DOUAI.A : MAISON D HABITATION ALLEMANDE
gages sur le Lagos. Le Crocodile revientjprendre la seconde moitié de la compagnie et le reste des bagages. A 8 heures, il n’y a plus personne à bord du Niémen. Le Crocodile franchit sans incident la barre, dont nous voyons bientôt derrière nous les rouleaux écumants. Le passage n’est pas toujours aussi facile : nous apprendrons le soir que, le jour précédent, une pirogue a chaviré en franchissant la barre; un capitaine français attaché à l’état-major et deux des Anglais qui la montaient se sont noyés.
Dans les eaux calmes du fleuve, soldats et porteurs s’entassent avec les bagages sur le Crocodile et deux chalands attachés à ses flancs. A 1 0 heures, on part. Derrière les plaques de blindage, sous la tente qui couvre le pont, la chaleur est étouffante ; les oreilles assourdies par les détonations du puissant moteur, on cherche en vain un peu d’air frais. Pendant des heures, sous le soleil de feu, on navigue sur l’eau brune, entre des rives basses couvertes d’une prodigieuse végétation. Derrière cette muraille de verdure sombre, de loin en loin, on distingue des plantations de bananiers, d’un vert plus clair, et quelques cases de paille. Des indigènes apparaissent, dans des pirogues longues et minces ou sur le bord du fleuve ; quelques-uns agitent des drapeaux blancs et poussent des cris de joie. Après 5 heures nous arrivons enfin : deux ou trois maisons en tôle ondulée sont sur la rive gauche ; nous abordons sur la rive droite. Au milieu d’une vaste plantation d’arbres à caoutchouc, on installe le camp de la compagnie : dans la nuit commençante, on coupe à la hâte les hautes herbes qui couvrent le sol et on dresse les tentes. Une boite d’endaubage, un verre
BULLETIN Dü COMITE DE L’AFRIQÜE FRANÇAISE
de vin et une tasse de thé constituent un repas rapide, après lequel chacun gagne sa maison de toile. Le silence nocturne n’est troublé que par le chant des crapauds et des insectes, concert monotone auquel le lleuve tombant en cataracte, tout près de notre camp, fait une basse sourde et continue.
Le lendemain, peu après le réveil, la pluie s’abat, diluvienne, transformant le camp en marécage. Puis le soleil reparaît. Ordre est donné de partir à midi. Les tentes encore humides sont abattues, les cantines et les sacs sont fermés, et, à l’heure prescrite, la colonne se forme et se met en marche. La route assez mal entretenue, souvent envahie par les herbes, traverse d’abord d’immenses plantations d’arbres à caoutchouc, puis des bananeraies qui s’étendent à perte de vue. On va, sous le soleil brûlant, d'une marche très lente, interrompue par des arrêts très fréquents, pendant lesquels les hommes suffoqués de chaleur, se jettent sur le sol, à l’ombre des arbres, pour reprendre haleine. Dure épreuve pour les Européens que cette première marche sous l’ardeur mortelle du soleil tropical. Plus d’un reste en arrière. Les porteurs indigènes eux-mêmes halètent sous leurs charges et la sueur ruisselle sur leurs corps nus. Aux plantations succèdent la brousse, puis la grande forêt. A l’ombre des arbres géants la chaleur est moins forte. 11 est 4 heures ; à l’avant de la colonne claquent les premiers coups de fusil. Les hommes brûlés de soleil, épuisés de fatigue, redressent la tête et activent l allure. Encore des coups de fusil; des alternatives de marche et d’arrêt, puis on débouche dans une nouvelle bananeraie. I n groupe de cases sert de centre au cantonnement. Tout près, sous des bananiers , on se montre deux cadavres de blancs atteints d’affreuses blessures à la tête et à la poitrine. Dans la nuit rapidement tombée, les feux flambent pour la préparation du repas. Mais on les éteint de bonne heure et chacun cherche le sommeil pour réparer la fatigue de cette première journée de marche.
Le samedi 24 octobre, on se lève aux premières lueurs du jour et la colonne s’ébranle à 7 heures. Le ciel est couvert de nuages et la température plus supportableque la veille. A droite de la roule, bordée de touffes de citronnelle, la forêt- à gauche, une vaste plantation de bananiers et d’immenses espaces défrichés, jonchés détrônes énormes; une maison de bois surélevée sur des piliers de maçonnerie au-dessus de laquelle llotte un drapeau blanc. Une patrouille de tirailleurs trouve la maison vide d'habitants, mais ramène plusieurs chevaux découverts dans les écuries. On entre ensuite en forêt. La marche est silencieuse ; des singes et des oiseaux invisibles crient dans la voûte de verdure, impénétrable aux rayons du soleil. Des arbres d’une hauteur prodigieuse et d’énormes blocs de rochers gris composent par endroits des paysages d’une grandiose magnificence. On va très lentement; on traverse des ruisseaux sur des troncs branlants ou en pataugeant dans la boue ; des arbres abattus, des piquets enfoncés dans le
sol et reliés par des fils de fer constituent des obstacles que les sapeurs du génie doivent entamer pour permettre le passage de la colonne. Vers midi, au moment où elle s’arrête, c’est à peine si elle a parcouru 20 kilomètres depuis Déhane.
Après deux heures de halte, au moment où l’on se remet en marche, des coups de fusils retentissent à l’avant. Des balles sifflent dans les arbres. On progresse de quelques centaines de mètres, puis on s’arrête dans les fossés de la route, près d’un petit groupe de cases, à la lisière d’un champ de patates. Des heures s’écoulent. Des blessés passent, couchés sur des brarçcards, évacués vers l’arrière. Des moments de silence profond ; puis notre canon fait entendre trois ou quatre fois sa grosse voix ; des coups de fusil lui répondent et les mitrailleuses crépitent. Impossible de manœuvrer dans la forêt impraticable pour prendre l’ennemi en ilanc ou par derrière; impossible aussi d’aller de l’avant. A 6 heures, l'ordre est donné de camper sur place — et l’on dresse rapidement les tentes. A tous les sentiers de la forêt qui nous environne de son mystère redoutable, on place des postes. Après un repas sommaire, on s'endort d’un mauvais sommeil inquiet. Au milieu de la nuit, un orage épouvantable se déchaîne ; les éclairs éblouissants se succèdent, le tonnerre gronde, la pluie tombe en cataractes sur les frêles abris de toile.
Le jour arrive enfin. La colonne reprend sa marche lente à travers la forêt prodigieuse. Elle est pleine de silence. L’ennemi a disparu pendant la nuit. Il avait pourtant multiplié les obstacles et il eût été facile de nous arrêter de nouveau. La route est barrée par des abatis qu’il faut contourner par d’étroits sentiers ouverts dans la forêt. On a tenté d’incendier les ponts de bois jetés sur les ruisseaux. Halte de midi à 2 heures. Puis la marche recommence. Du silence toujours; on s’étonne de ne plus entendre de coups de feu à l’avant garde comme les deux jours précédents. La forêt profonde, aux arbres gigantesques enguirlandés de lianes, s’éclaircit. De petits villages le long de la route, entourés de cultures, ombragés de cocotiers et de bananiers. Pas d’hommes, mais des femmes vieilles et jeunes, qui nous accueillent avec des battements de mains et des cris de joie. A î* heures, on campe dans un village assez important, près d'un gros ruisseau aux eaux limpides dont le pont est à demi détruit. Huit kilomètres à peine nous séparent d’Edéa : l’ennemi tentera-t-il demain un dernier effort pour nous en interdire l’enlrée?
Après le repos de la nuit, l’approche du but rend le réveil joyeux. Gaîinent, on abat les tentes, on plie les lits de camp, on ferme les cantines, et, de bon matin, la colonne se met en route. On marche lentement, avec des arrêts fréquents. Aucun bruit en avant. Les villages se multiplient : comme la veille, les habitants manifestent leur joie à notre passage. Le paysage s'humanise. La route est bordée d’arbres d’essences diverses, plantés de main d’homme. Quelques maisons eu-
ropéennes apparaissent dans la verdure. A notre droite, nous découvrons soudain, au-delà d'une prairie où se dressent quelques arbres majestueux, la Sanaga, ses chutes écumantes et le pont de fer qui la franchit d’une seule arche hardie. Nous sommes arrivés : les diverses unités s’installent dans la ville évacuée par l’ennemi. Au mât du gouvernement, les pavillons anglais et français ont remplacé le drapeau allemand.
Deux jours plus tard, la colonne secondaire parvenait à Edéa : arrêtée le 21 octobre sur un défilé de la voie ferrée, elle avait réussi à bousculer l’ennemi. Les deux colonnes avaient subi des pertes sensibles : 1 officier noyé dans la barre du Njong, 1 officier tué le 24 octobre sur la voie ferrée, 1 sous-officier européen tué, G Européens blessés, dont 2 officiers, 8 indigènes tués, 29 indigènes blessés, dont 7 grièvement. Les pertes de l’ennemi avaient été certainement plus considérables : sur la route de Déhane à Edéa, sans entrer dans la forêt, on avait trouvé les corps de 9 Européens, dont 3 officiers. Di plus, les indigènes signalèrent le passage de nombreux blessés à travers leurs villages. L’attitude des troupes pendant ces premières opérations fut décrite en ces termes dans un ordre général : « Les troupes curent à supporter, en dehors des combats, de très dures fatigues, dues à la chaleur, à la pluie et à la marche pénible à travers les obstacles de toute nature placés par l’ennemi; elles ont fait preuve en toutes circonstances d’entrain, d’énergie et d’endurance. »