialiana, 13 août 1920).

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que, pendant le siècle écoulé, l’Europe, au prix de beaucoup de sang et de dil'licultés inlinies, tondait un nouvel état de choses politique et social qui trouvait sa première et véritable raison d’être dans la préparation que possédaient ses populations, les pays musulmans et non arabes, comme on dit inexactement) étaient en proie à toute espèce de violences. Dans ces pays, et non pas dans tous, l’arbitraire et les violences ont cessé, par l’œuvre des puissances coloniales, depuis trop peu de temps pour qu’ils soient mûrs pour nos concessions. »

« Certains rêveurs, écrit de son côté M. Lionello De Benedetti (1), prétendent que les indigènes musulmans libyens, reconnaissants envers l’Italie des concessions accordées, la considèrent comme la haute protectrice des musulmans en face de la France et de l’Angleterre, ce qui constitue un grand avantage pour la position internationale de l’Italie. Mais comment les indigènes peuvent-ils croire que nous soyons les défenseurs

TlUPOLI

Arc de Marc-Aurèle.

Mosquée Gourdji.

(Photo C. Fidel.)

qualifiés des droits des musulmans dans le monde des nations, alors que nous n’arrivons pas seulement à nous faire respecter d’eux-mêmes dans notre propre colonie, dans un territoire soumis à la souveraineté italienne? Nous leur donnons, il est vrai, la qualité de citoyens italiens; en d’autres termes, nous les assimilons (d ailleurs dans la mesure qui leur convient à eux et non pas au delà) aux Italiens. Mais quel orgueil pourront-ils jamais éprouver decesdroils de citoyens, alors que les Italiens — qu’ils soient militaires, fonctionnaires ou simples particuliers — se voient fermer l’accès de l’intérieur de la Tripolitaine ? » Et le même auteur ajoute que la politique consistant à aller au-devant des musulmans de l’Orient « avec la main tendue et désarmée » n’est pas sans danger si on veut l’appliquer à ceux de la Libye, particulièrement fanatiques.

Plus encourageante est l’impression produite par une récente interview de l’émir Sayed Idriss.

(1) Lionello de Benedetti, Lo Slatuto délia Tripolitania e délia Cirenaica(Rivista Politica e Parlamenlare, 10 juillet 1920).

Le grand cheikh Senoussi, à qui l’on demandait, lors de son séjour à Home, son opinion au sujet de la Turquie, aurait fait la réponse suivante : « Constantinople est une ville sacrée pour l’âme arabe : aussi l’attitude du gouvernement italien à l’égard de la Turquie renforce encore le lien d’amitié entre l’Italie et la Libye, amitié qui nous permet d’espérer une tutelle efficace. De votre loyauté nous avons eu une preuve récente dans l abandon de Vallona : vous en recueillerez certainement les fruits que vous méritez. »

Il semble résulter de ces déclarations que la confrérie senoussiste serait reconnaissante envers l'Italie de sa politique favorable à la Turquie, comportant le maintien du califat ottoman. L’émir Idriss se montre, par conséquent, contraire à la politique — d’inspiration essentiellement britannique — tendant à provoquer la scission entre Arabes et Turcs par la création d’un califat à la Mecque, politique qui a échoué, puisqu’elle a abouti à renforcer la solidarité araboturque. Sur ce point, Sayed Idriss serait d’accord avec son cousin Sidi Ahmed Cherif, ex-grand Senoussi, actuellement cheik-ul-islam dans le gouvernement de Kemal pacha. Renonçant, de son côté, à toute tentative de scission du monde islamique, l’Italie a préféré la politique des accords et ententes avec, les Arabes et avec les Turcs.

« C’est une politique, écrit l’éminent spécialiste des questions orientales Enrico Insabato (I), qui peut comme toute autre présenter des avantages et des inconvénients notables, mais qui, plus que toute autre, exige pour réussir une grande largeur de vues, des moyens multiples, de la constance, de l’intelligence et l’uniformité d'application à toutes les populations musulmanes. Mais il faut dire immédiatement qu'elle implique la renonciation aux territoires islamiques à une échéance plus ou moins lointaine. »

Les explications suivantes sont données à l’appui de cette grave affirmation . « L’abandon de Vallona a été loué par Sidi Idriss parce que, pour lui l’Albanie est terre islamique, de même que notre occupation de Rhodes a été approuvée par- tous les musulmans parce qu’elle l’empêche de tomber entre les mains des Grecs; la création dans cette île d’un gouvernement autonome avec prépondérance musulmane a valu à l’Italie de profondes sympathies parmi les populations de la côte asiatique voisine. L’Italie est invoquée comme le sauveur de* Turcs d’Asie et d Europe, qui seraient même disposés à accepter sa tutelle passagère, à condition que ce soit un moyen pour eux de se relever, de se réorganiser, de redevenir indépendants et maîtres de leurs propres destinées, et de pouvoir ainsi reconstituer le califat dans son intégrité... Pour Sidi Idriss comme pour les musulmans nos amis, l’occupation de la Libye ne peut être que provisoire et

(1) Corriere d'Italia , 9 décembre 1920. Cf. l'Islam et la politique des Alliés , par le Dr Enrico Insahato (édit. Berger-Levrault), ouvrage capital, où l’auteur préconise « la régénération de l’Orient musulman au nom de l’Islam et par l’Islam. »

doit simplement constituer une collaboration avec l’élément local pour la réorganisation du pays et la mise en valeur de ses richesses. Toutefois, sur cette base, Sidi Idriss et le sultan pourraient trouver un compromis tendant à rendre durable ce provisoire, suivant l’habileté et le tact dont ritalie fera preuve. Notre attitude favorable au relèvement du califat turc et à l’indépendance progressive des peuples musulmans peut donc nous réserver des surprises désagréables le jour où viendraient à nous manquer l’esprit de suite, la connaissance des faits, le contrôle permanent de nous-mêmes, nécessaires pour conduire une politique aussi complexe, vaste et à longue portée ; mais il est certain que, si nous parvenions à la réaliser, les fruits en seraient magnifiques et de nature à compenser avec usure certaines de nos renonciations apparentes. La tranquillité absolue dans nos colonies où , à mesure que diminuerait notre suprématie politique ou plutôt militaire , augmenterait notre suprématie économique bien plus solide et profitable, serait un’ premier et non négligeable résulta ; mais le fruit le plus important et le plus précieux serait indubitablement V ouverture de tout le monde islamique à notre activité économique , politique et civilisatrice. »

Il serait impossible de définir plus exactement et plus complètement l’esprit et la tendance de la nouvelle politique islamique de l’Italie, laquelle, si elle a des adversaires acharnés, a aussi des défenseurs ardents et convaincus, pleins d’une confiance enthousiaste. « Un frémissement de protestation et de réaction , écrit par exemple M. Gafiero, ancien directeur de la Nuova Italia de Tripoli, s’empare de trois cents millions de musulmans et les unit pour leur défense et leur salut communs. Le peuple italien et ses représentants n’hésitent pas un instant à pousser leur gouvernement à appuyer le monde islamique, à s’en faire le champion dans le suprême Congrès des Nations. L’Italie devient alliée et sœur sympathique, appuyée à son tour dans toute terre musulmane. L’intérêt italien en Libye devient peu de chose en comparaison de notre position dans l’immense monde islamique oriental. »

L’avenir montrera si cette conliance est justifiée. On ne saurait toutefois, sans faire preuve de partialité, refuser d’admettre que la situation actuelle en Anatolie présente pour les développements de la politique italienne ainsi définie, en même temps que pour la défense d’importants intérêts économiques italiens , des conditions favorables. A propos des discussions de la Conférence de Londres relativement à la question orieutalê, le comte Sforza, ministre des Affaires étrangères, a fait la significative déclaration suivante :

« La politique italienne dans l’Orient est animée du désir d’une pacification qui puisse lui permettre aussi l’accomplissement de ses aspirations économiques. Le manque de fer, de charbon, de pétrole en Italie lui fait soutenir la politique de la porte ouverte. Cette politique, appliquée ou proche Orient, pourra entraîner la collaboration

italienne par la main-d'œuvre, les techniciens et les capitaux : l’exploitation des ressources naturelles en Anatolie ne pourra qu'être considérablement augmentée. » Etant donné les bonnes relations qu’entretiennent les autorités italiennes avec les populations locales et l’accord conclu avec le gouvernement turc d’Angora, il ne semble pas que l’Italie, qui a déjà un important mouvement d’affaires avec l’Anatolie , doive éprouver de grosses difficultés, môme en l’absence de toute occupation militaire, à entreprendre l’exploitation de la zone d’influence économique qui lui a été attribuée par l'accord tripartite, dont elle peut attendre de sérieux avantages matériels et moraux.

Cette impression ressort du moins d’une correspondance adressée de Damas à la Tribuna Coloniale (1), dont voici les principaux passages :

o Aucune puissance européenne n’a pu acquérir en Orient un prestige comparable à celui que l'Italie s est acquis dans un court espace de temps. Son nom était détesté des Turcs et des Arabes pendant la guerre de Tripolitaine : aujourd’hui tous le répètent avec respect et vénération, grâce à l’esprit démocratique dont s’inspirent les dirigeants de la politique italienne dans toutes les questions orientales. C’est vers Rome que les regards des Orientaux sont toujours fixés ; c’est là que le ciel de la politique s’est maintenu calme lorsqu’il s’est agi de défendre la question musulmane, la question turque et la question arabe : alors une voix sereine s’éleva en faveur de cette triple question contre ceux qui voulaient violer tout principe de justice et d’équité, et cette voix fut la voix italienne.

« ... Ainsi l’Italie peut convaincre ses colonies musulmanes qu’elle est leur rigoureuse protectrice et avocate et que, si elle étend son influence en Orient, ce n’est pas pour subjuguer, opprimer et exploiter, mais uniquement et exclusivement pour acquérir un prestige moral par une œuvre de civilisation et de bienfaisance. S’inspirant de ce principe, l'Italie a, depuis un certain temps déjà, évacué Konia et Adalia en Anatolie, et elle travaille au relèvement des populations sur lesquelles la modeste zone à elle attribuée lui permet d’exercer son action bienfaisante sans éveiller la jalousie ou l’opposition d’autrui, tandis que d’autres puissances neffont qu’occuper à outrance, subjuguer et exploiter. Mais que les diplomates européens soient persuadés qu’ils construisent sur le sable et qu'au premier souille du vent oriental tout s’écroulera sur le sol. On n’en est plus aux temps moyen-àgeux, où l’épée seule régnait en souveraine. Les peuples aujourd’hui évolués demandent un bien autre traitement.

« Conscients de leur dignité, ils rejettent toute forme d’asservissement, fût-elle palliée sous le beau titre de mandat, et prétendent se gouverner eux-mêmes, choisir le souverain qui leur plaît le mieux et se donner les lois qu'ils croient opportunes.

(1) La politica italiana in Oriente. Tribuna Coloniale, l*r janvier 1921.

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«... La preuve que l’Italie a bien compris l’esprit nouveau qui anime les peuples modernes, surtout depuis la grande guerre, est fournie par la Constitution que le démocratique gouvernement italien a accordée à la Tripolitaine. Il était impossible de donner au monde musulman une plus belle preuve des intentions de l’Italie dans ses colonies, et le monde musulman a montré qu’il l’avait bien compris en tournant vers l’Italie toutes ses sympathies et en favorisant de toutes manières et partout où elles se trouvent les institutions italiennes. »

En faisant la part d’un lyrisme assez naturel chez un Italien enthousiaste de la nouvelle politique musulmane de son gouvernement, ces appréciations doivent d’autant plus retenir notre attention qu’elles viennent de Syrie, c’est-à-dire du pays dont la France, contrairement aux insinuations tendancieuses et injustes de cette correspondance, protège et dirige efficacement l’indépendance, conformément aux vœux des populations elles-mêmes et sans aucune arrière-pensée de domination.

VIII. — Les RÉPERCUSSIONS DANS LES AUTRES PAYS de l’Afrique du Nord.

Après avoir examiné les conséquences que peut avoir, au point de vue italien, la nouvelle orientation politique en Libye et vis-à-vis de l'Islam, il reste à envisager ses répercussions possibles dans les pays musulmans soumis à d’autres dominations européennes, en particulier dans les possessions françaises de l’Afrique du Nord.

De telles possibilités n’ont pas échappé, en Italie, aux adversaires de la politique « démocratique ». « La Libye, écrit M. L. De Benedetti (I), confine d'un côté avec l’Egypte, de l’autre avec l’Algérie et la Tunisie; or, l’Angleterre et la France, les deux puissances coloniales nos voisines, ont intéiêt à ce que nous ne lâchions pas trop la corde à ces indigènes dont la xénophobie est alimentée d’une manière incessante par l’idée religieuse musulmane... Ces deux puissances ne verront naturellement pas avec plaisir la formation en Libye d’un centre de diffusion de l’orgueil islamique et d’un foyer de révolte contre les Européens en général. »

Dans cet ordre d’idées, la commission nommée par le congrès de Garian pour présenter au gouvernement italien les vœux de ce dernier proposait la formation d’un gouvernement indépendant, sous un émir de son choix, ce qui permettrait « d’établir en Libye une base d’opérations contre les autres nations ayant des sujets musulmans, au nom de la Ligue des peuples orientaux opprimés; quant au fantôme de souveraineté italienne qui subsisterait, il servirait à mettre ces menées à l’abri du ressentiment des nations que l’on voudrait atteindre, savoir : la France et l’Angleterre » (2).

(1) Article précité.

(2) Tribuna, 5 mars 1921.

Mais dès le 29 septembre 1920, le Corriere d'Italia, signalant les vives critiques formulées dans les milieux parlementaires contre la politique du gouvernement en Libye, ajoutait ces lignes significatives, dont il convient de lui laisser la responsabilité : « Les Français et les Anglais nous ont clairement fait comprendre que si les gouvernements de Londres et de Paris respectent scrupuleusement les droits reconnus à l’Italie en Libye, ils ne peuvent pas respecter ceux des Arabes, et que par conséquent, si l’Italie a sacrifié en Libye des hommes et de l’argent pour se donner le luxe d’une belle affirmation d’un magnifique principe, c’est-à-dire pour donner le pays en présent aux Arabes indépendants, ils ne pourront reconnaître un pareil état de fait qui crée, aux frontières de leurs possessions, un dangereux foyer de contagion dont ils ont le devoir de se prémunir. »

Ces lignes faisaient allusion au bruit — heureusement erroné et officiellement démenti par la suite — d’après lequel le gouvernement tunisien aurait fait occuper Nalout, en Tripolitaine, pour garantir son territoire contre les incursions des tribus en lutte les unes contre les autres. Toutefois, la seule possibilité d’incidents de cette nature permet de se demander si la responsabilité du gouvernement italien serait engagée par des incidents de frontière provoqués par des indigènes relevant de son autorité nominale, mais en réalité échappant totalement à son contrôle. L’impossibilité où il se trouverait de faire procéder à l’occupation par ses troupes des localités de Ghadamès et de Ghat, conformément à l’accord de délimitation du 12 septembre 1919, pose la délicate question de la nature des rapports entre les postes militaires français du Sud tunisien et du Sahara algérien et les tribus de la Tripolitaine, indépendantes en fait, sinon en droit. Toutefois la nomination du colonel Pavoni comme commissaire de la frontière occidentale, c’est-à-dire de la mer à Ghadamès et à Ghat, sera — il faut l’espérer — de nature à faciliter ces rapports. De même, du côté de la Cyrénaïque, où par un récent accord l'Italie délègue au cheikh des Senoussis la souveraineté sur les oasis de l’intérieur, la question se pose — un peu différente, mais non moins délicate — des rapports entre les autorités françaises du Centre africain et la puissante confrérie.

Mais les questions de frontières ne sont qu’un aspect des répercussions que peut exercer la situation en Libye dans les pays limitrophes. Quel que puisse être le résultat du régime constitutionnel institué par l’Italie dans ses colonies méditerranéennes, le seul fait de l’octroi des statuts libyens ne pouvait manquer d’impressionner les populations des autres pays de l’Afrique du Nord.

« En Egypte, écrit la Nuova Italia, pendant les démonstrations pour l’indépendance, les indigènes arboraient le drapeau italien. » On peut

signaler à ce propos l’ouverture à Mansourah d’une école italo-arabe, fréquentée surtout par des indigènes musulmans, où l’arabe est enseigné dans la même mesure que l’italien. Le journal nationaliste égyptien AL IViza/n a consacré à cette création des commentaires sympathiques et exprimé le désir de voir étendre cette expérience aux écoles royales italiennes d’Egypte comme moyen de « rendre plus étroits les liens de sympathie entre les deux peuples. » Et dans la colonie italienne, on exprime l’espoir que les écoles « puissent attirer les indigènes qui, mécontents de leurs propres écoles, sont contraints à chercher leur instruction dans des écoles qui sont des foyers d’impérialismes étrangers ou de propagande religieuse » (I).

En Tunisie, les vastes concessions accordées par l’Italie à ses « citoyens » libyens, étaient invoquées à l’appui des revendications « jeunes-tunisiennes » qui se sont traduites notamment par l'envoi en France de délégations chargées de réclamer,' avec l’appui des partis extrémistes* français, une constitution à l’instar des statuts libyens.

Bien entendu, il ne pouvait être question pour la France, en imitant l’exemple de l’Italie, de compromettre la domination effective qui lui a permis de réaliser son œuvre matérielle et morale en Afrique du Nord; il convenait du moins de réduire le plus possible l’attraction qu’exerçait inévitablement sur nos musulmans de Tunisie l’expérience démocratique tentée dans la colonie voisine. Cette considération n’a sans doute pas été étrangère à la nouvelle orientation de notre politique tunisienne dans un sens sagement libéral.

L’état de siège qui avait été institué en 1911 à la suite des incidents de Tunis et avait été maintenu jusqu’à ces derniers temps, ne se justifiait plus en présence du loyalisme de la population de la Régence, et a été levé par décret du 29 mars 1921. D’autre part, cette excellence mesure est présentée comme le prélude de réformes plus importantes devant être réalisées à brève échéance, comportant l’octroi aux indigènes tunisiens de certains droits politiques sous forme d’une représentation élue, non seulement dans les municipalités, mais encore à la Conférence consultative. Satisfaction raisonnable sera ainsi donnée aux désirs légitimes de la population indigène de Tunisie sans porter atteinte à la souveraineté de la France.

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