‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 54 sur 149 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De la lecture de la présente étude ressort l’impression du contraste existant, en Tripolitaine, entre une œuvre économique qui, sans pouvoir supporter la comparaison avec celle beaucoup plus ancienne réalisée par la France en Algérie et en Tunisie, et tout en restant inférieure à celle de même date accomplie par la France au Ma-

(1) Tribuna Coloniale , 12 mars 1921.

roc, est néanmoins fort honorable — et une action politique susceptible sinon d’en compromettre les résultats déjà acquis, du moins d’en entraver sérieusement le développement. Peu importe que les échecs persistants de cette action soient dus, comme le prétend M. Ernesto Vassallo, député, non pas aux nouvelles méthodes coloniales, mais à des procédés d’application défectueux, sur un terrain mal préparé et dans un milieu insuffisamment évolué.

Mais que cè soient les nécessités locales ou les nouvelles directives de politique générale et musulmane qui aient exercé l’influence la plus déterminante sur l’adoption en Libye d’une politique indigène d’un libéralisme jusqu’à présent sans exemple, cette orientation peut être considérée comme définitive. Par conséquent, il est maintenant sans objet de se demander, d’une part, si le but cherché n’aurait pas été atteint par le régime de liberté restreinte de 1917 avec beaucoup moins de dangers que par la charte constitutionnelle de 1919, et d’autre part si l’Italie n’aurait pas été mieux inspirée, dans son intérêt comme dans celui des puissances européennes dont les possessions musulmanes sont limitrophes des siennes, en s'entourant de leurs conseils et en profitant de leur expérience. 11 vaut mieux attirer l’attention sur ce fait que la divergence incontestable des méthodes suivies par la France et par l’Italie dans leurs possessions nordafricaines s’explique par une profonde différence dans leur situation matérielle respective en Afrique du Nord.

En Algérie depuis près d’un siècle, en Tunisie depuis près de quarante ans, au Maroc depuis moins de dix ans, la France a réalisé, à travers de nombreuses vicissitudes, une œuvre politique, économique et sociale, par laquelle elle a marqué son empreinte d’une manière indélébile sur cette partie de l’Afrique devenue en quelque sorte le prolongement de la métropole. Sa domination, depuis longtemps incontestée en Algérie et- en Tunisie et le long des routes de caravanes transsahariennes qui mènent à ses possessions de l’Afrique occidentale et centrale, s’étend graduellement au Maroc par une action militaire persévérante qui réduit peu à peu les zones encore insoumises. L’Algérie et la Tunisie ont été dotées d’un outillage économique (réseaux de routes et de chemins de fer, ports, etc.), dont la valeur représente de nombreux milliards et qui va être prochainement accru ; et au Maroc un milliard et demi vont être dépensés dans le même but, en plus des importants travaux déjà exécutés. Dans l’ensemble des trois pays, l’œuvre de colonisation a abouti à l’établissement de près d’un million d’Européens — Français et autres Latins — et à la création de nombreuses entreprises commerciales, agricoles, industrielles, minières, dont les capitaux représentent aussi plusieurs milliards, tout cela se traduisant par un commerce extérieur qui, en 1920, a atteint environ 6 milliards. La population indigène a largement bénéficié de ce puissant essor économique par l’accroissement

— loi —

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

considérable de sa prospérité matérielle, tandis qu’on ensemble d’œuvres d’enseignement, d'assistance et de bienfaisance orientait de plus en plus vers la France son évolution intellectuelle et morale. Cette rapide esquisse suffit pour montrer que la France s’est acquis en Afrique du Nord un patrimoine d’une valeur inappréciable, qu’elle a le devoir de sauvegarder à tout prix par le maintien intégral de sa souveraineté, ce qui d’ailleurs n’exclut pas (dans l’intérêt même de la consolidation de sa puissance) une politique indigène de plus en plus libérale, tenant raisonnablement compte des aspirations légitimes de ses sujets et protégés. Mais il est indéniable que les nécessités de sa politique nord-africaine et coloniale fournissent à ses adversaires une arme dangereuse pour combattre l’influence que ses traditions et ses intérêts l’obligent à exercer dans l’Orient musulman.

La position de l'Italie, tant en Afrique du Nord qu’en Orient, est exactement l’inverse de celle de la France. Depuis le débarquement à Tripoli en septembre 1911, si l’on excepte un court répit en 1913-1914, l’Italie a été aux prises, en Tripolitaine, avec un état de rébellion dont elle n’a pu venir à bout, et en Cyrénaïque elle n’a obtenu une certaine tranquillité qu’en traitant sur un pied de parfaite égalité avec le cheikh des Senoussis. Aujourd’hui, moins que jamais, elle ne peut songer à rendre effective sa domination sur la Libye par les procédés de conquête ordinaires, parce que son opinion publique s’y opposerait formellement, et aussi — il faut bien le dire — parce que la pauvreté du pays ne justifierait pas les dépenses énormes qu’entraînerait une nouvelle expédition militaire. D’autre part, les conditions politiques, extrêmement défavorables, n’ont permis de créer que des intérêts d une importance relative, limités à une partie de la côte et concentrés pour une très forte proportion dans la ville de Tripoli, ce qui permet de les protéger facilement; à part cela, n’ayant pu faire œuvre de colonisation proprement dite, l’Italie n’a pas réalisé en Libye une emprise comparable, même de très loin, à celle qui lie indissolublement la France à son Afrique du Nord. Par conséquent, en accordant à ses « citoyens » libyens, pour gagner leur sympathie, des concessions qui équivalent pratiquementà une indépendance complète, elle ne risque aucune perte matérielle appréciable ; et en faisant de sa colonie un champ d’expérience de politique indigène démocratique, en répandant par ses organes de propagande « qu elle ne tient dans la sujétion aucun peuple musulman par la force des armes », elle court la chance de réaliser ailleurs un bénéfice autrement important. En effet, grâce à l’impression favorable que son libéralisme ne peut manqifer de produire dans l’esprit de l’ensemble des musulmans, elle voit s'ouvrir devant elle la séduisante perspective de jouir dans tout l’Orient islamique d’une considération susceptible de lui valoir d’aussi fructueuses ue peu coûteuses compensations, sous forme 'avantages économiques et politiques très supé-

rieurs à ceux auxquels elle devra éventuellement renoncer en Libye.

L’avenir seul dira si cette combinaison, qui ne manque ni d’envergure ni de hardiesse, était bien conçue. En tout cas, dès à présent, la tournure prise par les événements d’Asie Mineure est, à ce point de vue, assez encourageante pour l’Italie. Pendant qu’en Gilicie des détachements français soutenaient une lutte difficile et sans issue contre les bandes de Mustapha Kemal, les Italiens qui avaient évacué Konia et Adalia, commençaient à procéder sans entraves à la mise en valeur de leur zone de priorité d’Anatolie.

Mais de la divergence des conceptions coloniales française et italienne, il ne s'ensuit nullement (j u e des contacts fréquents — désirés du côté italien comme du côté français — ne soient pas de nature à faciliter les tâches respectives, en faisant disparaître les malentendus, ni que l’Italie et la France soient destinées à suivre des voies politiquement opposées : au contraire, d’impérieuses nécessités les engagent à rendre déplus en plus étroite leur communauté d'intérêts africaine et méditerranéenne.

Non seulement leur frontière européenne se trouve prolongée sur le continent africain par les confins de leurs vastes possessions et en Asie Mineure par les limites de leurs zones d'influence économique ; il existe aussi des liens de compénétration démographique résultant de la présence en Afrique du Nord française d’environ 170.000 Italiens qui ont contribué et contribueront efficacement à sa mise en valeur, et des liens économiques dont une manifestation très importante est l’approvisionnement de l’agriculture italienne en phosphates tunisiens, en attendant que la richesse des gisements découverts en Cyrénaïque ait été démontrée. Dans l’Orient asiatique, la politique de la France et celle de l’Italie tendent, par des méthodes différentes, au même but : le progrès matériel et l’émancipation des populations, à l’exclusion de toute idée de domination.

Cette communauté de buts et d'intérêts apparaîtrait bien plus clairement si, du côté français comme du côté italien, on renonçait à certaines idées préconçues et erronées provenant d’une regrettable méconnaissance réciproque. Si la présente étude s’efforce de faire ressortir le caractère superficiel et injuste des opinions se bornant à attribuer à l’impuissance militaire l’orientation politique de l’Italie en Libye, puisque c’est précisément — et sans paradoxe — à sa situation précaire dans ses colonies méditerranéennes qu’elle devra cette liberté d’action lui permettant d’adopter des méthodes politiques adaptées à l’esprit nouveau du monde musulman, de même on peut à bon droit s’étonner de la persistance avec laquelle la presse italienne, ignorant les nombreuses manifestations de l’opinion française, accuse la France de se faire, pour la satisfaction

RENSEIGNEMENTS OÛLONlAÜÎ

de prétendues visées impérialistes, l’instrument servile de la politique d négéraonie anglo-hellénique en Asie. Ne désire-t-on pas en France, aussi vivement qu’en Italie, « une Turquie viable et indépendante », et la Syrie affranchie n’est-elle pas dirigée et assistée conformément à l’esprit du mandat conféré à notre pays ? Notre nation prouve ainsi qu’elle ne se laisse devancer par aucune autre dans l’exacte compréhension de l’évolution sociale des mahométans et des aspirations matérielles et morales des populations confiées- à sa tutelle.

Les deux grandes nations latines ont, dans l'ensemble du bassin de la Méditerranée, une situation hors de pair et des intérêts supérieurs qu’elles s'efforcent de protéger par des méthodes originales correspondant à leur génie propre, mais dont le développement parallèle et concordant, favorisé par leur union de plus en plus intime, renforcera singulièrement leur puissance et leur* restige et facilitera leur mission civilisatrice, n faisant connaître en France la nouvelle politique coloniale démocratique de l’Italie, l’auteur du présent rapport s’est efforcé d’apporter une modeste contribution à une meilleure compréhension réciproque, condition préalable du resserrement de l’amitié franco-italienne.

Camille Fidel.

Page 1