ET SES NOUVELLES DÉNOMINATIONS
Le Gouvernement britannique vient de modifier les dénominations de ses deux principales possessions en Afrique orientale. L’ancien protectorat de l’Est africain est devenu la colonie du Kenya, rentrant ainsi parmi les possessions directement administrées parla Couronne. L’ancienne colonie allemande, dont la conquête a coûté tant d’efforts aux forces anglo-belges, a été placée sous le mandat britannique et prend le nom de Territoire du Tanganyka. L’Urundi et une partie du sultanat de Rouanda reviennent à la Belgique.
La chaîne des territoires britanniques se complète ainsi du Cap au Caire sans solution de continuité. Nul doute que la ténacité anglaise ne réalise prochainement le rêve de Cecil Rhodes, en achevant de souder aux abords des grands lacs africains la grande voie impériale si fortement amorcée aux deux extrémités du continent noir. Il est intéressant d’étudier la valeur politique et économique du vaste territoire, qui, du Mozambique à l’Abyssinie, est désormais ouvert à l'activité de nos alliés.
L’élimination de l’Allemagne supprime, en effet, la large bande de terre étrangère qui coupait en deux l’Afrique anglaise. Aussi le Colonial Office se préoccupe-t-il dès maintenant de donner à son Empire africain une structure politique nouvelle, appropriée à la situation créée par la guerre.
L’élaboration de ce régime se heurte cependant à certaines difficultés d’ordre politique. L’Egypte tend à se libérer de la tutelle britannique et revendique la possession de ses anciennes dépendances au Soudan. Tant qu’un statut définitif n’aura pas déterminé clairement le régime international dont la vieille terre des Pharaons, étendue
jusque sur le bassin du Haut-Nil, entend bénéficier désormais, il est impossible aux hommes d’Etat britanniques d’englober, même économiquement, ces domaines contestés dans le nouvel ensemble de colonies et protectorats. D’autre part, les possessions situées au sud du Zambèze sont fatalement destinées, un jour ou l’autre, à rentrer dans l’unité politique de l’Union Sud-Africaine, réduite jusqu’à maintenant aux quatre vieilles provinces du Cap, du Natal, de l’Orange et du Transvaal. Déjà, le Traité de Paix et les décisions du Conseil suprême ont adjoint au jeune Etat sud-africain l’ancienne colonie allemande du Sud-Ouest. 11 est évident que les confins, encore en voie d’organisation, Betchouanaland, Rhodésie Méridionale, peut-être même la Rhodésie du Nord et le Nyassaland, subiront de plus en plus fortement l’attraction économique et politique que ne peut manquer d’exercer sur eux ce Dominion presque indépendant, doté des institutions parlementaires chères à tout Anglais et d’un outillage perfectionné.
Entre les deux blocs sud-africain et égyptien, il existe actuellement six groupes de colonies, dont la superficie et la population sont estimées aux chiffres suivants :
Milles carrés
Habitants
Rhodésie du Nord . . . .
Nyassaland
Tanganyka
Kenya
Ouganda
Zanzibar et Pemba . . .
Total
L’ensemble de ces possessions constitue un véritable Empire, homogène et riche, avec une superficie égale à celles du Royaume-Uni, de la France, des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal et de la Suisse réunies. La diversité de ses climats lui assure toute la gamme des productions possibles : au niveau de la mer, c’est le climat équatorial avec seschaleurshumides et constantes, favorables aux cultures dites tropicales. Les plateaux et les pentes de l’immense chaîne de montagnes qui longe toute. l’Afrique orientale offrent toutes les possibilités deë pays tempérés. Enfin, les sommets du Kilimandjaro sont couronnés de neiges éternelles. Pour ce pays fondateur de peuples qu’est l’Angleterre, l’Est africain présente ainsi toutes les conditions nécessaires pour l’éclosion d’un Dominion nouveau, analogue à l’Australie et au £ud-Afrique.
Le Gouvernement anglais parait envisager la création d’un gouvernement général, qui serait chargé d’administrer l’ensemble des territoires dont nous venons de parler, en exceptant momentanément la Rhodésie et le Nyassaland. Mais les organes coloniaux, tels que F « African World », réclament une organisation plus vaste, dont l’opportunité leur parait unique au moment où des limites nouvelles sont assignées un peu partout aux groupes géographiques ou politiques existants. Ils estiment que, quelle que soit leurcons-
titutioa intérieure ou leur situation internationale, la Rhodésie du Nord et le Nyassaland d’une part, Zanzibar et ses dépendances, le Soudan méridional arrosé par le Nil blanc, d’autre part, doivent faire partie de la grande Vice-Royauté de l’Afrique orientale anglaise.
Ils voient dans la constitution de ce gouvernement général toutes sortes d'avantages : défense mieux assurée, politique indigène plus cohérente, surtout en ce qui concerne la plus grave des questions qui se posent dans toutes les possessessions anglaises baignées par l’Océan Indien, celle de l’immigration hindoue; programme d'outillage économique mieux conçu, organisation sanitaire plus forte, en vue de combattre les maladies endémiques qui affectent les hommes et les bêtes dans les pays tropicaux; enfin, et ceci nousconsole de nos propres récriminations, décentralisation plus grande, affranchissant les colonies des méthodes bureaucratiques, trop lentes et mal étudiées, en honneur à Downing Street.
Dans quelles conditions et sous quelle forme fonctionnerait ce gouvernement général ? 11 semble que le Colonial Office veuille s'inspirer de l’exemple de l’Inde pour introduire dans l’Est africain un régime d’administration mixte, adapté à l’état social des populations. Celles-ci sont loin de présenter une densité et un niveau de civilisation comparables à ceux des masses humaines qui vivent dans la grande péninsule asiatique. Il n’en reste pas moins que certains territoires, tels que l’Ouganda, sontdivisésen sultanats autonomes où les Anglais n’assument que le rôle de conseillers ou de résidents. De plus, certaines zones propices à l’établissement durable des Européens possèdent une administration locale qui continuerait à subsister. 11 en existe déjà dans l’Usambara, au Nyassaland, sur les hauts plateaux du Kenya. La nouvelle organisation respectera ces institutions locales, ce qui lui permettra de réduire au minimum ses besoins de personnel européen.
Mais l'existence d’un gouvernement général suppose un ensemble de moyens de communication intérieurs , qui n’existe pas encore. L’isolement dans lequel ont vécu jusqu’ici les diverses entités politiques dont on prépare le groupement a conduit chacune d’entre elles à n’accomplir à ce point de vue qu’un effort limité, inspiré uniquement de besoins locaux. Le Nyassaland est orienté vers Beira, le grand port du Mozambique et son débouché naturel sur l’Océan Indien. La Rhodésie du Nord attend son outillage ferroviaire de l’Union Sud-Africaine, qui jusqu’ici a détourné d’elle son effort pour effectuer la soudure de ses chemins de fer avec le réseau ferré et fluvial du Congo belge. Le Kenya et le Tanganyka ont leurs chemins de fer de pénétration orientés parallèlement, de la cote vers les grands lacs intérieurs, sans aucun raccordement du Nord au Sud. Ici, les nécessités impériales exigent un renversement momentané des programmes exclusivement économiques amorcés avant la réalisation de l’unité.
Dans l’état actuel des [(révisions, il est possible d’indiquer les premiers objectifs auxquels devra 1
s'appliquer l’effort linancier du nouvel Empire est-africain. C’est d’abord la voie feirée de la Rhodésie du Nord, qui, partant de Broken-Hill sur le Grand-Trunk du Cap au Caire, aboutira à la pointe sud du lac Tanganyka. Il s’agit là d’une œuvre considérable, dont l'exécution exigera de nombreuses années. Il faudra ensuite prolonger jusqu’au lac Nyassa le chemin de fer de Blantyre à Chindia sur le Zambèze, dont la construction jusqu’à Beira est d’ores et déjà commencée. La partie nord de Blantyre au Nyassa par Zomba, va être entreprise incessamment, grâce à l’aide de la métropole.
La troisième voie de communication réalisera la jonction du lac Nyassa au lac Tanganyka, et la quatrième celle de Tabora à Nouansa sur le lac Victoria. Cette dernière avait déjà été amorcée par les Allemands, et les Anglais se proposent de l'exécuter en première urgence, dès qu’un programme définitif de travaux publics aura été adopté, pour le territoire dont ils ont reçu le mandat.
La combinaison des transports par voie ferrée et par vapeurs permettra d’assurer des communications rapides et de grand débit entre les provinces du Gouvernement général. Par ailleurs et parallèlement, on s’efforcera de créer un réseau de routes praticables aux automobiles, susceptibles de jouer le rôle de voies d’appoint aux chemins de fer et de voies de pénétration provisoires.
La capitale serait installée soit à Tabora, soit sur les hauts plateaux de l’Usambara, de façon à rendre l’administration centrale aussi facile que possible. Les Anglais ont toujours recherché , dans le choix de leurs résidences, le maximum du confort et les conditions climatériques les plus favorables à l’Européen. Cette considération essentielle, dont nous n’avons peut-être pas tenu suffisamment compte dans la désignation de nos chefs-lieux d’Afrique Occidentale et Equatoriale, a une importance considérable au point de vue du rendement du travail administratif. Les Anglais n’hésitent point à envisager, s’il le faut, l’édification d’une ville nouvelle, si les grandes agglomérations existantes ne leur offrent point les garanties nécessaires, en ce qui concerne la température et l’hygiène.
On s’est préoccupé de savoir si le sultanat de Zanzibar, qui doit faire partie du nouveau Gouvernement général, continuerait à subsister. II paraît certain que ni la dénomination, ni le territoire du sultanat ne subiront aucune modification. La colonie du Kenya comprend seulement les possessions continentales, sur lesquelles le sultan ne peut revendiquer aucun droit de souveraineté. Quant a celles qui relèvent de son autorité, elles formeront le Protectorat du Kenya et continuer mt à lui être nominalement soumises, ce qui ne changera rien à leur statut actuel.
Le mouvement d’inquiète évolution qui agite le monde entier ne saurait, non plus, épargner les races africaines. Des revendications encore imprécises fermentent au cœur de ces populations
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
qu'une barbarie millénaire avait cependant assouplies à toutes les servitudes. Une sorte de bolchevisme noir né en Amérique semble vouloir se propager sur la terre classique des razzias et de l’esclavage. Déjà les sujets anglais de l’Afrique oecidentale ont formulé, au cours d’un « Congrès national » tenu à Accra, les « cahiers de revendications » de la race noire. On y relève, parmi des prétentions exagérées, un vif désir de s’instruire et surtout de participer aux pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire qui les régissent. .Nul doute qu’un Gouvernement général, fortement organisé et suffisamment autonome, ne soit mieux à même de pratiquer une saine politique indigène, que les bureaux métropolitains ou même qu’une demi douzaine de gouvernements locaux s’inspirant de principes différents et parfois contradictoires.
L’Afrique orientale est un trop riche réservoir de matières premières pour ne pas offrir à l’Europe un champ d’exploitation privilégié. Or, c’est le développement des richesses naturelles du pays qui consolide le mieux une domination. Quand les indigènes s’enrichissent, ils sont contents de leur sort et ne songent pas à se révolter. Il est facile de discerner, à l’origine des révolutions, le cri de la misère humaine. Mais il est aussi des besoins moraux, qui s’épanouissent dans l'aisance, et qui exigent satisfaction. Il faut donc que l’Européen suive attentivement l’évolution des esprits et desserre peu à peu l’étreinte de son pouvoir, au fur et à mesure que l'indigène prend conscience de ses droits et réclame sa part du Gouvernement.
Instruits par l’expérience de l’Inde et de l’Egypte, l’Angleterre paraît décidée à pratiquer dans l’Est africain une politique moins rigoureuse qu’ailleurs et à devancer les événements au lieu de les suivre. Un fait symptomatique vient de se produire, qui corrobore cette hypothèse. Dans la colonie du Kenya, vient de se constituer spontanément, avec l’assentiment de la Couronne, un véritable Parlement élu. Quoique formé par l’initiative d’associations locales, il comprend les membres élus du Conseil législatif de la colonie, siégeant à côté de ceux que ces mêmes associations ont délégués à cet etl'et. En octobre dernier, le Gouverneur ouvrait solennellement la session de ce Parlement officieux et lui soumettait un certain nombre de questions intéressant la colonie.
La politique économique, financière et militaire de l’Angleterre dans ses colonies, lui permet d’agir même dans les territoires sous mandat, comme si le mandat n'existait pas. Le libéralisme inscrit dans le Pacte fait partie de ses méthodes traditionnelles. Aussi les conventions internationales n’apportent-elles aucune gêne dans l’œuvre d’unification politique qu’elle poursuit sur les tronçons enfin réunis de son Empire est-africain.
Il n’est pas exagéré de dire que l’Angleterre est en train de fonder en Afrique un nouveau Dominion.
Pierre T ai*.