LES HAUTES ETUDES MAROCAINES
Nous avons annoncé la création par arrêté vi/.iriel du 11 février 1920 d’un Institut des Hautes-Etudes marocaines à Rabat. Il a tenu en juin 1920, un premier Congrès ouvert par M. Hardy, directeur de l’enseignement, et il a décidé de publier un bulletin dont le premier fascicule vient de paraître (1) et méritera une étude spéciale.
Le Congrès de 1921 a été ouvert le 26 mai, par le maréchal Lyautey, qui a prononcé le discours suivant :
— Mon Dieu, comme il m’est agréable d’être parmi vous ce soir !
J’avais craint un moment d 'être privé de cette joie.
A la suite d’un surmenage vraiment un peu excessif, hier, aux obsèques de notre cher et si regretté camarade, le colonel Moreau, profondément ému par la perte d’un si précieux collaborateur, j’avais atteint un tel degré de fatigue que je redoutais d’en avoir dépassé la limite et d’être arrêté pour quelques jours. Une bonne nuit a passé et après les secousses de ces derniers jours c’est, en sentant plus encore le bienfait de ce que j’y allais trouver, que j’ai franchi le porche de vos « templa serena ».
Au-dessus de la pure recherche scientifique que vous faites dans l’Institut des Hautes Etudes marocaines, vous venez, mon cher Hardy, de le définir en termes auxquels il n’y a rien à ajouter : « Souplesse de fonctionnement — avez-vous dit — suppression de cloisons étanches, rassemblement des forces très diverses en vue d’une œuvre de science pure, recherches sans idées préconçues, libre poussée d’initiative », tels sont les caractères par lesquels vous définissez le plan d’action de votre Institut. Combien toutes ces formules sont sympathiques et me sont particulièrement sympathiques pour beaucoup de raisons que vous devinez!
Ce que je rêve, ce que beaucoup rêvent avec moi, c est que parmi tant de désordres qui ébraulent le monde au point de se demander quand et comment il reprendra jamais son équilibre, il s’élabore au Maroc uu édifice solide, ordonné et harmonieux, qu’il offre le spectacle d’un groupe meut d’humanité où des hommes si divers d'origine, d’habits, de professions et de races, poursuivent, sans rien abdiquer de leurs conceptions individuelles, la recherche
(1) Emile Larose, 11, rue Victor Cousin. Abonnement, 20 franes.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
d'un idéal commun, d’une commune raison de vivre. Oui, je révérais que le Maroc apparût comme dans un des plus solides bastion, de l’ordre contre les marées montantes d’anarchie.
Ah! le voilà bien, va t-on dire, toujours le meme refrain, l’Ordre avec un grand O, contre le Desordre avec un grand D, nous les connaissons, ces vieux clichés de conservateur attardé et d’affreux réactionnaire. Non, n’est-ce pas ? Pas ici, et du reste pourquoi renier ces étiquettes si, faisant abstraction de leur déformation politique et de leur sens péjoratif, nous nous en tenions aux infinitifs : conserver, réagir. Conserver qui, au sens littéral s’oppose à détruire, et réagir, à s’abandonner. Restituons aux mots leur véritable sens et je crois bien qu’ici nous sommes dès lors tous d’accord.
Oui, au Maroc, et c’est notre honneur, nous conservons, je dirais plus, nous sauvons. Nous voulons y conserver la beauté — et ce u’est pas une chose négligeable, la beauté — tout ce qu’il y a de respectable et de solide dans les institutions et les traditions de ce pays. De cette œuvre, votre Institut est et deviendra surtout l’un des artisans les plus efficaces. Toutes vosrecherches conserventetsauvent, qu’il s’agisse d'antiquités, de Beaux-Arts, de folklore, d’histoire ici de linguistique. Nous avons trouvé ici les vestiges croulants d’une admirable civilisation d’un grand passé. Vous en restituez les assises, vous lui reconstituez son chartrier, et sur les bases que vous refaites en bon ciment nous aidez puissamment à édifier le merveilleux avenir vous que nous voulons faire ressurgir de ce passé.
Oui, au Maroc, nous réagissons. Ah ! certes, personne ne nous contredira, ce n est pas le pays des inerties et ici ma pensée ne se limite nullement à ce qu’ont pu faire les pouvoirs publics, mais elle va à toutes ces activités, à toutes ces initiatives privées autrement méritoires parce que, elles, elles ont le risque, elles sont vraiment l’honneur du Maroc et font l’étonnement de ceux qui t’abordent. Et ici encore, vous êtes de beaux exemples d’initiatives et d’activités individuelles et c’est un régal de parcourir les sommaires de vos bulletins, d’y voir sur quel large champ s’exerçent vos travaux et c’est un régal plus grand encore d’assister à vos séances, d’y être témoin du choc des idées, d’y lire dans vos yeux, sur vos fronts, la vie, la belle vie intellectuelle, rayonnante et jeune.
Ah ! comme je vous remercie d’avoir évoqué tout à l’heure la joie que je ne dissimule pas à m’y trouver familièrement au milieu de vous, à venir y cueillir la détente bienfaisante, si profane que je sois pour la plupart ces sujets que vous y traitez.
Ce que je veux retenir encore, mon cher Hardy.de votre discours si plein et si pratique sous l'élégance de sa forme, c’est votre affirmation loyale et sincère que « notre Institut n’a pas encore revêtu sa forme définitive, qu’il n’est encore qu’une machine à l’essai, un peu simple et fruste, qui exigera de progressives adaptations. »
Dans une tentative comme celle-ci l’écueil, en effet, qu’il faut le plus éviter au début, c’est, si vous me permettez ce mol d’argot, « l’autogobisme ». La modestie et la discrétion sont la meilleure condition du succès d’une œuvre sérieuse qui s’installe. J’évoque certaines académies, certaines sociétés de province, où l’on passe vraiment trop son temps à se gargariser : elles rappellent vite tel acte des « Précieuses » et sombrent dans le ridicule. Vos paroles et ce que j’ai vu sont garants que vous ne tomberez pas dans ce travers.
Enfin, vous avez voulu dès l’origine faire leur place aux collaborateurs indigènes.
Vous en avez déjà senti tout le bénéfice, vous le sentirez plus encore à mesure que la communauté de langage se développera, que les contacts se resserront. Ne l’oublions pas, nous sommes au pays d Ibn Khaldoun qui arriva à Fez à l’âge de vingt ans, au pays d'Averroès et leurs descendants ne sont pas indignes d’eux. On ne sait pas encore assez ce que de vieilles demeures de Fez, de Rabat, de Marrakech, abritent d’hommes qui en ont fait des asiles de lectures, de pensées et de recherches.
A chaque étape j’en découvre de nouveaux, amoureux de leur bibliothèque, l’esprit ouvert à tout ce qui se passe dans le monde, ardemment désireux de voir leur pays participer au mouvement des idées. Il ne nous connaissent pas encore bien. Nous ne les effarouchons pas, Ils restent
encore un peu repliés, mais ils sont si faciles à apprivoiser dès qu’on leur témoigne une sympathie intelligente, dès surtout qu’ils sentent qu’on apprécie leur valeur. Car là, le secret, c est là main tendue, et non la main condescendante, mais la loyale poignée de mains d’homme à homme faits pour se comprendre. Selon la belle formuie du colonel Berriau, « cette race » n’est pas inférieure, elle est différente. Sachons comprendre leurs différences comme ils comprendront de leur côté. Adaptons-nous les uns aux autres. Et il n’y a pas de lieu plus favorable à cette communion que votre Institut où du moins dans l’émulation, dans la recherche libre et souriante du Beau et du Vrai, les intérêts ne se heurteront jamais.
Et voici que la portée de votre œuvre s’agrandit singulièrement. Ce n’est plus seulement un groupement de recherches scientifiques. C’est un lieu de paix sociale, un chaud foyer d’union entre deux nobles nations dont l’étroite et cordiale association formera la base la plus solide du magnifique avenir que nous rêvons tous pour ce Maroc rajeuni.
BIBLIOGRAPHIE
Vocabulaire français berbère, par E. Destaing, professeur à l’Ecole des Langues orientales vivantes ; 1 vol. in 8e de 300 pages. Ernest Leroux. 28, rue Bonaparte.
Le savant professeur de l'Ecole des Langues orientales donne dans ce volume la première partie d’une étude d’ensemble sur le tachelhit qui se parle dans le Sud-Ouest du Maroc. Les autres parties seront un vocabulaire berbère-français, des textes recueillis auprès de Chleuhs originaires de diverses tribus du Sous et une grammaire des parler du Sous.
Le vocabulaire publié est fait de mots appartenant aux tribus Ida ou Semlal au Nord-Est d’Ilir.
Almanacco italiano délia Tunisia, 1921, Anno II ; 1 vol. cartonné de 616 pages : 10 francs. Libreria nazionale de Tunisie ; Bemporad, à Florence.
On a eu plusieurs fois l'occasion de parler ici même de cet ouvrage, à la fois almanach et annuaire, dont la documentation est très utile pour tous ceux qui étudient les efforts italiens en Tunisie. On y trouve notamment des renseignements détaillés sur les écoles et les oeuvres italiennes en Tunisie.
Les plantes à. l’huile, par Yves Henry, ingénieur agronome, inspecteur général de l’Agriculture aux Colonies. Un vol. in-16, broché 5 francs, relié 6 francs. Librairie Armand Colin, 103, boulevard Saint-Michel, Paris.
Le livre de M. Yves Henri sera lu avec curiosité par tous ceux qu’intéresse l’avenir de notre Empire colonial el qui tiennent à connaître, sur un exemple concret, les moyens les plus propres à le mettre en valeur.
Ce livre est indispensable à tous les importateurs des produits de nos colonies et surtout aux colons qui désirent se renseigner d’une façon précise s r les méthodes à suivre pour tirer le meilleur parti possible des terrains dont ils disposent et des plantes qu’on y peut cultiver.
Le livre de M. Yves Henry fournit aussi de très précieux renseignements sur la valeur industrielle ou marchande des matièrès premières qu'ils utilisent aux savonniers, aux parfumeurs et, d’uns façon générale à tous les industriels qui emploient des corps gras d’origine végétale.
Les belles photographies prises par M. Yves Henri lui-même dans les régions dont il parle, et de nombreuses figures illustrent et éclairent le texte.
Le Gérant : J. Legrand.