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LA SITUATION POLITIQUE

Avant d’étudier la conduite des opérations, il convient d’envisager les éventualités qui peuvent se présenter, tant dans l’intérieur du pays que sur les fronts extérieurs et de résumer par suite l’état actuel de la situation politique des territoires du Sud.

En 1914, la situation était excellente. Les nomades des Hauts- Plateaux entraient en contact

plus immédiat avec la colonisation qui avait pénétré chez eux par le Sersou; notre occupation du Touat, nos opérations au Maroc, nos accords tripolitains avec la Turquie d’abord, puis avec l'Halie, les succès de la politique touareg, tout ontribuait à faire des territoires du Sud ufie enclave qu’aucune influence extérieure ne pouvait troubler, et où il n’y avait place que pour le développement du commerce ou les questions économiques.

L’état d’esprit des populations était excellent partout; elles continuaient à fournir aux goums du Maroc et de nos frontières des contingents choisis et bien commandés; les convois de l'extrême Sud, levés sans difficulté, procuraient aux tribus sahariennes de notables ressources; les compagnies sahariennes, où l’afflux des demandes d’engagement permettait une sélection sérieuse, assuraient la police jusqu’au cœur du Soudan; les lignes ferrées de Touggourt et de Laghouat se poursuivaient, l’Oued-Ribr et les Zibans voyaient augmenter notablement leurs ressources en eaux jaillissantes. C’était dans tous les territoires du Sud le retour i\ une nouvelle « paix romaine » réalisée avec le minimum de troupes et de dépenses.

La déclaration de guerre ne pouvait modifier brusquement cet état de choses, et les tribus cavalières donnèrent toute la mesure de leurs excellentes dispositions, et de leur confiance en notre force en fournissant ces escadrons de spahis auxiliaires que les chefs les plus influents tinrent à honneur de commander.

La levée de contingents de tirailleurs et de travailleurs obtenue par une ferme persuasion auprès des caïds, ne se heurta qu’à des intérêts privés et jamais à un refus de la masse. La proportion des contingents ainsi fournis a sensiblement dépassé celle des territoires civils où fonctionnaient à la fois la conscription totale et les engagements volontaires.

Des fils de familles influentes, cavaliers de race, vinrent s’engager à l’école des sous-officiers de tirailleurs de Miliana. Leurs pères les / amenaient en protestant de leurs sentiments de fidélité et de loyalisme.

Mais peu à peu, la propagande turco-allemande, servie d’abord par le senoussisme, réussit à s'infiltrer partout. Toutes les tribus furent travaillées : les fausses nouvelles si facilement déformées et amplifiées, la stabilisation des fronts, les récits des grands blessés de Charleroi, le retour des escadrons auxiliaires non capturés, influèrent sur les bonnes dispositions du début, et les années 1916- 1917 marquèrent la période critique.

Des mouvements insurrectionnels auxquels la conscription servait de prétexte, mais qui, en réalité, résultaientde cette ambiance, et peut-être de fautes d’administration, avaient éclaté dans le Belesma et l’Àurès ; la grande tribu nomade tunisienne des Ouderna avait fait défection; les Italiens, en évacuant brusquement les garnisons de l’intérieur de la Tripolitainc, y laissaient des armes et des munitions en abondance : les bandes

tripolitaines qui avaient assiégé Agadès entreprenaient contre notre frontière orientale saharienne une guerre de coups de mains et nous obligeaient à évacuer des postes trop avancés qui ne répondaient d’ailleurs à aucune utilité tactique, et dont le ravitaillement était impossible.

D’autre part, la réquisition des gros convois nécessités par les opérations et par les expériences de transport automobile entreprises au Sahara avait indisposé les tribus de l’Extrême-Sud. Les Touareg firent bientôt défection, et la situation de nos confins sahariens devint critique.

Mais en Aurès comme en pays touareg, nos colonnes et notre méthode d’action politique surent triompher des difficultés. En même temps, les tribus enrichies par la hausse des moutons, de la laine et des dattes, comprirent que leurs intérêts matériels étaient liés à notre cause. Plus la guerre se prolongeait, plus elles avaient con- ’fiance en notre force de résistance ; peu émues de notre campagne en Turquie, elles apprirent bientôt la politique d’entente réalisée par les Anglais et les Italiens avec les Senoussistes. Et l’armistice les trouva aussi fidèles qu'aux premiers jours de la mobilisation.

Quand des tribus aussi dispersées, aussi impressionnables que le sont nos nomades ont pu triompher d’une pareille crise, on doit avoir confiance en l’avenir et les considérer comme définitivement ralliées.

Mais ces quatre années ont plus fait pour leur évolution qu’un demi-siècle d’occupation, et de nouveaux problèmes se posent maintenant.

Les indigènes revenus des fronts d’outre-mer et des usines ont rapporté un esprit d’indépendance, de critique, presque d’indiscipline; ils se sentent dépaysés dans le cadre ancien de leur tribu, quelques-uns ont acquis des habitudes de paresse et d’intempérance ; l’insécuritéa pu ainsi se développer, aggravée par la cherté de la vie et par la disette qui sévit encore. C’est là une situation toute passagère, très atténuée déjà et qui ne modifie pas la mentalité de la masse.

Et en même temps, les grands chefs s’orientent vers les achats de propriétés dans les régions coloniséesetdansles villes : ils deviennent prévoyants, ils participent au mouvement qui fait sortir les cerveaux musulmans de tant de siècles de fanatisme et de servitude.

Que résultera-t-il de cette évolution? Et peuton supposer que l’agitation panislomique et bolcheviste dirigée par le Comité Jeune-Turc de Berlin, que l’indépendance proclamée par les Anglais en Egypte, que la charte libérale donnée à la Tripolitaine par les Italiens, que le mouvement du parti jeune-tunisien vont éveiller chez nos nomades des territoires du Sud de nouvelles aspirations ?

Ce n’est pas probable : l’unité de l’Islam est un mythe ; les populations algériennes sont conscientes de notre situation dans le monde, de notre puissance militaire, de l'intérêt qu’elles ont à rester sous notre protection. La réalisation des intérêts matériels immédiats est le seul pro-

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

gramme possible chez des tribus que ne rapproche aucun lien d’origine, de traditions et de patriotisme, et dont les querelles intestines, les questions de parti sont toujours aussi vivaces.

Il n’y a donc pas à prévoir d’insurrection généralisée, à moins que dans un avenir lointain une coalition européenne ne débarque en Algérie une puissante armée. Mais c’est alors sur la côte et dans le Tell que se jouerait la partie ; et les territoires du Sud pourraient être abandonnés à euxmêmes jusqu’à décision.

Un coup d’œil rapide jeté sur le Iront marocain, sur le front tripolitain et sur le front soudanais permettra de compléter cet aperçu, et de préciser les questions qui s’y posent et qui peuvent déterminer notre intervention.

Front marocain.

La frontière occidentale des territoires du Sud bénéficie de la situation créée par la conquête du Maroc et par les opérations qui s’y poursuivent sans interruption.

L’attention des tribus marocaines non soumises est exclusivement orientée vers la politique d’annexion dont elles sentent la menace, et vers les grands problèmes économiques qu’a posés l’organisation du Protectorat.

Il en résulte avec nos tribus frontières un état de sécurité presque absolue, que les gouvernements des deux possessions ont su créer et entretenir par leur communauté de vues et d’action.

Dans la partie nord, le voisinage de la région civile d’Oudjda qui draine sur les ports algériens les produits du Maroc oriental et, d’autre part, une certaine identité de races, de mœurs et de milieu, ont fait considérer longtemps les territoires situés à l’Est de la Moulouia comme le prolongement naturel de l’Algérie. La voie ferrée qui réunit les deux capitales permettra toujours, en cas d’événements, de combiner une action commune, d’agir rapidement avec d’importants effectifs; l’organisation de notre cercle deMarnia, qui a supporté pendant un demi-siècle tout le poids de l’hostilité marocaine, est solidement assise, pour l’offensive comme pour la défensive.

Les hauts plateaux marocains, entre les latitudes de El-Aricha et d’Aïn-Sefra, sont les terrains de parcours de tribus nomades, qui s’appuient sur les grands marchés de Berguent et de Figuig, et dont la Moulouia forme la limite occidentale.

La plus importante de ces tribus est celle des Beni-Guil qui a servi de pivot à notre politique de pénétration pacifique depuis 1903 jusqu’au débarquement de Casablanca. Elle est riche, guerrière, pourvue d’armes à tir rapide, et de chevaux renommés : mais nous lui opposons nos tribus des hauts plateaux oranais, et particulièrement les Hamyan qui, même sans notre concours, ont toujours eu le dessus à l’époque où les razzias, les coups de mains et les empiètements de frontière étaient la vie normale de ces deux ennemis séculaires.

A l’Ouest de la Moulouia, c’est le bloc berbère

de l’Atlas, Beni-Ouaraïn et Zaïan, fortement ébranlé, encerclé, soumis en partie, et dont l’action purement défensive restera toujours en dehors des limites de notre territoire.

Dans le Sahara marocain, où se prolongent tris loin vers le Sud les contreforts du Grand- Atlas, la situation est moins nettement favorable. L’occupation militaire y est à peine ébauchée ; le Protectorat y a adopté cette politique des grands chefs indigènes qui permet de ménageries efforts, et de diviser les tribus, mais qui laisse le pays en proie à l’anarchie et aux intrigues des agitateurs.

Notre poste de Colomb-Béchar, dont la colonne mobile peut facilement être renforcée et ravitaillée, sert de tête d’étapes aux troupes marocaines de Bou-Denib, avec lesquelles il devrait logiquement ne faire qu’un seul groupement d’action militaire et politique. C’est le pivot de la défense de notre frontière saharienne, sur ces confins où l’horizon reste trouble.

Nos tribus nomades, les Doui-Menia et les Oulad-Djerir, y ont d’ailleurs une situation ambiguë; par les accords de 1901-1902, conclus avec le sultan du Maroc, ils ont été laissés libres d’opter entre les deux gouvernements. Possédant des palmeraies à la fois au Tafilalet et dans la Zousfana, ils se sont partagés, restent à cheval sur la frontière, et n’ont pas le sentiment que leur situation soit définitivement réglée. Il en résulte un état de malaise latent, qui se manifeste par une insécurité régulière et qui empêche la mise en valeur des riches terrains de culture où s’épandent l’oued Guir et ses affluents, à l’Ouest de la Zousfana.

Enfin, dans le grand Sahara, notre zone d’action n’a plus de limites marquées vers l’Ouest; elle encercle entièrement les régions habitées du Sud marocain, au Sud de l’oued Draâ, et atteint l’Hinterland du Bio-de-Oro. Cette vaste région désertique est parcourue régulièrement par les bandes méharistes qui se rendent en Afrique occidentale pour y piller les grandes caravanes de sel de Taodeni ou razzier les troupeaux. Nos compagnies sahariennes y ont trouvé souvent des occasions de poursuite, de reprise de butin et de représailles, qui ne peuvent malheureusement enrayer le courant.

Il n’a, en tout cas, rien d’inquiétant pour nos oasis et nos tribus sahariennes, tant que les Beraber, qui fournissent à ces rezzous les principaux contingents, resteront fascinés par la question marocaine qui les menace. Ce sont de puissantes tribus, supérieurement douées pour le combat, farouches et cruelles, d’une résistance physique à toute épreuve; elles ont fourni en 1901 la harka de 800 fusils qui a assiégé Timimoun, pendant que nos colonnes expéditionnaires d’Igli et du Touat poursuivaient leurs opérations.

En 1903, les Beraber ont pu rassembler une harka de 5.000 fusils qui a essayé d’enlever notre poste de Taghit. Il ne faut pas se dissimuler que le jour où les événements leur permettraient de s’orienter à nouveau vers nos régions sahariennes, nous trouverions en eux de redoutables adver-

saires. C’est le seul danger qui puisse menacer jamais notre front marocain.

Front tripolitain.

Le front tripolitain est exclusivement saharien : la Tunisie le protège au Nord, et les régions désertiques qui avoisinent la frontière ne se prêtent pas à des mouvements inquiétants pour notre sécurité. Il ne peut y avoir là que de la contrebande, des incursions de bandes de pillards, et une propagande venant des oasis du Fezzan.

Le mouvement commercial, si faible soit-il, est constant entre nos populations sahariennes et les Tripolitains : d’une part, par Gabès et Tripoli, où se ravitaillent en partie nos tribus du Souf et d’Ouargla; d’autre part, par Ghadamès et Ghat, que fréquentent quelques-uns de nos grands nomades, et surtout les Touareg; enfin par l’Air et Kano, où se rencontrent des caravanes venues de Tripolitaine et d’In-Salah.

Contre les grands rezzous, nous sommes en mesure de lutter , d’exercer des représailles vigoureuses, par nos Compagnies de méharistes, par nos goums sahariens ; la limite de leur action est celle seulement que nous leur imposons, et la question serait résolue depuis longtemps sans les entraves que les conceptions diplomatiques y ont dû apporter. Notre frontière saharienne est solide, parce que nous disposons, en arrière, de populations ralliées et éminemment adaptées à leur rôle militaire. Il ne faudrait pas la juger d’après les postes qui la jalonnent.

Les postes fortifiés n’ont de raison d’être au Sahara que pour tenir un centre de ravitaillement, ou pour constituer une base d’approvisionnement. De même que la chasse aux corsaires ne peut être faite que par des escadres mobiles qui reviennent ensuite à leur point d’aitache, de même au Sahara, plus encore qu’à l’époque où Bugeaud en posait le principe, la principale force réside dans la mobilité ; un poste fortifié n’y tient qu’un point; il constitue en outre un poids morl, par la garnison qu’il immobilise, les convois qu’il nécessite et les appâts qui s’offrent ainsi à des bandes de pillards.

Le seul danger à craindre de ce côté reste donc la propagande anti-française, et l’influence que peuvent avoir sur nos tribus les événements qui se déroulent en Tripolitaine.

Les Italiens viennent d’inaugurer une politique d’entente avec les anciens chefs de l’agitation qui a duré pendant toute la guerre, et qui les avait obligés en 1915 à se réfugier à la côte : ils leur donnent des titres, des subsides, des armes et des munitions; ils proclament bien haut le libéralisme de la charte octroyée à la Tripolitaine et l’entente complète qui règle maintenant leurs rapports avec les grands chefs senoussistes.

Il est certain que nos sujets, si proches d’ailleurs d’une Tunisie qui évolue à grands pas, ne peuvent rester étrangers à ces questions nouvelles; et c’est par une bonne politique indigène que nous saurons limiter leurs aspirations.

Front soudanais.

La frontière méridionale des territoires du Sud ne constitue pas un front au sens propre du mot, puisqu’elle sépare l'Algérie d’autres possessions françaises, l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale. Et d’autre part, nous n’y serons jamais entraînés dans des opérations importantes, nécessitant l’envoi de colonnes. Le péril Touareg n’a jamais existé pour l'Algérie, et nos Compagnies sahariennes suffisent aujourd’hui à assurer la police de tout l’Hinterland saharien. Leur zone d’action est immense, elle s’étend vers l'Air, vers l’Adrar des Iforas, englobe Taodeni et les confins de la Mauritanie.

Depuis quinze ans, nous sommes entrés, après des tâtonnements pénibles, dans la voie de la coopération étroite avec les po'ssessions afri- 'caines françaises ; nous nous efforçons de coordonner notre action réciproque d’après les principes de politique saharienne tracés par le général Laperrine.

La T. S. F. a été dans ce sens un progrès considérable. Mais en dehors de la difficulté créée par les immensités désertiques, nous nous heurtons à une mentalité des troupes coloniales très différente de la nôtre, et qui résulte des conditions dans lesquelles s’est effectuée la conquête du Soudan.

Au Soudan, ce qui domine c’est la population noire sédentaire; c’est elle qui occupe les bords du Niger, la grande voie de communication et de vie. C’est cette population qui fournit toutes les troupes, même celles appelées à opérer au Sahara; les nomades y sont toujours l’ennemi traditionnel et les officiers soudanais, privés d’interprètes, entourés de noirs inaptes à la vie saharienne et incapables de les seconder pour la mise en confiance des Maures et des Touareg, subissent souvent l’ambiance et n’ont pu réussir à attirer les nomades et à les utiliser.

Dans notre Sahara algérien, c’est au contraire le nomade qui est le pivot de l’action politique et militaire ; les officiers sahariens qui ont hérité de la tradition des Bureaux arabes, agissent sur le nomade par le nomade ; ils ont pu ainsi réaliser une œuvre d’apprivoisement, de pénétration pacifique et de police saharienne, qui assure la sécurité complète du front soudanais.

Les Touareg qui sentent très vivement ces nuances, ont coutume de dire : « Les Algériens traitent le noble en noble, les Soudanais le traitent en esclave. »

Cette remarque n’était peut-être pas inutile pour donner un argument de plus en faveur de la construction d’un chemin de fer transsaharien, qui assurera la liaison complète des possessions françaises que sépare le Sahara , permettra de faire concourir à la pacification et à la mise en valeur des confins les éléments des deux colonies et serait, en cas de menace extérieure ou intérieure pour l’Algérie, le seul moyen d’y transporter rapidement une armée noire.

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