III. — L organisation future
Nous avons eu l’intention dans cette deuxième partie de dégager de l’exposition des faits qui viennent de précéder, et qui constituent l’expérience acquise, les corrections à apporter à l’ancienne organisation dont nous venons de faire l’historique.
a) Le commandement. — Là est, comme partout ailleurs, la question primordiale. Il apparaît désirable d’adopter définitivement le projet que la guerre n’avait pas permis de réaliser : l’occupation du pays par une compagnie, dont le commandant remplirait outre son commandement militaire, des « fonctions politiques et administratives. »... Ce système, donne d’excellents résultats dans les territoires militaires, régions trop récemment conquises pour être remises à l’administration civile. Qu’il nous soit permis d’ajouter que ces régions sahariennes, marches orientales de notre empire colonial africain, continueront, pendant longtemps encore, à être un domaine militaire, où nombre de nos camarades pourront développer leurs qualités.
11 serait, en même temps, intéressant de situer le Tibesti, ayant acquis son autonomie, dans l'ensemble de ces territoires frontières. Ces pays sont habités par des populations exclusivement nomades : Maures à l’Ouest, Touareg au Centre, Teddas à l’Est, Arabes au Sud-Est. Actuellement, ils sont morcelés d’une façon très inégale entre deux groupes de colonies : A. O. F. et A. E. F. | Le groupement de langue tedda doj* comprendre, j
outre le Tibesti, des populations du cercle de Gouré (Dazzas de Bukundy, Tibbous de Gorv et Akory),du cercle de Nguigmi (Tibbous de Mohamed Kosso), le Kaouar tout entier, et le Borkou. Afin de donner à cet ensemble un rôle dans l’organisation de nos frontières et une indépendance relative pour son ravitaillement, il faudrait lui adjoindre l’Ennedi que l’on ne peut dissocier du Borkou, et le Kanera, arrière-pays naturel de tout
l.E VAL DARD.XÏ Vue vers Dougueyé.
(Phot. Cap. MafTrt).
l’ensemble. Autrefois ces contrées appartenaient aux deux territoires militaires voisins du Tchad et de Zinder ; ils entretenaient entre eux des relations de bon voisinage, mais ils ne pouvaient personnellement,échapper à l’action centralisatrice de Dakar et de Brazzaville. La <« cloison étanche »' existait en fait : les demandes, faites par le commandement militaire du Borkou, d’opérations concertées dans la région montagneuse du Tibesti sont toujours parvenues à Bardai trop tard... les échelons intermédiaires ayant allongé la route, déjà trop longue pour les courriers. De sorle que l’on assistait à ce spectacle paradoxal des troupes du Borkou opérant au Tibesti, sans recevoir l’aide des troupes occupant ce dernier pays... Ce projet que nous venons d’exposer était celui du colonel Largeau, lorsqu’il poursuivait en 1914 la formation de V « Afrique centrale » qui devait englober, outre le groupe tedda, que nous venons de définir, tous les autres territoires de la colonie du Tchad.
D’une façon plus générale encore, nous estimons qu’il y aurait lieu d’organiser sous un commandement unique tous les pays du Sahara français. Ce serait la mise au point définitive du commandement des oasis créé pendant la guerre pour des raisons militaires et confié à un brillant spécialiste de ces régions, le général Laperrine, qui vient d’y trouver une mort si tragique tout récemment.
Le but à atteindre dans cette large zone désertique qui s’étend depuis l’Océan atlantique jusqu'au désert de Lybie est de rendre ce pays au | mouvement caravanier d’antan, et pour y par- J venir d’assurer l’ordre parmi les populations qui
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
l’habitent. A moins de découvertes minières importantes, susceptibles d’une exploitation rémunératrice, ce pays est en effet improductif. Mais il importe pour la sécurité- du commerce et de l’agriculture de mettre un terme au brigandage— pendant un moment encore le méhariste, gendarme du désert, sera nécessaire. Il est vrai que la science moderne a mis à sa disposition de puissants moyens qui arriveront dans un avenir prochain peut-être à le remplacer (automobiles, avions, armes automatiques, T. S. F.),
Pour en revenir au sujet qui nous intéresse , l’autonomie du Tibesti dans le cadre d’un groupement tedda, il faut pour liquider la question examiner les relations de ce pays avec ceux qui l’entourent. Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, il est distinct du Kaouar : ce dernier renferme parmi ses habitants des Teddas venus de l’Est et les pistes latérales que nous suivons pour ravitailler les postes de l’Est ne sont guère fréquentées que par nos caravanes militaires. Au point de vue commercial, elles sont peu intéressantes, parce que difficiles, reliant deux pays pauvres, et de même production. Au contraire, celles qui, partant de Bilma vont aboutir d’une part à Rhat ou au F ezzan et d’autre part vers le Bornou, le Haoussa, ont été autrefois l’objet d'un trafic assez intense; il en est de même pour celles qui, longeant les bordures orientale et occidentale du massif tibestien, mettènt en relation le Kanem et Borkou avecjji- Tripolitaine. Le Tibesti est manifestement dans la sphère d’action de ces pays et ne peut en être séparé.
Nous nous souvenons d’avoir entendu dire en 1916 au commandant Grossard qui, de Mao, cheflieu de la région du Kanem, encourageait les efforts du capitaine Ferrand, pour drainer vers le Kaouar et le Tibesti les produits de sa circonscription : « Le Kanem regorge de céréales et de bestiaux, mais manque d’argent. » Or l'argent ne manquait pas dans le Nord où les tirailleurs le gaspillaient; et, d’autre part, le territoire du Niger en dépensait chaque semestre beaucoup pour assurer un ravitaillement insuffisant. Pour iixer les idées sur la valeur de ce courant commercial à organiser il suffit d’indiquer : 1 kilogramme de mil rendu à Bardai par convoi militaire revenait officiellement à 0 fr. 90 (en réalité il coûtait plus du double); le même, venu du Kanem par convoi libre ne revenait pas à 0 fr. 50 — et encore s’agit-il d’une seule expérience. On avait ainsi la possibilité de ravitailler ces contrées déshéritées en viandes fraîches et en céréales ; en cas d’excédent, il y aurait eu exporta - v tion vers le Fezzan ou création d’un marché dans la région. La présénce des marchands ne pourrait qu’encourager les Teddas à mieux soigner leurs dattiers et leurs jardins. Devant cette perspective de gains, très intéressé, il viendra définitivement à nous et n’hésitera plus à se servir de ses chameaux pour un autre but que le brigandage.
Par sa situation et ses productions, le Kanem se trouve être le réservoir naturel du Borkou,
qu’il ravitaille déjà, du Kaouar par la route d’Agadem, et du Tibesti par une route à ouvrir. La piste Fochim-Yoo par Orichi, Sobka que nous avait signalée notre service des renseignements, serait peut-être utilisable.
b) Les effectifs et le matériel. — L’effectif de la compagnie d’occupation serait nécessairement variable, au fur et à mesure de la pacification. Elle pourrait comprendre 1 peloton méhariste et I peloton à pied. Il importe pour obtenir rapidement la pacification, d’agir sur les nomades avec des éléments mobiles, et ne pas rester dans les postes en atteniant des soumissions toujours problématiques. Il va sans dire que la garnison des points d’appui doit être réduite au strict minimum grâce à l’appoint du matériel approprié La guerre a mis au point un certain nombre d’engins qui nous donneraient une supériorité incontestable dans les rencontres avec les rezzous et les montagnards rebelles : la grenade à fusil, le mortier Stokes, et le fusil mitrailleur produiraient des effets matériels puissants, qui auraient une répercussion sur le moral de l’adversaire. Pour les défenses fixes on pourrait leur adjoindre les canons et les mitrailleuses, moins faciles à transporter.
c) La politique à suivre. — La configuration du pays impose la répartition des forces entre le versant occidental et le versant oriental. Le dosage dépend de la politique adoptée et du but que l’on se propose d’atteindre. A notre avis, il y aurait lieu de s’inspirer des faits suivants remontant à notre première occupation.
Au Nord de la ligne Tao-Bardaï-Aozou, un élément réfractaire ayant résisté à notre influence, c’est la région d’Abo, ravitaillée autrefois par le Fezzan et Kouffra où elle écoulait le produit de ses rapines. Composé de pillards incorrigibles, ce bloc réfractaire voit diminuer ses avantages par le rétablissement prochain de l’ordre dans le Fezzan soumis à l'influence italienne, de même que la région de Kouffra cédée à notre voisine latine par les Anglais. Complètement encerclés, ils se soumettront forcément, mais ils ont besoin d’être durement traités. Celte région est du reste très pauvre et renferme peu de palmeraies ou de cultures.
Au Sud de la ligne précitée, la population est répartie en plusieurs groupements d’inégale importance, dont les uns ont déjà donné des gages, les autres observé à la fin la neutralité, prélude d’une soumission prochaine. Il faut porter tous ses efforts sur cette partie et. partant des centres déjà gagnés, faire tache d’huile vers le Sud pour se relier au plus tôt au Borkou et à l’Ennedi (par Yibi, et Omi). Les premiers se porteront sur les anciennes régions soumises : le groupement de Guetty, qui pourra être rétabli dans son ancien commandement ou mieux remplacé par un de ses fils; de même les groupements de Bardai et de Zoumri ; d’autres seront ensuite à visiter à nouveau : Aozou, Yibi; d’autres enfin à explorer : Omi, Omchi. La question se posera de rétablir l’ancien commandement du « Dardai » Chaffami
ou d’organiser chaque groupement en le confiant à un chef désigné par les habitants, sous réserve de notre approbation. La deuxième solution nous paraît la plus sage et la meilleure, car elle nous évite de nous engager trop dès notre retour.
c) Les postes et la répartition. — Ces considérations amènent à envisager des modifications profondes dans le choix des postes.
Sur le versant occidental, Zouar est à abandonner : si les reconnaissances ont démontré que les pistes ne manquaient pas pour le relier à Bardai, l’expérience a montré qu elles étaient difficiles, qu elles traversaient des régions désertes et trop rapprochées de la zone des pillards d’Abo, pour la sécurité de nos courriers. Il est en outre éloigné du campement du chef de la région qu'il doit avoir pour mission de surveiller. Enfin le versant occidental est plus rapproché du poste principal du Borkou; pour toutes ces raisons la résidence du commandant de la compagnie doit être à Yoo, région de campements du chef Guetty sur la rouie Borkou-Fezzan, au point d’aboutissement de la piste de Fochim-Kanem. Belié par la T. S. F. avec Faya, Mao, il peut recevoir rapidement les ordres, communiquer de même les renseignements qu’on ne peut manquer de connaître dans une région aussi peuplée et entretenant des relations suivies avec le Borkou, le Kaouar, le Fezzan. A titre purement documentaire, il y a lieu de signaler que Yoo était le deuxième poste turc du Tibesti et que la garnison l’ayant évacué pour battre en retraite sur la Tripolitaine, fut massacrée vers Tao par une bande de Teddas de Guetty qui l’accompagnait sous les ordres d’un de ses fils.
Le poste principal se trouverait donc auprès du chef de la région, bien dégagé pour ses communications vers le Sud et l’Ouest. Les pistes en montagne qui le relieraient avec le poste de l’autre versant, existent : Yoo-Zouy par le Tarso-Touri; Yoo-Zoumri par Soboroum et le Tarso-Wohou ; Yoo-Zoumri par (loubonc. .
Un détachement méhariste vers le Nord, dans la région Tao-Zouar-Ke, Dourso, Defirou, surveillerait la région d’Abo, assurant la liaison avec les meharistes de Bilma vers Otoma et protégeant la route du Kancm : détachement toujours prêt à une poursuite, les animaux et le personnel devant se refaire dans la région du poste d’Yoo ou plus au Sud.
Pour les mêmes raisons, il y aurait lieu, sur le versant oriental, d’abandonner comme poste principal, Bardai, trop au Nord, mal situé, et de reporter notre centre militaire plus au Sud, dans une position plus centrale par rapport aux groupes de palmeraies. Zoumri remplirait ces conditions à égale distance de Bardai, d’Aozou, Yibi, se reliant à Yoo par Gou bonne et une région de campements d’été (Tarso-Touri, Tarso-Wohou.)
Un détachement méhariste, en permanence dans la région d’Ùmi, surveillerait les pistes de la bordure orientale et les communications avec KoufTra ; au besoin, si les pAturages de la région sont insuffisants, sa limite de surveillance pour-
rait être reportée plus au Nord, dans la région d’Aozou et d'Arrayn.
L’importance de la récolte des dattes et les migrations qu’elle amène sur le versant oriental, obligeraient à occuper pendant cette époque un blockhaus dans les palmeraies de Bardai. (Utilisation de l'ancien poste turc). Le commandant de la région, lui-même, imitant lescoutumes indigènes de la région, se rendrait à cette date dans les pal-
LE VAL B .\ RD AÏ Vue vers Arma-Chibé.
(Phot. Cap. Maffre).
meraies orientales, où il séjournerait de juin à septembre. Le poste de Zoumri, judicieusement placé, devrait communiquer par T. S. F. avec Zouar, d'une part, Ounyanga de l’autre, étant notre sentinelle avancée vers le Nord-Est.
Utilisation possible de l'aviation pour le service postal. — L’aviation pourrait rendre le double service d’assurer des communications postales rapides et d’autre part, après quelques reconnaissances, de fournir une carte suffisamment précise du pays, élément essentiel qui nous a fait défaut. Le vent dominant en hiver est le vent du Nord-Nord-Est; il soufllc assez fort, maisavec une vitesse constante. Dans le courant de l’année, il y a bien des tornades : tornades de mai et d aoûtseptembre, tempêtes de sable, de décembre-janvier; mais elles sont néanmoins assez rares et la T. S. F. permettrait d’en avertir les postes avant le départ des pilotes.
La région d'Yoo est un champ d’atterrissage naturel, et des endroits semblables ne sont pas rares dans un pays où l’on trouve des plaines de sable unies comme un billard : Bardai, Zougra Zoumri Aderkey, pour ne parler que des régions que nousconnaissons bien. Iln’est pas jusqu’à certains Taro qui ne présentent des terrains favorables au « fameux atterrissage de campagne »que recherche le pilote surpris par la panne fâcheuse.
Enfin au point de vue militaire, quelques bombes, habilement placées sur la région d’Abo. amèneraient plus vite sa soumission et lui inspireraient une crainte salutaire.
Pour terminer cet ensemble de renseignements et d’idées sur le Tibesti, il nous a paru que la
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
meilleure conclusion à lui donner, était de citer les propres paroles d’un Français, le maréchal des logis Lapierre, retour du Fezzan et de Koufra et dont le rapport, auquel nous empruntons ces extraits, a paru dans Y Afrique française :
« Les Tibbous font à Koufra, — car la plupart ont eu des relations avec nos détachements de l’Afrique occidentale — une propagande toute française. Ils connaissent plus ou moins les Français, je. pourrais dire qu’ils sont presque tous pour l'occupation française. »
Il suffit donc de peu pour les ramener à nous complètement, puisqu’ils n’ont pas gardé mauvais souvenir de notre premier séjour. Rappelonsnous toutefois cette sage maxime politique énoncée par le même auteur ;
« l'as d’argent, pas de Tibbous. »
R. Blaizot.
Capitaine d’infanterie coloniale.
Pékin, novembre 1920.
L’Afrique Orientale Anglaise