CHAPITRE IV Séjour à Edéa
Edéa, qui fut pendant dix-sept mois le quartier général des troupes françaises, comprend deux agglomérations distinctes.
Les premiers etablissements ont été créés sur les hauteurs de la rive gauche de la Sanaga. En remontant le fleuve, on rencontrait d’abord la concession de la mission catholique : l’église, les maisons des Pères et des Sœurs, de petites constructions secondaires, au milieu de jardins et de cultures. Plus loin, sur une autre hauteur, séparée de la première par un ravin dont le fond se remplit d’eau à la saison des pluies, entre des pelouses ombragées de beaux arbres et des jardins, se trouvent les maisons de l’administrateur du district et des autres fonctionnaires ainsi que des bâtiments à usage de prison.de magasins, d’ateliers, de casernes. Plus loin, deux importantes factoreries, comprenant de belles maisons d’habitation et de vastes magasins de tôle ondulée. Au delà de la voie ferrée, la mission protestante de Bâle, avec son temple à clocheton carré. Avant la construction du chemin de fer, c’était par eau qu’on communiquait entre Douala et Edéa.
L’ouverture de la voie ferrée a fait naître une ville nouvelle, dans le voisinage de la gare, à 1.500 mètres environ du tleuve. Vers la fin de
1911, le gouvernement de la colonie fit mettre en vente des lots de terres domaniales, de chaque côté d’une large rue, dénommée rue des Factoreries. Les maisons de commerce allemandes et anglaises s’empressèrent d’acheter ces lots de terrains et d’y bâtir des maisons d’habitation, des magasins de vente et des entrepôts.
Ces divers bâtiments furent insuffisants pour les forces alliées. En plusieurs points d’Edéa, beaucoup d’abris en tôle ondulée et de cases en feuilles de palmiers furent établis pour loger des tirailleurs et des porteurs, pour emmagasiner des vivres ou garer des automobiles. Par contre, tous les bâtiments de la mission catholique, trop difficiles à défendre, furent rasés après l’attaque d’Edéa par les Allemands le 5 janvier 191 5 et un blockhaus fut construit sur leur emplacement.
La Sanaga, navigable jusqu’à Edéa, est interrompue en amont par une série de chutes. Le tleuve se divise en plusieurs bras, dont les deux principaux embrassent une île étendue. Celle-ci, déserte à notre arrivée, fut bientôt remplie par les habitants des villages voisins, qui vinrent y chercher, pendant plusieurs mois, un refuge contre les mauvais traitements des Allemands. Ceux ci, avant de quitter Edéa, avaient précipité dans le fleuve une des travées du pont de fer jeté sur le bras septentrional. Le pont du bras méridional, remarquable ouvrage d’art de 160 mètres de longueur, était demeuré intact.
A la fin du mois d'octobre 1919, la plus grande partie des troupes françaises s’installa à Edéa; le reste revint à Douala en établissant des postes dans les stations de la voie ferrée. A Yapoma, le génie travaillait activement à réparer le pont sur la Dibamba.
D Edéa, pendant les premiers mois du séjour, on envoya une série de reconnaissances offensives sur les points où des renseignements indigènes, trop souvent imprécis ou inexacts, signalaient des rassemblements ennemis.
Aux premières lueurs du jour, les fractions désignées pour partir en reconnaissance se rassemblent à l’endroit fixé : 100, 150 ou 200 fusils, parfois des canons, puis les porteurs avec leurs charges : bagages, vivres, munitions. On part, en file indienne, de chaque côté des routes dont la largeur est suffisante; ou bien, le long de la voie ferrée, on suit les sentiers ménagés à côté du ballast de gravier ou de granit concassé; du haut des remblais, on domine la forêt avoisinante; dans les tranchées, la chaleur s’accumule et devient étouffante. On franchit des ponts sans parapet, attentif à marcher sur les traverses de bois qui soutiennent les rails et entre lesquelles on aperçoit, à une grande profondeur, le ruisseau qui coule au fond du ravin. Le plus souvent, on marche en forêt. Des pistes étroites serpentent entre des fouillis impénétrables d’arbustes et de grandes herbes, d’où surgissent des troncs énormes et droits, d’une hauteur prodigieuse, assaillis par les lianes grimpantes. Forêt grandiose, emplie d'ombre verte, traversée par le vol lumineux de papillons diaprés de couleurs étin-
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
celantes; forêt sinistre, dont le silence n’est troublé que par le cri monotone d’oiseaux invisibles, perdus dans la voûte de feuillage; forêt humide et nauséabonde, exhalant une écœurante odeur de putréfaction et de végétaux en décomposition. Par endroits, les colosses végétaux se font plus rares : des palmiers en touffes magnifiques, des fougères géantes, de beaux arbres aux Heurs d'un rouge éclatant se détachant sur la verdure sombre composent des parcs naturels avec une température humide de serre chaude. Parfois les cases de paille d'un village, presque toujours déserté par les habitants, entouré de champs de patate et de manioc, de bananiers et de cocotiers
La colonne silencieuse s’allonge ou se resserre selon que la tête précipite ou ralentit sa marche. Des pentes brusques à descendre ou à gravir ; des ruisseaux qu’on franchit à gué ou sur des ponts branlants. On va, tantôt sous le soleil brillant, tantôt sous la pluie torrentielle, qui emplit la forêt d’un bruit assourdissant et monotone, qui transforme les sentiers en ruisseaux ou en marécages. Les pieds clapotent dans les souliers pleins d’eau. Des porteurs glissent sur le sol détrempé et tombent, entraînés par le poids desch irges. A midi et le soir, on fait halte en forêt ou dans les villages déserts. La nuit tombe brusquement. Après un repas rapide, souvent pris sans appétit à cause de la fatigue excessive, on s’allonge sur son lit de camp. Nuits de mauvais sommeil ; avant le jour, à l'heure où la température baisse, on grelotte, bien que roulé dans son manteau. Au signal du réveil, on a plaisir à secouer ses membres engourdis par l’humidité nocturne. Des feux s’allument pour faire chauffer le café matinal. On abat les tentes, on prépare les bagages, les porteurs replacent les charges en équilibre sur leurs tètes et la colonne se remet en route.
Marches fatigantes, épuisantes, généralement dépourvues de danger. Le plus souvent, l’avantgarde seule entrait en contact avec quelques tirailleurs ennemis ; des coups de fusil troublaient brusquement le silence de la grande forêt mystérieuse. D’autres fois, il y eut des rencontres plus sérieuses. A la lin de novembre 191 4, une de nos reconnaissances fut surprise par un fort parti ennemi dans cette maison isolée de la route de Déhane à Edéa, près de laquelle la colonne avait passé le deuxième jour de sa marche. Un capitaine, un sous-lieutenant, un sergent européen, une trentaine de tirailleurs trouvèrent la mort dans cette déplorable affaire.